A 46 ans, Jean-François Noubel, spécialiste des monnaies libres, a décidé d’abandonner les euros

tempsreel.nouvelobs.com, Malika Elkord, le 18 septembre 2010

[ILS FONT AUTREMENT] 2. Vivre sans l’euro

http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/economie/20100918.OBS0021/ils-font-autrement-2-vivre-sans-l-euro.html

A 46 ans, Jean-François Noubel, spécialiste des monnaies libres, a décidé d’abandonner les euros.

Peut-on vivre en France avec autre chose que l’euro ? C’est le pari de Jean-François Noubel qui mène des recherches en intelligence collective et étudie les monnaies libres, c’est à dire « décentralisées, citoyennes, plurielles« . Il y a un an, il a décidé d’abandonner les euros et d’explorer d’autres systèmes monétaires.

Son constat : « Partout où l’on regarde, les problèmes de guerre, de corruption, de santé publique, d’esclavage, d’environnement, etc., ont tous un dénominateur commun : l’argent. Et l’argent est une forme de monnaie prédominante et rare. Rare car la majeure partie des gens en manque et est obligée d’entrer dans des chasses à la monnaie très dures qui incitent à des attitudes prédatrices, compétitives… M’intéresser à des monnaies qui n’attisent pas ces comportements prédateurs fait partie de mes recherches en intelligence collective ».

Plus de 5000 monnaies « dites complémentaires » à travers le monde.

Quelles sont donc ces monnaies ? On entend de plus en plus parler aujourd’hui de monnaies dites « complémentaires ». On les appelle ainsi car elles complètent le système officiel ou pallient ses défaillances: chômage, crise, spéculation, économie locale en panne… Elles se créent, en marge des monnaies officielles, à l’échelle d’une ville, d’un quartier, d’une association, d’une communauté ou même d’un Etat. Ces monnaies, qui ne sont pas illégales, prennent la forme de billets, de cartes à puce ou de lignes de crédit ou débit.

La plus ancienne, le WIR, est née en Suisse, en 1934, au cœur de la crise économique, à l’initiative d’une quinzaine d’entreprises qui voulaient pouvoir s’échanger leur produit alors même que faute d’argent le commerce était au point mort. Le principe est simple : les uns, ceux qui achètent, comptabilisent des débits envers les autres, ceux qui vendent. À l’inverse, ces derniers bénéficient de crédits envers les premiers. Ce système monétaire, est aujourd’hui utilisé par plus de 70.000 PME suisses.`

Aux Etats Unis, le Timebanking a été créé dans des quartiers défavorisés, où la population n’a pas d’argent mais du temps et s’appuie sur Lire la suite

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Geneviève Azam – Nous vivons plus qu’une convergence de crises, l’effondrement est déjà là

Nous vivons plus qu’une convergence de crises, l’effondrement est déjà là

bastamag.net,  Agnès Rousseaux, le 13 septembre 2010

http://www.bastamag.net/article1174.html

Nous vivons plus qu’une convergence de crises, l’effondrement est déjà là

Crise après crise, le système capitaliste semble perdurer. Spéculation financière, dégâts environnementaux et inégalités mondiales repartent de plus belle. Et pourtant… Pour Geneviève Azam, économiste et co-présidente du conseil scientifique d’Attac, les illusions d’un monde aux ressources infinies et à la croissance illimitée sont tombées. Le modèle capitaliste n’est plus porteur de rêves. Un nouveau rapport au monde émerge, aux contours encore incertains. Réussira-t-il à opérer la transition vers un « postcapitalisme civilisé » ? Entretien avec l’auteure du livre « Le temps du monde fini ».

Basta ! : La succession des crises – financière, sociale, écologique… – n’entraînent toujours pas de changements radicaux au sein du système capitaliste. Faut-il attendre son effondrement total pour que ce modèle soit remis en question ?

