Quand le discours politique devient climatologique

Quand le discours politique devient climatologique

Implications-philosophiques.org, Daniel Innerarity, le 3 février 2011

http://www.implications-philosophiques.org/semaines-thematiques/ledition-numerique/quand-le-discours-politique-devient-climatologique/

Réponse de Dominic Desroches à Daniel Innerarity

Résumé – Dans cette réponse à D. Innerarity, l’auteur montre comment le changement climatique, loin d’être à portée scientifique seulement, doit entrer lentement dans le discours politique. Il explique les raisons pour lesquelles le temps actuel, en dépit du fait que l’on parle souvent de la météo, n’est pas encore propice à une telle intégration. Si Innerarity a raison de voir dans les changements climatiques une réhabilitation future de la politique, l’auteur propose de montrer pourquoi.  Il développe l’idée que le bavardage sur la météo et la distance du discours scientifique masquent la montée de la climatologie politique, c’est-à-dire l’étude de la politique se basant sur le temps compris globalement comme horizon temporel, ambiance et climat.

Daniel Innerarity a raison de relever dans son article[1] un changement de statut du discours sur le temps qu’il fait. Avec Sloterdijk[2], on avouera que l’on ne parle plus du temps de la même façon, que ce soit pour meubler nos vides, expliquer la guerre de 1914-1918 ou donner un âge à la Terre. On parle désormais du temps en cherchant des preuves des changements climatiques, non sans manquer de se culpabiliser un peu plus soi-même. À chaque orage, à chaque pluie, au moindre déluge sans arche et autres catastrophes naturelles médiatisées, on panique intérieurement[3] en réalisant le caractère englobant du climat. Les médias globaux ne manquent d’ailleurs pas l’occasion de proposer une nouvelle « vague » sur laquelle, en fans de Noé, on « surfe » volontiers, en attendant peut-être de se noyer tous ensemble dans l’information circulaire. Si l’on sait que la température moyenne du globe se réchauffe et que cela aura des conséquences inédites sur notre mode de vie, nous cultivons un sentiment de responsabilité plus aigu, nous le partageons lors des repas, mais sans changer notre idée du bien commun. Mot de politesse promu au rang d’objet scientifique, le discours sur la météo cherche à nous sensibiliser à un enjeu majeur qui n’existait pas il y a un quart de siècle à peine et qui pose une question bouleversante : l’homme peut-il être, en partie du moins, responsable du temps qu’il fait ? Cette idée a fait sa niche dans les médias, ce qui veut dire qu’elle créera une ambiance, des discours, même un type de gouvernance politique.

Dans ma réponse à Daniel Innerarity, je montre que le changement climatique, qui n’est pas un sujet exclusif de la science, doit entrer dans la politique comme « ambiance ». J’avance des raisons pour lesquelles le temps actuel, en dépit du fait que l’on parle souvent de la météo, n’est pas encore favorable à son intégration dans la politique. Si le penseur espagnol a raison de voir dans l’angoisse environnementale une possibilité de rénovation de la politique, je montrerai, d’une autre façon, pourquoi. Je rappellerai que l’ambiance politique actuelle[4], obsédée par les dégâts de la crise financière de 2008, est sujette à changement, même si on ne le sent pas encore. Ce n’est pas parce que le temps présent est à la Bubble economy et au social Network qu’il ne sera pas bientôt aux biens communs et aux immunisations politiques globales. En résumé, nos usages actuels des termes « temps » et « climat » recouvrent l’émergence de la climatologie politique, qui est l’étude politique appliquée prenant pour objet l’analyse du temps compris globalement comme horizon temporel, ambiance et climat.

« Le climat n’est plus ce qu’il était »

Il convient d’observer d’abord que le titre de l’article rattache le vague passé au présent le plus actuel. Il s’agit pour l’auteur de montrer que ce qui était banal jadis réclame aujourd’hui sa grande part de sérieux[5]. Après avoir pris au sérieux le temps dans le Futur et ses ennemis, il faut faire de même avec le climat. Si l’auteur rapproche la culpabilité de la météo, c’est pour faire sentir le passage du bavardage à l’inquiétude. Le climat s’impose à nous désormais comme l’évidence dangereuse la mieux partagée du monde sans être la plus équitable. Le problème climatique, jusqu’à hier réservé aux savants, mobilise dès lors la conversation quotidienne, ce qui dit en long sur sa grande capacité de pénétration, son impact sur l’imaginaire, mais aussi sur ses implications éthico-politiques. Le climat n’est plus ce qu’il était parce que l’homme agit sur « son » monde  – il est le designer de sa réalité – et qu’il doit faire attention à ce qui est déjà là et qu’il a reçu.

L’homme produit des biens en utilisant les ressources de la Terre et son action favorise un réchauffement qui transforme la culpabilité individuelle en responsabilité commune. Le changement climatique n’est plus une affaire de météo, un running gag, c’est une question qui implique déjà la responsabilité de tous. Le progrès technique, on le sait depuis Jonas, doit se payer en responsabilités élargies dont le mandat est politique : « le climat est aujourd’hui une affaire purement politique » (Hoy el clima es pura política), écrit l’auteur.

