Jean Zin : L’optimisme de la raison

jeanzin.fr, Jean Zin, le  novembre

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L’optimisme de la raison

Quelque critiques que puissent être la situation et les circonstances où vous vous trouvez, ne désespérez de rien; c’est dans les occasions où tout est à craindre, qu’il ne faut rien craindre; c’est lorsqu’on est environné de tous les dangers, qu’il n’en faut redouter aucun; c’est lorsqu’on est sans aucune ressource, qu’il faut compter sur toutes; c’est lorsqu’on est surpris, qu’il faut surprendre l’ennemi lui-même. (Sun-Tse, L’Art de la Guerre)

On peut prendre pour une provocation de parler d’optimisme de la raison au moment de la montée de tous les périls, pourtant c’est justement dans ces moments qu’il ne faut pas céder à la panique mais préparer les « lendemains qui chantent », car les beaux jours reviendront même si beaucoup en doutent. On peut dire qu’on en voit déjà les premières lueurs, un peu comme les premiers résistants annonçaient la libération au coeur de la nuit nazie.

Aujourd’hui, la situation est loin d’être aussi dramatique, bien qu’on n’ait rien vu encore, la succession des interventions pour repousser une crise systémique de plus en plus insoluble ayant épuisé tous les moyens des Etats (taux d’intérêts minimum, déficits maximum) jusqu’à se fragiliser eux-mêmes et se retourner contre leurs citoyens pendant que s’amorce une guerre des monnaies. Cependant, l’expérience de la crise de 1929 nous donne un coup d’avance, peut-on dire, la répétition du krach de la dette ayant déjà provoqué un retournement idéologique très sensible. Certes, ce qui domine pour l’instant, c’est plutôt la désorientation et une confusion des esprits qui peut mener à toutes sortes de dérives autoritaires et xénophobes, mais qui met tout de même un terme à une lente descente aux enfers, période de désocialisation et d’individualisme exacerbé où le dogmatisme néolibéral nous a fait entrer dans une des périodes les plus noires pour l’intelligence. Le remake des années folles avec les années fric avait de quoi nous dégoûter d’un monde qui bafouait tous nos idéaux et inversait toutes les valeurs mais quand le désespoir se transforme en colère et qu’il faut passer à l’action, il n’est plus temps de se complaire aux éructations de quelques vieilles badernes atrabilaires qui nous prédisent inlassablement la fin du monde, alors que ce n’est que la fin du vieux monde à laquelle nous assistons et qui ne mérite pas tant de nostalgies.

On peut, tout au contraire, espérer à nouveau et discerner les immenses potentialités de l’époque, époque révolutionnaire comme il n’y en a jamais eu dans l’histoire à cette rapidité et cette ampleur, avec une conjonction inédite des crises (économique, écologique, géopolitique, technologique, anthropologique, idéologique) où tout est bouleversé de fond en comble en quelques dizaines d’années seulement, au point qu’on peut légitimement avoir l’impression que le sol se dérobe sous nos pieds, des idéologies dépassés ne permettant pas de comprendre quoi que ce soit à ce qui se passe. Il y a un nouveau langage à inventer. C’est dans ces périodes pourtant qu’il est peut-être le plus exaltant de vivre, c’est là que s’ouvrent des possibles et que notre action peut être décisive pour orienter l’avenir et peser sur les choix futurs. C’est dans ces commencements qu’il est le plus important de savoir déceler la richesse des possibles, en évitant de s’égarer sur des voies utopiques sans issue pour saisir plutôt les véritables opportunités qui s’offrent à nous. Il s’agit de construire une stratégie politique pour une sortie de crise qui ne sauve pas seulement les meubles mais qui soit la conquête de droits nouveaux et d’une société pacifiée, d’une économie plus soutenable au service du développement humain, prenant en compte les conditions de sa reproduction. Vraiment de quoi retrouver une bonne dose d’optimisme pour notre avenir et les jeunes générations.