L’effondrement est déjà là. Nous vivons plus qu’une crise, plus qu’une convergence des crises, mais l’imbrication de toutes les crises. Des émeutes de la faim viennent de nouveau d’éclater au Mozambique. Un tel événement est quasiment impensable dans nos sociétés ! Ces émeutes sont le résultat d’un modèle agricole productiviste et de la spéculation sur les produits agricoles, sur les terres, donc du système financier. C’est également une conséquence de la crise écologique, avec le réchauffement climatique, et de la crise énergétique, avec le développement des agrocarburants pour remplacer le pétrole. Chaque manifestation de l’effondrement que nous vivons combine toutes ces crises.

Nous nous acharnons à repousser toute limite. C’est, selon vous, ce qui caractérise deux siècles d’histoire économique. Sentez-vous une prise de conscience de la rareté, voire de la finitude, de nos ressources et des limites intrinsèques à notre planète ?

Si on fait l’hypothèse que le capital technique peut se substituer indéfiniment au capital naturel, il n’existe effectivement aucune limite. La pensée économique reste prisonnière de cette hypothèse, et de celle de la réversibilité du temps, du possible retour en arrière. La crise écologique montre au contraire que des phénomènes irréversibles, que des destructions définitives sont à l’œuvre. Depuis une vingtaine d’années, les mouvements sociaux ont pris conscience de ces limites. Une expertise citoyenne s’est peu à peu construite sur l’énergie, les semences ou le climat, démontant l’illusion que la technique pourrait remplacer ce qui est détruit.

Les théories économiques oublient la nature. Quand elle est prise en compte, on parle « d’externalités ». On lui attribue un prix comme s’il existait une mesure commune entre nature et marchandises. Cela me gêne. Fixer un prix laisse penser qu’une compensation est possible, qu’il suffit de payer. Certaines dégradations sont irréversibles, et payer ne remplacera jamais les pertes. Parler d’externalités est aussi très révélateur, comme si c’était juste quelque chose de regrettable. C’est le processus lui-même qui doit être modifié et pas simplement ses effets « regrettables ».

Ne risque-t-on pas de s’enfermer dans une gestion économique de la crise écologique, avec, par exemple, le « marché des droits à polluer » ou le principe pollueur-payeur ?

Donner un prix à des pollutions traduit une prise de conscience. Il est logique que ceux qui abiment l’espace public pour des motifs de rentabilité privée soient Lire la suite

La révolution verte version californienne – A la ferme avec les adeptes du « wwoof »

lemonde.fr, Olivier Guez, Covelo (Californie), envoyé spécial, le 29 août 2010

La révolution verte version californienne

http://abonnes.lemonde.fr/ameriques/article/2010/08/29/la-revolution-verte-version-californienne_1403353_3222_2.html

Wwoof ou World Wide Opportunities for Organic Farms, un réseau de fermes écolo, place des bénévoles dans le monde entier.

Mon véhicule s’avance lentement. Deux chiens surgissent au détour d’épaves de motos et d’une ruine de caravane rouillée. Me voici arrivé à la ferme que je cherche depuis des heures : la communauté Live Power à Covelo, à 200 km au nord de San Francisco.

Un gaillard en chemise à carreaux m’attend sur le perron. Stephen Decater me serre vigoureusement la main. En plein soleil, nous prenons place autour d’une longue table et sa femme nous rejoint aussitôt.

Gloria porte un short, ses pieds sont nus et ses cheveux grisonnants un peu ébouriffés. Les molosses rôdent autour de nous ; des poules folâtrent sous la table. Je leur explique que mon voyage a duré 25 heures, qu’US Airways a perdu mes bagages, que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

Il fait vraiment très chaud. Je rêve d’un verre d’eau mais ne demande rien, je ne veux pas les interrompre : Stephen et Gloria ont commencé à parler de leur ferme, de leurs chevaux de trait, de leur vallée d’où les OGM sont bannis, de leurs trois fils et de leurs deux chiens qui sont très gentils, m’assurent-ils.