De la responsabilité à la justice climatique

Dans ce reformatage de la responsabilité, il faut voir que les riches n’ont pas le même rapport au temps et au climat que les pauvres. En Occident, les plus riches parlent de la météo, mais ne s’en préoccupent guère. La politique se dit verte, mais trouve ses votes du côté des consommateurs. Non seulement les plus fortunés ont-ils les moyens de parler du temps, de s’offrir la climatisation de leurs maisons et de leurs voitures, mais ils ont en outre les moyens de gaspiller, de créer plus de rebuts, ce qui contribue à rendre l’idée du changement climatique triviale. Alors que les pays pauvres seront les plus touchés par le réchauffement, les pays riches ont le luxe de maîtriser les climats des intérieurs et de vivre comme si de rien n’était, en partie « contre » les pays pauvres. Les pays riches tentent de négocier avec les pays pauvres, mais le défi est de taille car l’asymétrie est trop prononcée : les pauvres ont besoin de biens alors que les riches en gaspillent. Cette fuite en avant ressemble à la confiscation du climat par les riches. Nous voilà conduits au seuil d’un problème global, à savoir celui de la justice climatique. Ce problème se résume ainsi : comment partager plus équitablement les effets globaux des variations du climat sur les populations du monde ?

Penser le climat comme une monnaie d’échange…

La réponse n’est pas évidente. Innerarity marque un point lorsqu’il note que notre incapacité à aboutir à un accord politique sur le climat s’explique par le fait que la motivation à changer les comportements s’interprète encore en termes d’incitations économiques (incitación económica). Pour élaborer sa position, il doit toutefois jouer un double jeu : renforcer d’un côté l’opposition entre le climat et le marché, tout en respectant, de l’autre, la capacité d’innovation même des acteurs du marché. On n’avancera pas, écrit-il, en allant contre le marché, non. La solution est ailleurs, mais où ?

Selon l’auteur de La Démocratie sans l’État, penser en termes économiques quelque chose qui n’a rien à voir avec une monnaie d’échange nous empêche de se montrer à la hauteur du défi climatique. L’exemple de la bourse du carbone ou l’achat et l’échange de crédit (de droit) à la pollution n’est pas la meilleure solution à l’exigence de réduire notre consommation. La solution au problème ne serait toutefois pas non plus à trouver dans les contraintes imposées au marché. On ne peut, selon lui, lever le nez sur l’innovation et critiquer sans cesse « la place du marché »[6]. Le marché par contre, redisons-le encore, « n’a pas les outils pour régler un problème de cette ampleur ». Celui-ci, en vérité, le dépasse largement. L’écart entre les prévisions à long terme et la recherche de profits dans les économies financières retarde les ententes et empêche la prise de responsabilité économique et politique.

À qui confier le problème de tous ?

Or, confrontée à un challenge de nature mondiale et globale, la vieille manière de faire de la politique peine à convaincre, car elle a encore besoin du modèle de l’État moderne et des économistes, dont les discours sont souvent contredit par la réalité. L’État moderne hiérarchique atteint sur la gestion du climat son seuil d’incompétence, tout comme l’économie néolibérale. Se référant à la crise financière, Innerarity soulève une question que personne n’entend poser : « comment confier logiquement la recherche de solutions à ceux qui contribuent à créer le problème ? » En demandant la solution du problème à ceux qui le produisent, l’air demeure le même, les discours restent les mêmes et nous perdons l’espoir de trouver des alternatives. On s’intoxique, on respire en marchant à reculons, bref : on masque l’enjeu de la future climatologie politique.

Sur la globalisation et la notion de bien commun

Une des clefs de la réflexion d’Innerarity réside dans son usage du concept de bien commun. Si ce concept a pour vocation de demeurer ambigu (qui peut dire en effet ce qu’est ce bien « commun » ?) et qu’il fait appel à des discussions exigeantes pour son opérationnalité (il n’est jamais la somme des intérêts de tous), cela en fait, dit-il, l’une des tâches politiques par excellence. Et si beaucoup errent en considérant que la notion n’est plus pertinente pour les sociétés pluralistes aux prises avec des procédures complexes, l’argument ne doit pas nous faire oublier que ce qui distingue une société politique d’un simple agrégat d’individus isolés, c’est justement la reconnaissance de biens communs, les opportunités et les risques partagés[7].

Pour Innerarity, le bien commun relève de ce que l’on nomme externalité. Il entend par ce terme un bien dont la consommation ou la production en affecte d’autres, sans que cela puisse être perçu par le marché. Les intérêts du marché peuvent différer des intérêts de la société dans laquelle il se trouve. Si le marché est en mesure de prévoir les risques à court terme de ses opérations et de ses productions, il ne peut cependant voir ni anticiper les risques significatifs qui peuvent apparaître dans le moyen et le « long terme » d’une société complexe. Le bien commun engage dès lors une réflexion éthique sur les génération futures. Ainsi définie, la catégorie de bien commun peut rejoindre le climat car celui-ci, comme externalité, ne peut être livré aux seules forces de l’économie de marché car il le détruira. Devenant un exemple de bien commun, le climat peut exiger une attention relevant désormais de la gouvernance globale.

Je suis persuadé que Daniel Innerarity ne refuserait pas de considérer le climat naturel, dans le cadre de défis globaux, comme un bien commun, mais entendu cette fois comme une « zone à protéger » par des efforts politiques. Une des raison de cet élargissement est d’abord humaine : on verra la protection du climat (modifiable par l’homme) comme un « bien commun » parce que son contraire entraînera l’augmentation des migrants climatiques ou réfugiés environnementaux. Mais là n’est pas pour moi ce qui est le plus important.

Du réchauffement au design d’atmosphère

Pour faire du climat un bien commun, je prendrai une tout autre direction. Je m’intéresserai au climat dans la mesure précisément où il permet d’envisager l’idée du design d’atmosphère[8]. S’il est vrai en effet que l’on ne peut s’opposer au marché, c’est aussi parce que les échanges humains dépendent du temps qu’il fait. Il y a en vérité toujours un climat général derrière le marché, derrière nos actions individuelles et collectives, une ambiance qui nous déborde et nous conditionne, c’est-à-dire que le climat au sens large, plus précisément la météo, influence l’humeur des échanges humains[9]. Nous dépendons plus du temps, du climat général et d’une ambiance « englobante » que nous voulons bien l’imaginer d’ordinaire. Les hommes ont construit des maisons, des villes et des climats culturels politiques, ils ont découvert les continents sous le ciel vouté et ils ont marché sur la lune – ils ont veillé à leurs conditions immunitaires à partir de cultures qui se développent dans la fabrications de climats respirables.