Il faut raison garder. L’optimisme de la raison ne signifie en aucun cas qu’on pourrait prendre ses désirs pour la réalité. Cela ne signifie ni que la technologie pourrait tout résoudre, ni qu’on pourrait espérer la fin du capitalisme et le triomphe du communisme. Il faut se persuader au contraire que notre chance, c’est de venir après tous ces égarements. Après l’échec patent du communisme comme du capitalisme. Aucun regret. Il ne peut être question de retomber dans les mêmes erreurs de l’homo economicus comme de l’homo sovieticus, et si l’on peut espérer quelque chose, c’est plutôt de retrouver notre nature double, en sachant qu’il nous faudra composer individualisme et solidarité. On n’a rien à attendre de la nostalgie d’un passé recomposé alors qu’on peut espérer plutôt du nouveau (du côté d’une écologie-politique) même si on construit toujours sur l’ancien (il n’y a pas de table rase, toute négation est partielle). Il ne faut pas vouloir la Lune et promettre plus qu’on ne peut tenir. L’optimisme de la raison doit partir de la réalité elle-même dans sa diversité, du mouvement effectif et des gens tels qu’ils sont, avec leurs contradictions, en tenant compte de la situation globale comme de l’évolution technologique.

A l’évidence, il n’y a pas que des mauvaises nouvelles et il faut bien voir aussi le bon côté des choses, ne pas voir tout en noir avec obstination même si tout, certes, n’est pas rose ! Facile à dire, sans doute. En tout cas, l’admettre sera insupportable à qui ne supporte plus sa vie dans ce monde. Ne faut-il être du côté des possédants pour concéder quelque avantage que ce soit au système en place pourtant si ouvertement injuste et insoutenable ? Je dois dire que, pour ma part, j’ai toujours détesté la pensée positive et les gens satisfaits. Longtemps j’ai même été dépressif et suicidaire, ne trouvant rien que de détestable à ce monde décidément trop décevant. Il faut dire qu’on a dû tellement en rabattre sur nos prétentions. Il n’y a pas que le communisme, en effet, qui a échoué mais tous nos rêves, ce sont nos vies qui ont été gâchées, c’est la liberté sexuelle qui n’a pas tenu ses promesses, la politique qui est revenue aux affaires. On parle du Sida pour ne pas insister sur la part d’échec de la libération sexuelle par rapport à ce que nous faisaient miroiter les théories de l’aliénation. De même, on parle du terrorisme pour cacher l’effondrement des théories révolutionnaires et de leurs promesses de bonheur dans un No Future qui laissera place aux marchands (et aux spéculateurs qui parient sur l’avenir, eux!). Les années d’hiver ont été rudes, l’arrogance des riches, les paillettes du spectacle, les faux philosophes, la corruption des élites. A cela s’ajoutait, pour moi, comme pour d’autres, une précarité invivable qui montait inexorablement avec son lot d’humiliations, après des problèmes professionnels qui m’avaient plongé dans cette profonde dépression. S’y ajoutaient bientôt les premières attaques de l’âge en même temps que montait l’inquiétude sur les risques d’un emballement climatique, l’hypothèse extrême me semblant alors plus ou moins inéluctable, très au-delà des prévisions du GIEC. Dans ma vision du monde, les raisons objectives ne pouvaient guère se distinguer de raisons plus subjectives et maladives pour me faire désespérer de tout, d’autant plus que la dépression était devenue la maladie de l’époque ! Rien derrière, que des rêves en lambeaux, rien devant qu’une dégradation sans fin…