Je ne les écoute que d’une oreille et ne pense qu’à trouver un coin d’ombre. Mais Stephen suggère de visiter les 16 hectares de l’exploitation et de rencontrer les stagiaires.

NYMPHETTES ET NÉOHIPPIES TECHNOPHILES

Nous croisons d’abord Elijah à qui je m’apprête à serrer la main chaleureusement – il me laisse sa chambre – quand je m’aperçois que son bras droit s’achève par un moignon. Devant la grange s’affaire Lou, le charpentier, dont le torse rougi est barré d’une impressionnante cicatrice. Puis nous nous approchons d’un petit bataillon qui bêche la terre, silencieux et appliqué sous les chapeaux de paille. Stephen me propose de les aider. Je décline poliment. La tête me tourne.

Je suis allé à la rencontre de nymphettes sorties de Berkeley, et de néohippies technophiles venus se rendre utiles le temps d’un été dans une fermette bio de Californie. Un mouvement en vogue aux Etats-Unis, en cette période de crise. La branche américaine du Wwoof, la World Wide Opportunities for Organic Farms, un réseau de fermes écolo qui place des bénévoles dans le monde entier, m’avait chaudement recommandé la communauté Live Power, un « endroit très spécial, biodynamique« . Moi qui savais depuis peu que les navets ne poussent pas dans les arbres, j’étais curieux et quelque peu sarcastique aussi. « Un été chez les Wwoofs », le titre était déjà tout trouvé pour mon enquête.

Sur le drap Mickey délavé du lit étroit où je me suis allongé, je ne ris plus du tout. La chaleur est étouffante, mon portable ne capte aucun réseau, le sol est poussiéreux et le bruit assourdissant de la tronçonneuse de Lou berce mes noires pensées. Faute de trouver le sommeil, je vais faire plus ample connaissance avec Gloria.

« Stephen et moi étions tous les deux assistants d’Alan Chadwick, un célèbre jardinier anglais, ici à Covelo. Nous nous sommes rencontrés en 1977. Stephen travaillait déjà dans cette ferme ; nous l’avons peu à peu développée puis achetée dans les années 1990. Chadwick avait enseigné la biodynamie à Stephen, selon les principes de son théoricien Rudolf Steiner : une ferme est un organisme vivant, il faut travailler à le rendre le plus diversifié et le plus autonome possible. »

Pour le sensationnel, j’aurais aimé que Gloria et Stephen eussent une jeunesse californienne agitée. Qu’il ait été un partisan des Black Panthers ou un ancien Hell’s Angel reconverti dans le bio pour expier ses péchés ; qu’elle ait connu Charles Manson ou entretenu une liaison avec un membre des Doors, de préférence Ray Manzarek. Elle fait non de la tête : à 20 ans, ils ne s’épanouissaient que dans la nature.

Sont-ils d’anciens hippies, alors ? Même pas. S’ils partageaient l’idéal beatnik du retour à la terre, ils n’avaient aucune sympathie, mais absolument aucune, insiste-t-elle, pour les drogues. Il est 19 heures ; la cloche qui marque la fin des travaux de la journée retentit, mettant un terme à cette étrange conversation.

LES MAINS DANS LE FUMIER

Exceptionnellement, les apprentis dînent au bord de rivière Eel. Je retrouve Elijah, Mike, un barbu petit mais costaud, ancien de l’US Navy – vétéran de la guerre du Kosovo –, qui joue de la guitare, et Kim, sa compagne, 27 ans, mollets roses, cuisses blanches. Elle est diplômée de Yale, en littérature hispanique et a fait du « wwoofing » en Argentine : « Ça m’a fait réfléchir à mon style de vie et à ma relation à la nature », affirme-t-elle.