Or nous connaissons désormais un phénomène inédit dans notre recherche immunitaire. Depuis les années 1970, les climats culturels se sont « universalisés » – la terre est ronde – sous l’effet des médias globaux et nous partageons, tous ensemble, un « air du temps ». C’est l’air du temps qui nous fournit le contexte de nos idées, le cadre de nos actions ainsi que nos rêves.

Attention à la climatologie politique…

Pour saisir les difficultés politiques à s’entendre sur les mesures à prendre pour contrer la crise climatique, il faut sentir l’air du temps, c’est-à-dire le courant qui donne le contexte et le sens de nos actions passées et actuelles. Il faut passer, autrement dit, du paradigme physique du climat, des changements climatiques, au climat compris comme « atmosphère générale de la culture des hommes ». Cette atmosphère générale, cet air politique que nous respirons tous ensemble sur la planète, est le cœur de ce qu’il convient d’appeler  la « climatologie politique ».

L’enjeu derrière les changements climatiques n’est donc pas au premier chef physique (géothermique ou géographique), mais il se trouve dans la configuration de l’atmosphère dans lequel les hommes désirent vivre eux-mêmes. Le fait que l’on désire construire un hôpital neuf sur le site de l’ancien sous prétexte que celui-là ne pourrait résister à un séisme n’a rien à voir avec la montée de la climatologie politique, pas plus que la construction de digues ou de murs pour contrer les tsunamis à venir. Le défi principal réside dans la tentative de contrôle des effets dévastateurs produits par les sentiments de peur et de panique relayés dans les espaces émotionnels médiatiques qui sont les nôtres aujourd’hui[10].

Faisons un pas de plus. Contre le bavardage sur le temps qu’il fait et une science qui objective sans cesse les changements climatiques, contre ces discours qui recouvrent l’idée phare que l’homme est son temps, il convient de voir que c’est le climat de l’homme qui est appelé à évoluer. On peut mesurer cette évolution en étudiant la puissance de diffusion dans les nouveaux espaces émotionnels médiatiques. L’espace public qui servira de scène mondiale pour les discussions sur le climat se trouve déjà dans notre espace émotionnel mondialisé. L’intérêt de la climatologie politique, c’est donc d’établir clairement que l’air du temps détermine davantage les modes, les discours et les politiques que les réunions à portes fermées du G8 ou du G20. Cette climatologie spéciale entrera en jeu quand la réflexion s’intéressera au climat politique général donnant un sens aux discours officiels, lorsque l’on s’apercevra que c’est avant tout l’ambiance générale qui explique la gouvernance et les choix politiques.

Sur l’ambiance, la souffrance et l’air du temps

La pensée du climat se traduit dans l’ambiance. C’est à cette ambiance locale et générale, aux micro-climats et aux macro-climats, qu’il faut porter attention si l’on veut expliquer les difficultés actuelles. On comprendra mieux l’argumentaire de Daniel Innerarity en observant que le problème n’est d’abord pas dans une économie qui procèderait à une mauvaise lecture du réel, mais plutôt dans le fait que le « temps » n’est pas encore au changement climatique. Le macro-climat produit par les médias n’envisage pas de changements majeurs. Autrement dit, la panique n’est pas encore ressentie, peut-être seulement par les plus sensibles, d’où l’idée que le « temps du changement » de comportement approche trop lentement au goût de certains. Les plus sensibles souffrent dans le désarroi – ils anticipent, ils connaissent l’angoisse -, car ils sentent le changement du temps, ils vont à contre-temps en n’acceptant plus de vivre dans l’ambiance mortifère et consumériste. On en conclura, de façon curieuse peut-être, que c’est dans l’air du temps qu’il faut penser le problème inédit des changements climatiques. Il importe que le temps, interprété comme ambiance d’abord, relevant d’une climatologie plus large ensuite, fasse son entrée dans le discours politique, qui est présentement mobilisé surtout par la rhétorique de l’économie néolibérale. La politique connaîtra un temps de rénovation, Innerarity a raison, si elle accepte d’avoir à faire avec le temps comme possibilité de changement, c’est-à-dire si elle voit le futur compris comme un climat à partager[11].

De la difficulté de « sentir » à la hauteur du global

On dira donc qu’une partie du problème de l’inaction face aux changements climatiques est à trouver dans le fait que le monde actuel vibre encore dans le temps de l’argent, du confort immédiat et des échanges. Les vents dominants du climat mondial sont tournés vers les affaires. On interprète encore le temps comme de l’argent, même après la crise financière, au lieu de le comprendre comme un climat général à partager. Le modèle économique en vigueur, loin de favoriser la responsabilité commune et la nécessaire coopération, valorise la concurrence, les privilèges, les exceptions. S’il existe un climat des affaires, qui nous trompe par sa normalité, ce climat des affaires carbure aux profits immédiats et se conçoit dans un présentisme qui nous masque l’émergence de la nouvelle  réalité climatique.

Dans le contexte actuel de l’avidité illimitée en période d’épuisement des ressources naturelles, la politique est incapable d’imposer des contraintes parce qu’elle se situe encore dans la conception du temps valorisé par le marché. Elle joue aussi les États les uns contre les autres dans une logique territoriale au lieu de les intégrer dans une gouvernance commune. Mais cela changera. Cela changera par la force du temps qui est la force des choses.