Je suis devenu beaucoup plus positif. Avec l’époque elle-même, sans aucun doute, mais aussi avec la sortie de ma propre dépression, retrouvant même un certain enthousiasme qui pourrait être aussi exagéré (et « daté ») que le catastrophisme dépressif précédent mais qui est probablement nécessaire à ce stade. Le pire n’est pas sûr. Il ne s’agit pas de prétendre que l’avenir radieux nous attend où tous les coeurs s’éprennent, sans plus d’injustices ni d’inégalités, seulement qu’il y a des raisons de se réjouir même s’il y en aura toujours de se révolter. S’il y a bien toujours des raisons de désespérer de l’injustice du monde, la simple raison oblige à constater que les choses ne se passent pas si mal que ça. La conscience de l’entropie qui dissout toute chose nous est assurément insupportable, mais la vie n’est-elle pas ce qui en triomphe finalement ? Il faut, certes, bien admettre qu’on a toujours besoin d’inhiber en partie notre compassion pour vivre. Aucun bonheur ne tient sans réduire notre champ de vision tant il y a de souffrances dans la nature et de malheurs dans le monde. Pas de positif sans négatif, pas de vie sans mort, pas de plaisir sans peine, mais pas de négatif sans positif non plus. On peut ne voir que les mauvais côtés, il n’en manque pas, mais la vision moraliste du monde est aussi désespérante qu’idiote car la question est plus cognitive que morale, ce n’est pas qu’il y a des bons d’un côté et des méchants de l’autre mais que la vérité n’est pas donnée et qu’on doit collectivement apprendre durement des leçons que l’histoire nous inflige.

L’amour du monde et de l’ordre établi ne vaut guère mieux que la déploration perpétuelle, contemplation passive du miracle de l’existence, élans mystiques et bons sentiments dégoulinants. On ne peut nier l’étendue des destructions et des injustices. Nous arrivons dans un monde qui a un long passé de dévastations et de massacres, en même temps que de grands progrès ont été faits au moins dans les connaissances et les droits de l’homme, la libération de la femme, les protections sociales, etc. Ce monde est notre monde, forgé par les luttes et les rêves des hommes, avec toutes ses imperfections et ses dangers. Nous pouvons seulement faire un pas de plus, continuer l’aventure humaine et l’émancipation de l’individu. Nous ne pouvons changer de monde, juste aller au maximum des possibilités du temps et faire face aux défis qui nous sont lancés. Le moment est crucial étant donnée la conjonction du risque climatique avec le moment où l’on va être confronté réellement à la limitation de nos ressources, du fait que non seulement l’humanité devrait atteindre son pic de population mais surtout que les pays les plus peuplés accèdent au développement, aux produits industriels comme aux moyens de déplacement moderne, et déjà largement connectés au réseau ! On a un gros problème. Il est on ne peut plus justifié qu’une conscience écologique nous alerte de ces menaces bien réelles et d’une entropie galopante, conscience qu’il faudrait y mettre un terme rapidement. Mais, c’est justement ce qui peut nous donner de l’espoir, car le monde de demain sera très certainement un monde plus écologique et apaisé même si on doit passer par une période sombre et agitée avant. C’est justement parce qu’on est devenu conscient de nos capacités de destruction que tout espoir est permis de passer de l’entropie à l’écologie, de la mort à la vie, de la destruction à la construction et de l’irresponsabilité collective à la préservation de l’avenir.