En début d’année, ils sont partis, en voiture, en direction de Lire la suite

Abandon et artificialisation des sols agricoles en Aquitaine : la déprise s’accélère

agreste.agriculture.gouv.fr, Agreste Aquitaine, N° 38, juin 2010

Direction Régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt Aquitaine, Enquête Utilisation du territoire (TERUTI), Analyses et résultats

http://www.agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf_R7210A19.pdf

Abandon et artificialisation des sols agricoles : la déprise s’accélère

Le territoire aquitain ne cesse d’évoluer…

Sous une apparente stabilité, l’espace régional ne cesse de se modifier. Les évolutions des usages des sols aquitains résultent d’échanges mutuels entre ces différentes composantes. Entre 2006 et 2009, ce sont près de cent cinquante mille hectares, soit 4% du sol aquitain qui ont changé d‘orientation.

A cela, il convient d’y adjoindre les surfaces ayant changé d‘assolement, mais au sein d’une même famille. Ce phénomène est marqué en agriculture à l‘exemple de terres en jachères en 2006 cultivées en céréales en 2009. Au total en Aquitaine sur la période, près d’un hectare sur dix a connu au moins un changement de statut.

… selon des rythmes différents et différenciés

Les espaces naturels occupent en moyenne, en 2009, 91% du territoire régional. Ils comprennent les sols boisés (47%), les sols cultivés (23%) les sols toujours en herbe à usage agricole ou non (13%) ainsi que les espaces non valorisés tels que landes, friches, roches, dunes et zones humides (8%).

Les espaces artificialisés sont le complément dans le territoire des espaces naturels. Ils occupent donc 9% de l’espace aquitain. Ils regroupent les sols bâtis (maisons d’habitation, bureaux, usines,…) les sols de formes aréolaires (place, square, parking,…) et les sols linéaires (routes, ponts, voies ferrées,…).

Entre 2006 et 2009, les sols artificialisés progressent de 20 000 hectares. Avec 8% d’augmentation, les sols bâtis grignotent près de 5 000 hectares par rapport à 2006. Hausse identique pour les autres sols urbanisés mais non bâtis, mais cette fois, ce sont 15 000 hectares de plus qui viennent grossir leurs rangs.

Entre 1992 et 1999, l’urbanisation consommait près de 4 500 hectares de sols naturels chaque année, 5 500 hectares entre 2000 et 2004. Depuis 2006, ce sont 6 500 hectares qui sortent du giron des sols naturels annuellement.

Sans pour autant remettre en cause le caractère rural de l’Aquitaine, cette accélération l’entame.

20 000 hectares de sols urbanisés de plus entre 2006 et 2009, en Aquitaine. Ces derniers continuent de poursuivre leur extension. Démographie, habitat, transports et loisirs sont le moteur de cette croissance.

Les changements d’occupation des sols d’Aquitaine au cours des trois dernières années confirment la tendance observée entre 1992 et 2004. L’artificialisation progresse plus vite que la population.

Toutefois par rapport à la période précédente, de nouveaux éléments apparaissent. Les surfaces en sols boisés Lire la suite

L’Abeille – première monnaie locale en France : Villeneuve sur Lot en a la primeur

objecteursde croissance-lr.fr, Administrator, le 9 février 2010

L’Abeille – première monnaie locale en France

Villeneuve sur Lot en a la primeur

La révolution économique est en marche, il n’est nullement besoin d’attendre « la moralisation » du capitalisme promise par notre président, une poignée de citoyens se prennent en charge pour relocaliser l’économie, ils créent leur monnaie !

Lorsque l’on arrive aux abords de la Halle de Villeneuve sur Lot, c’est l’agitation à l’entrée du marché couvert de la ville. Ce samedi 23 janvier est un jour important pour les membres de l’association « Agir pour le Vivant », c’est le lancement officiel de « L’Abeille », première monnaie locale en France. Dans ce goulot d’étranglement ça se bouscule, on y trouve des panneaux explicatifs et de nombreuses et nombreux bénévoles pour vous expliquer comment ça marche. Ensuite, si cela vous intéresse vraiment, vous pouvez vous diriger vers Hélène qui vous fera remplir le bon d’adhésion à l’association, encaissera vos euros et vous remettra vos premières coupures de l’Abeille. Le stand ne désemplit pas de toute la matinée, en plus des clients habituels au marché local, de nombreux curieux, des journalistes de TV régionale, l’évènement est bien couvert, grâce notamment à un article paru 4 jours plus tôt dans la Dépêche du Midi. J’interroge Viviane qui vient acheter des « abeilles », qu’est-ce qui vous motive dans cette démarche ? : j’achète pas mal bio, je veux manger des produits du terroir, participer à l’économie locale, moins de trajets c’est moins de pollution, c’est aussi un acte citoyen.