Pour affronter sérieusement la question climatique, on admettra que nous naviguons tous vers un nouveau temps politique – nous sommes tous dans le « même bateau », sujets au naufrage avec spectateurs – une ère de grande sensibilité qui devra faire du climat un bien commun. En accord avec Daniel Innerarity, je pense qu’il faut éviter les pièges de l’impatience et du découragement. Il faut saisir les raisons qui expliquent pourquoi nous continuons de croire que l’économie tous azimuts règlera nos problèmes alors que cela ne sera pas le cas. Peut-être faut-il formuler une nouvelle utopie rationnelle prenant pour toile de fond le climat afin de repenser notre situation globale et mettre le cap sur un modèle souple de coopération[12].

Nous envisagerons alors un autre temps pour lequel la technique du climat et la fabrication d’atmosphères respirables constitueront notre politique. Le temps aura alors changé, comme nos vieilles habitudes. À ce moment-là, lorsque nous regarderons le monde avec hauteur, nous verrons bien que le changement dans la culture du marché s’est opéré, que l’air du temps a changé imperceptiblement et que le discours politique est devenu climatologique.

Dominic Desroches

Département de philosophie

Collège Ahuntsic / Montréal

dominic.desroches@collegeahuntsic.qc.ca

[1] Je réponds et commente ici l’article intitulé « El clima ya no es lo que era » paru dans El País, 30/ 11/2010.  

[2] Sloterdijk, P., Schaume – Sphären III, Suhrkamp, Frankfurt am Main, 2003.

[3] Voir notre étude de la panique relative à l’élément liquide dans La gestion du risque confrontée à l’accélération – De l’inattendu au climat d’urgence et au temps panique, Orkestra, Espagne, déc. 2010 (à paraître).

[4] Je développe en terme d’ambiance générale l’intuition de Paul Virilio voulant que le monde se trouve, par les médias, dans une « communauté d’émotions ». Daniel Innerarity avait pour sa part proposé l’idée d’« espace émotionnel ». Voir El nuevo espacio público, Espasa, Madrid, 2006. Je poursuis leurs efforts ici.

[5] La formule rhétorique « une chose n’est plus ce qu’elle était » est souvent utilisée par l’auteur. Elle engage une manière d’être dans le monde : les choses les plus simples, les plus évidentes du quotidien changent, comme la politique, la société, au même titre que les remarques sur le temps qu’il fait. Ce qui semble relever du propos le plus banal engage une interprétation neuve de la société complexe, opaque et invisible dans laquelle nous vivons. Ce qui est là, dans son imperceptibilité, requiert notre attention, notre réception, car il concerne notre avenir.

[6] Sur la question du marché, voir notre entretien publié sous le titre « La place du marché et la mondialisation » sur le site de la revue Sens Public – Revue web internationale, Cosmopolitique, 2/10/10.

[7] À titre indicatif, je signale que Innerarity a consacré un chapitre fort instructif à la « grammaire des biens communs » dans son livre El nuevo espacio público, Espasa, Madrid, 2006.

[8] Sur l’usage de cette notion par Sloterdijk, voir notre petit article « L’homme comme designer d’atmosphère. Sloterdijk et la critique des milieux métaphysiques », Transverse, numéro 1, France, déc. 2010, 35-47.

[9] Sur le rapport fécond entre la météo et l’histoire des hommes, voir Lee, L., Et s’il avait fait beau ? – De l’influence de la météo sur les grands événements de l’histoire, Acropole, 2007.

[10] Sur la peur et la panique, voir les travaux de Dupuy, J.-P., Le catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002, La panique, Seuil, 2003 et Petite métaphysique des tsunamis, Seuil, 2005. Aussi, Virilio, P., L’administration de la peur, 2010 et Innerarity, D., « El miedo global », in El País, 19/09/2010.

[11] « Il se pourrait que la politique de l’environnement, concluait Daniel Innerarity, outre le fait qu’elle enrichit nos conversations quotidiennes, contribue à une rénovation de la politique, dont nous savons qu’elle est nécessaire mais qu’aucune force irrésistible ne nous oblige à la mettre en œuvre. »

[12] Sur le thème de la coopération, voir les remarques éclairantes que Daniel Innerarity propose dans le chapitre 10 de son livre El nuevo espacio público, Espasa, Madrid, 2006.

Prochaine réunion mensuelle de Gironde en transition le mardi 1er février 2011 à 19h00 à la MNE Bordeaux-Aquitaine – L’après-pétrole a commencé… en 2006 ! C’est confirmé !

Prochaine réunion mensuelle de Gironde en transition le mardi 1er février 2011 à 19h00 à la Maison de la nature et de l’environnement Bordeaux-Aquitaine, 3 rue de Tauzia à Bordeaux, suivi d’un pique-nique partagé tiré du sac. Ouvert à toutes et à tous.

EDITO [imagine 83 – janvier & février 2011]

http://www.imagine-magazine.com/lire/spip.php?article1287

La Transition

L’après-pétrole a commencé… en 2006 ! C’est confirmé !

2006 fut l’année du pic pétrolier. Et maintenant, que fait-on ? Le mouvement de la transition a lancé un séduisant plan B : il propose une renaissance économique, culturelle et sociale, par une relocalisation de l’économie. En se passant progressivement du pétrole et, surtout, en valorisant tous les talents. Une piste à découvrir !

Le pic pétrolier a eu lieu en 2006 ! C’est l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui l’annonce dans le World Energy Outlook 2010, son rapport annuel publié le 9 novembre dernier [1] Le pic pétrolier, c’est ce moment où la production commence à plafonner et puis à décroître, et cela à l’échelle de la planète entière. Dans une économie mondiale fondée sur le pétrole, le temps est donc venu de se poser des questions de civilisation !

La fin du pétrole abondant et bon marché

Dans les années 40, le géophysicien Hubbert suggéra que la production d’une matière première donnée, et en particulier du pétrole, suivait une courbe en forme de cloche (voir ci-contre). L’extrapolation de la première partie de la courbe devait permettre de la dessiner complètement. Et donc de déduire les réserves de pétrole d’une région donnée, ainsi que le maximum de sa production. Pour confirmer son hypothèse, Hubbert annonça que la production de pétrole des Etats-Unis atteindrait son niveau maximal en 1970. Sa présentation fut oubliée… jusqu’en 1971, année où la production américaine atteignit effectivement son maximum, puis déclina, confirmant l’hypothèse du pic de Hubbert. Depuis lors, si la communauté internationale s’est trouvée d’accord pour dire que ce pic allait arriver pour toutes les réserves pétrolières de la planète, il restait à en déterminer la date.
Les spécialistes de l’Aspo [2] annonçaient comme imminente l’arrivée du pic pétrolier, et depuis peu, les plus clairvoyants n’hésitaient pas à affirmer que nous étions « déjà dedans ».
La confirmation est aujourd’hui apportée par le secteur lui-même : le « pic historique » a été franchi en 2006 et la production de pétrole conventionnel n’augmentera « plus jamais  », précise le rapport 2010 de l’Agence internationale de l’énergie.

Cette importante nouvelle n’a pas vraiment fait les grands titres de l’information internationale. « Il y a bien eu quelques papiers plus ou moins inquiets », relève Matthieu Auzanneau, un journaliste indépendant, sur son blog spécialisé [3]. L’AIE prévoit que « la production de pétrole brut se stabilise plus ou moins autour de 68-69 Mb/j (millions de barils par jour) à l’horizon 2020, mais ne retrouve jamais le niveau record de 70 Mb/j qu’elle a atteint en 2006 », relève pour sa part Hervé Kempf, dans un petit article du journal Le Monde marquant l’événement [4].

Pas de panique toutefois : on ne verra pas les stations-service à sec dès demain. Les prix, par contre, risquent bien de monter progressivement. La surconsommation de biens en tous genres, dont beaucoup fabriqués à partir ou consommant des produits pétroliers (avions, autos, plastiques, agriculture intensive, chimie…), continuant à être présentée comme « le » moyen d’accéder au bonheur, chacun revendique – bien légitimement – sa part d’or noir. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que demain, par on ne sait quel coup de baguette magique, nos économies dépendantes puissent se passer de pétrole bon marché.

Le début d’un pétrole encore plus polluant ?

Le déclin rapide de la production de pétrole bon marché risque de ne pas être une sinécure pour les populations, si on ne s’y prépare pas dès aujourd’hui. Les plus pauvres seront les premiers à souffrir de la pénurie. Et les risques de conflits, notamment pour les ressources, sont évidents. Il semble que, pour les politiques, soumis aux échéances électorales tous les quatre ou cinq ans, le pic pétrolier soit une question à trop long terme pour être véritablement prise en considération. Se saisir de cette question à bras-le-corps serait en effet choisir de ramer à contre-courant des grandes industries du secteur (pétrole, gaz, automobile…), qui disposent de la puissance de la propagande publicitaire, et qui font tout pour nier l’évidence, dans le but de prolonger autant que possible le business as usual. Car, malgré l’arrivée du pic, le secteur pétrolier prévoit – ce qui est un comble – une augmentation de la production de pétrole et de gaz d’ici 2035 ! Pour y arriver, les pétroliers comptent sur l’exploitation des ressources non conventionnelles, comme les sables bitumineux du Canada, et sur une augmentation de la production de gaz liquide, notamment pour les transports. Mais le secteur table surtout sur l’exploitation de nouveaux gisements situés dans les zones maritimes à grandes profondeurs, ainsi que dans l’océan Arctique (voir le graphique ci-dessous dans l’article d’origine).

L’important à noter dans ce graphique est bien sûr le Lire la suite

Edgar Morin : Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/01/08/edgar-morin-les-nuits-sont-enceintes_1462821_3232.html

lemonde.fr, Edgar Morin, le 8 janvier 2011

Edgar Morin : « Les nuits sont enceintes »

En 2010, la planète a continué sa course folle propulsée par le moteur aux trois visages mondialisation-occidentalisation-développement qu’alimentent science, technique, profit sans contrôle ni régulation.

L’unification techno-économique du globe se poursuit, sous l’égide d’un capitalisme financier effréné, mais elle continue à susciter en réaction des « refermetures » ethniques, nationales, religieuses, qui entraînent dislocations et conflits. Libertés et tolérances régressent, fanatismes et manichéismes progressent. La pauvreté se convertit non seulement en aisance de classe moyenne pour une partie des populations du globe, mais surtout en immenses misères reléguées en énormes bidonvilles.

L’occidentalisation du monde s’est accompagnée du déclin désormais visible de l’Occident. Trois énormes nations ont monté en puissance ; en 2010, la plus ancienne, la plus peuplée, la plus économiquement croissante, la plus exportatrice intimide les Etats d’Occident, d’Orient, du Sud au point de susciter leur crainte d’assister à la remise d’un prix Nobel à un dissident chinois emprisonné.

En 2010 également, pour une première fois, trois pays du Sud se sont concertés à l’encontre de toute influence occidentale : Turquie, Brésil et Iran ont créé ce sans précédent. La course à la croissance inhibée en Occident par la crise économique se poursuit en accéléré en Asie et au Brésil.

La mondialisation, loin de revigorer un humanisme planétaire, favorise au contraire le cosmopolitisme abstrait du business et les retours aux particularismes clos et aux nationalismes abstraits dans le sens où ils s’abstraient du destin collectif de l’humanité.