Brigitte Balavoine et Françoise Lenoble m’expliquent qu’avant de se décider à « battre monnaie », elles planchaient sérieusement sur l’application de la monnaie « SOL » lancée par Patrick Viveret. Cette monnaie SOL n’est pas une vraie monnaie alternative car elle ne fonctionne qu’avec une carte A+, ce qui a amené bien des réticences, ses conditions d’utilisation sont limitées lorsqu’on veut faire du « local ». Son usage très sophistiqué ne correspondait pas vraiment à une application dans la proximité, qui est un des objectifs importants du projet. Ce qui les a décidé à la création d’une vraie monnaie locale, c’est la rencontre avec Philippe Derruder auteur du livre « Rendre la création monétaire à la société civile ». A contribué également à prendre cette décision, c’est l’appui d’Hervé Ricard, gérant de la bio-coop locale, qui s’intéresse depuis longtemps à la question.

Cette monnaie, dont les appellations officielles sont « monnaie locale complémentaire » ou « bons d’achat », se présente sous la forme de coupures de 1, 2, 5, ou 10 abeilles valant respectivement 1, 2 5 ou 10 euros. On échange ses euros contre des abeilles que l’on pourra utiliser pour payer ses achats auprès des producteurs ou commerçants locaux adhérents à l’association « Agir pour le vivant » et ayant signé un contrat d’engagement. Ceux-ci doivent respecter la charte de l’association au mieux de leurs possibilités, achat de matières premières locales, bio ou s’inscrivant dans la démarche du bio etc… Actuellement, l’association compte seulement une quinzaine d’adhérents professionnels, mais leur nombre devrait croître assez rapidement, plusieurs dossiers sont en cours, certains membres sont très enthousiastes, ils en parlent beaucoup autour d’eux, il y a une vraie dynamique. On y trouve des maraîchers, producteurs de fruits, de céréales, boulangers, éleveurs, producteurs de vin, commerçants bio, produits de santé, naturopathe, couture, vêtements, livres etc… et peut-être bientôt un café à Villeneuve sur Lot. Un petit détail, lorsque la somme à payer ne tombe pas rond, on complète avec des euros. Les producteurs et commerçants recevant ces abeilles peuvent les dépenser auprès des autres professionnels adhérents et ainsi les abeilles vendus par l’association ne sortent pas du circuit local. Les professionnels doivent déclarer les ventes comme si elles étaient réalisées en euros.

L’abeille se dévalue de 2% tous les 6 mois et pour continuer à l’utiliser, on doit Lire la suite

Jean-Marie Pelt : Faire coïncider écologie et économie

lalibre.be, Charles Delhez, le 17 février 2010

Entretien avec Jean-Marie Pelt, président de l’Institut européen d’écologie.

Faire coïncider écologie et économie

Dossier « Notre planète »

Fils et petit-fils d’horticulteur, botaniste, Jean-Marie Pelt est un amoureux de la nature. Fondateur de l’Institut européen d’écologie à Metz, voici déjà quarante ans, il est de plus en plus préoccupé de l’avenir de notre la petite Planète bleue, riche jusqu’à présent, d’une étonnante biodiversité, véritable assurance-vie de l’humanité. Elle met en effet des ressources à notre disposition, que nous prélevons directement pour nous nourrir, nous vêtir Elle nous fait également bénéficier de sols fertiles, de forêts prospères, d’eau pure, d’insectes pollinisateurs Et, s’exclame Jean-Marie Pelt, ces services-là sont gratuits ! Rencontre à Metz, dans les bureaux de l’Institut, abrités dans le cloître des Récollets du XIVe siècle.