Le développement n’est pas seulement une formule standard d’occidentalisation qui ignore les singularités, solidarités, savoirs et arts de vivre des civilisations traditionnelles, mais son déchaînement techno-économique provoque une dégradation de la biosphère qui menace en retour l’humanité.

L’Occident en crise s’exporte comme solution, laquelle apporte, à terme, sa propre crise. Malheureusement, la crise du développement, la crise de la mondialisation, la crise de l’occidentalisation sont invisibles aux politiques. Ceux-ci ont mis la politique à la remorque des économistes, et continuent à voir dans la croissance la solution à tous les problèmes sociaux. La plupart des Etats obéissent aux injonctions du Fonds monétaire international (FMI), qui a d’abord partout prôné la rigueur au détriment des populations ; quelques-uns s’essaient aux incertitudes de la relance

Mais partout le pouvoir de décision est celui des marchés, c’est-à-dire de la spéculation, c’est-à-dire du capitalisme financier. Presque partout les banques, dont les spéculations ont contribué à la crise, sont sauvées et conservées. Le marché a pris la forme et la force aveugle du destin auquel on ne peut qu’obéir. La carence de la pensée partout enseignée, qui sépare et compartimente les savoirs sans pouvoir les réunir pour affronter les problèmes globaux et fondamentaux, se fait sentir plus qu’ailleurs en politique. D’où un aveuglement généralisé d’autant plus que l’on croit pouvoir disposer des avantages d’une « société de la connaissance ».

Le test décisif de l’état de régression de la planète en 2010 est l’échec de la personne la plus consciente de la complexité planétaire, la plus consciente de tous les périls que court l’humanité : Barack Obama. Sa première et modeste initiative pour amorcer une issue au problème israélo-palestinien, la demande du gel de la colonisation en Cisjordanie, s’est vu rejeter par le gouvernement Nétanyahou. La pression aux Etats-Unis des forces conservatrices, des évangélistes et d’une partie de la communauté juiver paralyse tout moyen de pression sur Israël, ne serait-ce que la suspension de l’aide technique et économique. La dégradation de la situation en Afghanistan l’empêche de trouver une solution pacifique au conflit, alors qu’il est patent qu’il n’y a pas de solution militaire. L’Irak s’est effectivement démocratisé, mais en même temps s’est à demi décomposé et subit l’effet de forces centrifuges. Obama résiste encore aux énormes pressions conjuguées d’Israël et des chefs d’Etat arabes du Moyen-Orient pour intervenir militairement en Iran. Mais la situation est devenue désespérée pour le peuple palestinien.

Tandis qu’Etats-Unis et Russie établissent en 2010 un accord pour la réduction des armes nucléaires, le souhait de dénucléarisation généralisée, unique voie de salut planétaire, perd toute consistance dans l’arrogance nucléaire de la Corée du Nord et l’élaboration probable de l’arme nucléaire en Iran. Si tout continue l’arme nucléaire sera miniaturisée, généralisée et privatisée.

Tout favorise les montées aux extrêmes y compris en Europe. L’Europe n’est pas seulement inachevée, mais ce qui semblait irréversible, comme la monnaie unique, est menacé. L’Europe, dont on pouvait espérer une renaissance de créativité, se montre stérile, passive, poussive, incapable de la moindre initiative pour le conflit israélo-palestinien comme pour le salut de la planète. Pire : des partis xénophobes et racistes qui prônent la désintégration de l’Union européenne sont en activité. Ils demeurent minoritaires, comme le fut pendant dix ans le parti nazi en Allemagne que nul dans le pays le plus cultivé d’Europe, dans le pays à la plus forte social-démocratie et au plus fort Parti communiste, n’avait imaginé qu’il puisse accéder légalement au pouvoir.

La marche vers les désastres va s’accentuer dans la décennie qui vient. A l’aveuglement de l’homo sapiens, dont la rationalité manque de complexité, se joint l’aveuglement de l’homo demens possédé par ses fureurs et ses haines.

La mort de la pieuvre totalitaire a été suivie par le formidable déchaînement de celle du fanatisme religieux et celle du capitalisme financier. Partout, les forces de dislocation et de décomposition progressent. Toutefois, les décompositions sont nécessaires aux nouvelles compositions, et un peu partout celles-ci surgissent à la base des sociétés. Partout, les forces de résistance, de régénération, d’invention, de création se multiplient, mais dispersées, sans liaison, sans organisation, sans centres, sans tête. Par contre, ce qui est administrativement organisé, hiérarchisé, centralisé est sclérosé, aveugle, souvent répressif.

L’année 2010 a fait surgir en Internet de nouvelles possibilités de résistance et de régénération. Certes, Lire la suite

Indignez-vous : Les vœux de résistance de Stéphane Hessel

mediapart.fr, Stéphane Hessel, le 30 Décembre 2010

http://www.mediapart.fr/journal/international/301210/les-voeux-de-resistance-de-stephane-hessel

Les vœux de résistance de Stéphane Hessel

A 93 ans, Stéphane Hessel est le plus jeune d’entre nous par la vitalité de son engagement et sa force d’espérance. Né à Berlin en 1917, immigré en France en 1925, naturalisé en 1937, prisonnier évadé en 1940, il rejoint le général de Gaulle à Londres en 1941. Résistant, agent de liaison au BCRA, il est arrêté en France en 1944, puis déporté, notamment au camp de Dora, où il échappera de justesse à la pendaison. Diplomate à partir de 1945, ambassadeur de France, il fera de la question des droits de l’homme son combat sans partage ni relâche, comme l’illustre son ferme engagement pour la cause palestinienne. En cette fin d’année 2010, Stéphane Hessel est unanimement célébré comme une sorte d’incarnation de l’exact contraire de cette basse époque que symbolise le sarkozysme. Reprise de son appel lancé lors de la cérémonie annuellement organisée par Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui au plateau des Glières, haut lieu de la résistance et de son martyr, l’exceptionnel succès de librairie d’Indignez-vous! est à lui seul un chaleureux signe d’espoir en cette froidure hivernale.

Ami et soutien de la première heure de Mediapart, Stéphane Hessel a volontiers accepté de présenter ses vœux d’un citoyen résistant à tous «les citoyens et citoyennes qui savent résister». L’enregistrement a eu lieu en son domicile parisien, jeudi matin 30 décembre. Qu’il en soit chaleureusement remercié. Voici donc avec un peu d’avance des vœux de résistance, en quelque sorte nos contre-vœux avant ceux que prononcera, vendredi 31 décembre 2010 au soir, un président aussi discrédité qu’inaudible. Leur texte est en-dessous de la vidéo, et tous deux sont en accès libre. N’hésitez donc pas à les faire circuler, à les envoyer à vos proches et à vos amis, à les transformer en une grande vague d’espérance face à l’inquiétude.

Mes chers compatriotes,

La première décennie de notre siècle s’achève aujourd’hui sur un échec. Un échec pénible pour la France ; un échec grave pour l’Europe ; un échec inquiétant pour la société mondiale.

Souvenez-vous des objectifs du millénaire pour le développement, proclamés en 2000 par la Conférence mondiale des Nations Unies. On se proposait de diviser par deux en quinze ans le nombre des pauvres dans le monde. A la même date, on entamait une nouvelle négociation pour mettre un terme au conflit vieux de trente ans du Proche Orient – les Palestiniens auraient droit à un Etat sous deux ans. Echec sur toute la ligne! Une plus équitable répartition entre tous des biens communs essentiels que sont l’eau, l’air la terre et la lumière? Elle a plutôt régressé, avec plus de très riches et plus de très très pauvres que jamais.

Les motifs d’indignation sont donc nombreux. Ce petit livre Indignez-vous! – qui a eu un extraordinaire succès auprès des parents, et plus encore de leurs enfants, auxquels il s’adresse –, c’est quelque chose qui me touche profondément. De quoi faut-il donc que ces jeunes s’indignent aujourd’hui ? Je dirais d’abord de la complicité entre pouvoirs politiques et pouvoirs économiques et financiers. Ceux-ci bien organisés sur le plan mondial pour satisfaire la cupidité et l’avidité de quelques-uns de leurs dirigeants ; ceux-là divisés et incapables de s’entendre pour maîtriser l’économie au bénéfice des peuples, même s’ils ont à leur disposition la première organisation vraiment mondiale de l’histoire, ces Nations Unies auxquelles pourraient être confiées d’un commun accord l’autorité et les forces nécessaires pour porter remède à ce qui va mal.

Au moins nous reste-t-il une conquête démocratique essentielle, résultant de deux siècles de lutte citoyenne. Elle nous permet de Lire la suite

Hervé Kempf : l’oligarchie ça suffit, vive la démocratie

http://www.cdurable.info/Herve-Kempf-l-oligarchie-ca-suffit-vive-la-democratie-Seuil,3147.html

cdurable.info, David Naulin, le 24 décembre 2010

En librairie le 6 janvier 2011

Hervé Kempf : l’oligarchie ça suffit, vive la démocratie

Après Comment les riches détruisent la planète et Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Hervé Kempf achève sa trilogie par un essai analysant la crise de la démocratie au regard de la crise écologique et sociale.

« Nous sommes entrés dans un système oligarchique qui n’a d’autre ressort que l’avidité, d’autre idéal que le conservatisme, d’autre rêve que la technologie »

Sommes-nous en dictature ? Non. Sommes-nous en démocratie ? Non plus. Les puissances d’argent ont acquis une influence démesurée, les grands médias sont contrôlés par les intérêts capitalistes, les lobbies décident des lois en coulisses, les libertés sont jour après jour entamées. Dans tous les pays occidentaux, la démocratie est attaquée par une caste. En réalité, nous sommes entrés dans un régime oligarchique, cette forme politique conçue par les Grecs anciens et qu’ont oubliée les politologues : la domination d’une petite classe de puissants qui discutent entre pairs et imposent ensuite leurs décisions à l’ensemble des citoyens.

Si nous voulons répondre aux défis du XXIe siècle, il faut revenir en démocratie : cela suppose de reconnaître l’oligarchie pour ce qu’elle est, un régime qui vise à maintenir les privilèges des riches au mépris des urgences sociales et écologiques.

Car la crise écologique et la mondialisation rebattent les cartes de notre culture politique : l’Occident doit apprendre à partager le monde avec les autres habitants de la planète. Il n’y parviendra qu’en sortant du régime oligarchique pour réinventer une démocratie vivante. Si nous échouons à aller vers la Cité mondiale, guidés par le souci de l’équilibre écologique, les oligarques nous entraîneront dans la violence et l’autoritarisme.

Au terme de ce récit précisément documenté mais toujours vivant, le lecteur ne verra plus la politique de la même façon.

Références : l’oligarchie ça suffit, vive la démocratie de Hervé Kempf – Editeur : Seuil – Date de publication : 6 janvier 2011 – EAN13 : 9782021028881 – Prix public : 14 €

Comment les riches détruisent la planète et Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, les précédents ouvrages d’Hervé Kempf, ont rencontré un important succès. Ils ont été traduits dans de nombreuses langues. L’intérêt soutenu qu’ils continuent de susciter en fait désormais des références de l’écologie politique.

« Nous sommes entrés dans un système oligarchique qui n’a d’autre ressort que l’avidité, d’autre idéal que le conservatisme, d’autre rêve que la technologie »

Voici un extrait de l’entretien avec Hervé Kempf réalisé par Thibaut Monnier publié dans Financité de décembre 2010.