Jean-Marie Pelt, quel est donc votre vocabulaire actuel ? Parleriez-vous de développement durable, de modération joyeuse, de décroissance ?

Je ne parlerais pas de décroissance, car on reste alors dans le vocabulaire usuel. Or, il faut aujourd’hui percevoir les choses autrement. Je préfère donc parler d’économie durable, d’économie verte, d’économie en équilibre. L’économie doit devenir le mode ordinaire de production et de consommation des biens et services, et le lieu ordinaire où les gens trouvent un emploi. La croissance, elle, fait la part grande à la production de richesses, expression que je n’aime pas. En effet, en créant des richesses, on épuise les ressources qui serviraient aux suivants pour en produire eux-mêmes. Il faut repenser les axiomes de l’économie. Cette science s’est installée uniquement dans la société humaine et n’a pas du tout tenu compte des ressources de leurs limites. Economie et écologie doivent finir par coïncider, sinon l’économie sera une sorte de cancer se développant sur le monde des vivants, qui va finir par s’épuiser et tomber gravement malade.

Dans notre évaluation de la croissance des entreprises, par exemple, n’oublie-t-on pas la variable écologique et la variable humaine ? Sous cet angle, n’est-on pas en décroissance ?

Tout à fait ! Je vois que des gens souffrent au travail, à cause de la non-lisibilité des buts de l’entreprise, à cause de l’encadrement, de la pression au travail. Le bonheur intérieur brut n’y est pas. Il faut changer le fonctionnement de l’économie. Cette science récente repose sur des axiomes et des postulats qui n’ont jamais été démontrés, ainsi celui que plus on a de biens et de richesses, plus on est heureux. Côté écologie, rappelons-nous le procès Erika : on a évalué le prix des oiseaux mazoutés et la compagnie a dû payer. On a donné un prix à la nature pour qu’elle puisse entrer dans la mécanique économique. Mais en fait, c’est à la mécanique économique d’entrer dans la nature. L’économie est un sous-système de l’écologie et pas l’inverse.

Michel Serres reproche d’avoir pensé toujours les choses à deux termes, maîtres et esclaves, riches et pauvres, Nord et Sud… Il nous faudrait aujourd’hui les penser à trois termes, en donnant la parole à ce qu’il appelle la “Biogée”, la sphère des vivants. Serait-ce cela l’économie verte ?

Oui. Il s’agit de voir les choses en cohérence, de manière transversale (pluridisciplinaire aurait-on dit jadis). La vie, en effet, fonctionne en réseau. Les choses les plus lointaines peuvent avoir des rapports entre elles sans que le lien ne soit perceptible par nous. Au Canada, par exemple, les orques, qui sont carnivores, finissent par dévorer les loutres, parce qu’ils n’ont plus de poissons à manger. Du coup, les oursins – nourriture des loutres – se sont mis à proliférer, et le matelas d’algues, à diminuer. Mais c’est là que se logent les coquillages et les alvins. La population de poissons est donc menacée. Nous revoilà à la case départ : les orques dévorent désormais les loutres. C’est en interrelation subtile, avec des effets qui sont parfois éloignés de la cause première par un jeu de causes secondes, comme aux dominos.

L’écologie ne serait-elle pas aussi vieille que l’humanité, datant du jour où l’homme s’est distancé de la nature, tout en disant : et pourtant j’en fais partie ?