Financité : En quoi la finance est-elle liée à la crise écologique ?

Hervé Kempf : Le développement extraordinaire de la spéculation financière depuis une trentaine d’années s’est traduit par une destruction massive de l’environnement et un creusement considérable des inégalités. Le résultat est qu’aujourd’hui une minorité Lire la suite

Le mouvement des objecteurs de croissance (MOC) : Masse critique et suffisance

les-oc.info, Michel Lepesant, le 5 décembre 2010

http://www.les-oc.info/2010/12/masse-critique-et-suffisance/

Masse critique et suffisance

Au cœur de la pratique politique du Mouvement des objecteurs de croissance (le MOC), se trouve la notion de « masse critique ». Dans cette manière de Penser et Faire la transition, sont en jeu : les expérimentations sociales, les alternatives concrètes, les rapports avec les autres partis/mouvements de la gauche anti-productiviste et anti-capitaliste, avec les décroissants, avec les mouvements sociaux. Cette expression ne doit pas être une « formule magique » et certaines confusions doivent être rapidement levées[1] : surtout ne pas réduire cette « masse critique » à une accumulation comptable de « vrais gens » dépolitisés !

La masse critique, c’est qui ?

La masse critique, c’est combien ?

La masse critique, c’est comment ?

La masse critique, c’est quand ? C’est « sans attendre, sans illusion ».

Il serait tellement plus simple de croire encore à la Révolution, celle du Grand soir, celle du prolétariat (comme sujet de la révolution). Les militants seraient encore l’avant-garde éclairée et éclairante, l’avenir serait écrit d’avance et garantirait sans aucun risque de scepticisme ou de pessimisme le sens de nos actions et de nos engagements !

Las, les objecteurs de croissance dénoncent déjà les illusions et les religions que le capitalisme – à chacune de ses phases – ne cesse d’utiliser à des fins de propagande pour modeler nos vies : le scientisme, la technologie, le mythe du progrès, la représentation… Il leur faut aussi ajouter à cette déjà longue liste une nouvelle croyance à rejeter : celle que la prise du pouvoir institutionnel est la condition préalable de toute transformation sociale et politique.

Croyance que partagent les capitalistes comme leurs adversaires socialistes, les sociaux-démocrates de la réforme comme les socialistes marxistes de la révolution, les adversaires trotskistes des léninistes comme les critiques anarchistes des trotskistes, etc. Manière pour les décroissants, quand ils assument d’entrer en politique de se mettre à dos à peu près tout le monde et ainsi de se sentir « décalés » dans presque tous les lieux traditionnels de militance.

Est-ce à dire alors que les décroissants doivent rejeter toute politique et ne plus continuer à poser la question du pouvoir ? Certainement pas mais la piste est escarpée, toujours menacée de glisser soit dans la pente du renoncement et du pragmatisme, soit dans la pente de la caricature et de la simplification. Comment agir politiquement sur la crête ?

La masse critique, c’est qui ?

Il serait tellement plus simple de croire qu’il existe une classe particulière porteuse du Lire la suite

Hervé Kempf, l’AIE et le pétrole – Le pic a eu lieu en 2006 !

http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/11/23/le-pic-a-eu-lieu-en-2006_1443881_3232.html

lemonde.fr, Hervé Kempf, le 23 novembre 2010

Le pic pétrolier s’est produit en 2006, indique l’Agence internationale de l’énergie. En bonne logique, cette phrase aurait dû faire la « une » de la presse mondiale, les Bourses auraient chuté, et l’on aurait enfin répondu à la question : « Sachant que ce système est totalement vermoulu, à quel moment en change-t-on ? » La réponse aurait été : « Maintenant ! »

Reprenons les faits. Le pic pétrolier est le moment où la production de pétrole commence à décroître. Depuis une quinzaine d’années, nombre de géologues avertissent de l’imminence de ce moment capital : il signifie en effet que le régime énergétique du monde, fondé sur l’or noir depuis près d’un siècle, va devoir changer radicalement. On ne va pas manquer de carburant du jour au lendemain, mais il va falloir diminuer sa consommation. La théorie du pic pétrolier s’est imposée. Et la question est devenue : quand aura-t-il lieu ?

L’Agence internationale de l’énergie (AIE) vient de répondre dans son rapport annuel, intitulé World Energy Outlook 2010, publié à la mi-novembre. Elle énonce ainsi sa prévision : « La production de pétrole brut se stabilise plus ou moins autour de 68-69 Mb/j [millions de barils par jour] à l’horizon 2020, mais ne retrouve jamais le niveau record de 70 Mb/j qu’elle a atteint en 2006. » Autrement dit, le pic s’est produit en 2006.

Depuis 2006, justement, il y a eu une forte hausse des prix du pétrole (en partie spéculative), puis une crise économique. Cette augmentation des prix a rentabilisé l’exploitation de pétroles « non conventionnels », tels que les sables bitumineux, qui compensent en partie le déclin du pétrole.

L’AIE prévoit une augmentation mondiale de la consommation d’ici à 2035. Comment la satisfaire ? En pompant davantage les réserves de l’Arabie saoudite, et en développant sables bitumineux, pétrole de l’Arctique et pétrole sous-marin très profond. Problème : ces exploitations sont encore plus polluantes que la production de pétrole classique, et l’on peut douter des capacités de l’Arabie saoudite. Conclusion mezza voce : la crise pétrolière approche à grands pas.

Comment y échapper ? Le moins mauvais des scénarios de l’AIE est dit « 450 » : on limite les émissions de gaz à effet de serre pour ne pas dépasser un réchauffement de 2o C. Il suppose de Lire la suite