Justement, depuis quelques siècles, nous ne parlons plus ainsi en Occident. Les peuples premiers, eux, les Indiens, par exemple, ont un rapport fusionnel avec la nature. A la Renaissance, nous nous en sommes séparés. Cette dernière, devenue inerte, a perdu son sens. On en a fait un objet des sciences et de l’exploitation. C’est à tel point que Descartes Lire la suite

Créer des monnaies par millions

lemonde.fr, Hervé Kempf, le18 août 2009

Créer des monnaies par millions

Ne dites pas à Roland Canonica qu’il contribue à changer le monde, il croit qu’il est banquier… Et c’est d’un ton placide, avec un bel accent helvète de Neuchâtel, qu’il explique au journaliste français étonné que la Banque Wir existe depuis 1934, et que, oui, elle gère sa propre monnaie, et que, ma foi, ça marche bien : 60 000 entreprises participent au système. Bien sûr, on a été un peu prudents, on visite tous les clients avant d’ouvrir un compte. Ah, un détail, les wirs ne rapportent pas d’intérêts.

Si M. Canonica est très heureux que vous l’appeliez, il n’est pas du genre à vous promettre que sa banque se pliera en quatre pour vous, et qu’il multipliera vos économies par miracle. « On vise le long terme« , dit-il. Et, en passant : « C’est une opportunité pour résister à la mondialisation. » En fait, la Banque Wir, dont M. Canonica se présente comme « le technicien », est un archétype des systèmes monétaires indépendants que de plus en plus de groupes divers veulent créer à travers le monde : elle crée et gère sa propre monnaie.

Elle est née en Suisse en 1934, au coeur de la crise économique, de l’union d’une quinzaine de petites entreprises : celles-ci voulaient pouvoir s’échanger leurs produits, alors même que, faute d’argent, le commerce était au point mort. L’idée était de s’ouvrir des crédits mutuels au sein d’un Wirschaft Ring (« cercle économique »). Ils seraient comptabilisés en une unité spécifique, le wir, de valeur égale à un franc suisse.

Comment cela fonctionne-t-il ? Quand l’entreprise A achète quelque chose à B, A reçoit un crédit et B enregistre le débit correspondant. Le débit en wir sera compensé par les ventes de B à un participant C, ou réglé en francs suisses, avec lesquels la convertibilité est totale.

Le système a fait ses preuves, de nombreuses autres entreprises s’y sont agrégées, l’organe de comptabilité a obtenu le statut bancaire. Mais cette banque présente une caractéristique remarquable : elle ne cherche pas à gagner de l’argent, juste à faciliter les transactions entre les participants. « Nous pratiquons un taux de 0,8 %, pour couvrir les frais, dit M. Canonica d’un ton détaché. C’est beaucoup moins qu’ailleurs. » Le système prospère : soixante-quinze ans après sa création, il fait circuler chaque année plus de 1,7 milliard de francs suisses (1,1 milliard d’euros), et il est cité en exemple par un des meilleurs spécialistes mondiaux des monnaies complémentaires.

« Vous l’aimez cuit comment, votre saumon ? – Euh, comme vous voulez, ça ira. » Bernard Lietaer reçoit très gentiment dans son grand appartement de Bruxelles, décoré de masques africains et asiatiques et de centaines de livres. Plutôt que de vous retrouver dans un restaurant, il prépare – avec talent, il faut le dire – le repas, tout en poursuivant la conversation.

Son amabilité recouvre une longue et originale expérience de financier. Au sein de la Banque royale de Belgique, il a appartenu à la petite équipe qui a conçu le système monétaire qui a conduit à l’euro ; puis, il est devenu gérant d’un des premiers fonds spéculatifs, le Gaia Fund, au début des années 1990. Il était alors un des plus gros acheteurs « d’options » à la City de Londres. Mais, aussi étrange que cela paraisse, il a quitté ce jeu qui ne répondait pas à ses aspirations, et a commencé à se passionner en intellectuel sur le phénomène monétaire, avant de promouvoir les monnaies complémentaires.

Pour comprendre sa démarche ou celle de la Banque Wir, il faut se rappeler un fait, si contraire au sens commun : la monnaie n’est pas fabriquée par une autorité centrale qui l’adosse à des réserves d’or ou d’argent ; elle est créée par les banques privées à partir des promesses de remboursement des emprunteurs. Et durant les dernières décennies, les banques Lire la suite