Il n’est pas facile de trouver la bonne mesure. Vouloir faire d’un mal un bien n’est pas nier le risque, ce n’est pas croire qu’on évitera la catastrophe mais seulement qu’on évitera peut-être le pire et que la catastrophe ne sera ni totale ni sans effets positifs (on le voit avec la crise financière). Se persuader qu’on va à l’anéantissement est extrêmement exagéré, même s’il y avait effectivement des millions de morts, ce qui est déjà effrayant mais plus plausible quand même. Il faut en finir avec ces discours apocalyptiques de science-fiction qui nous prédisent aussi un décervelage complet, que ce soit par la consommation, la publicité, la propagande, la technologie voire, pour certains, par l’Etat providence ou l’esprit démocratique ! Il faut en finir avec ces théories du complot, de la manipulation, de la falsification complétement dépourvues de dialectique et qui nous prédisent depuis si longtemps notre complète déshumanisation. On trouve déjà chez Tocqueville cette crainte de voir les Américains devenir des gros porcs, retour à la bestialité qui a été repris par Kojève pour son « dimanche de la vie » et qu’on s’empresse de répéter partout tant il semble avoir été visionnaire sur le mode de vie moderne. Ce n’est pourtant qu’une sorte de racisme aveugle qui pourrait nous faire croire que les Américains qui dominent encore le monde ne sont que des bêtes, même s’ils méritent à l’évidence pas mal de critiques ! Il faut être d’un orgueil insensé pour s’imaginer que les autres ne seraient que des moutons et des consommateurs passifs alors qu’on se croit le représentant d’une race éteinte, celle qui lutte et agit. Car tout est là, ce sentiment quasi psychotique d’effondrement psychique peut être relié à la disparition de sa classe pour Tocqueville, comme à la disparition de leur monde ou de leur culture pour d’autres. On trouve chez Nietzsche le mouvement inverse du snob, du bourgeois cultivé qui voudrait accéder à une nouvelle noblesse, s’élever au-dessus du vulgaire par le mépris des autres et un narcissisme surdimensionné. Il y a quelque chose de consternant à voir Heidegger nous avertir du grand danger de perdre notre âme pour se jeter dans la barbarie nazi, incontestable celle-là. Les théories de l’aliénation ont largement participé à l’aveuglement des intellectuels très fiers de voir derrière les progrès de la technique et de l’alphabétisation un abêtissement général avec la perte de toute authenticité comme si le réel disparaissait sous le tapis et qu’on pouvait perdre tout sens critique. Car ce n’est pas la critique de l’aliénation, bien réelle, qu’il faudrait rejeter, mais les mauvais intellectuels avec leurs jugements péremptoires et le mauvais infini du « tout est foutu » qui veut ignorer ce qui résiste à l’aliénation. Les Nazis et les Staliniens ont bien existé, après bien d’autres fanatiques religieux, ils n’ont pas eu le dernier mot, pas plus que les petits nazillons du management par le stress aujourd’hui. De même le travail aliénant n’est pas une nouveauté mais ce n’est pas parce qu’il y a du travail à la chaîne que tout travail nous transforme en machines. Au lieu d’une prétendue « obsolescence de l’homme », ce sont les qualités humaines qui sont de plus en plus valorisées au détriment de la simple « force de travail » et des travaux répétitifs laissés aux machines.

Piètre consolation sans doute pour nos idéaux, d’autant que ce n’est pas sans créer de nouvelles aliénations. En effet, la contrepartie d’une exagération des catastrophes qui nous menacent, dépourvue de toute dialectique, c’est, invariablement, un monde qu’on voudrait trop idéal avec l’illusion volontariste, sans aucune dialectique non plus, que cela ne dépendrait que de nos bonnes volontés. L’expérience s’empresse de réintroduire cette dialectique par l’inévitable déception qui suit la proclamation de notre pouvoir sublimé (Yes We Can), transformant dès lors l’amour en haine quand elle ne pousse pas au suicide ceux qui avaient eu le malheur de trop y croire ! Il n’y a de raisons de désespérer qu’en regard de désirs démesurés. Il n’est pas question de ne rien faire et se contenter de notre sort mais il est d’autant plus important quand les mouvements sociaux se réveillent de se donner des objectifs atteignables et de ne pas se complaire dans la désespérance pas plus que dans l’effusion. Il y a des moments de défaites, de dégradation, de dépression mais il n’y a pas tant de raisons de perdre foi en l’avenir. Notre rationalité est, certes, très limitée, on l’a prouvé constamment et il serait indispensable de le reconnaître, mais à la longue, on a pu aller assez loin quand même. Avec les réseaux planétaires, on a cette fois les moyens de passer un nouveau seuil de civilisation même si, ce qui se manifeste en premier, c’est plutôt l’étendue de notre bêtise et de nos préjugés. Il faut croire que les progrès de l’esprit sont plus lents que ceux de la technique. On a besoin de temps comme de retrouver confiance dans l’avenir sans imaginer que ce sera le paradis, pas plus que l’enfer sinon pour quelques uns… Assurément, on ne peut prétendre prédire l’avenir puisqu’il dépend de nous et de l’errance de nos désirs mais la finance au moins démontre qu’il est très productif malgré tout de le prévoir (de le construire), la finance prouve la productivité de la confiance en même temps que sa fragilité. Ce que la finance nous apprend, c’est que, dans la vie, il y a effectivement des accidents et des morts par milliers mais cela n’empêche pas l’histoire de progresser malgré tout sur la longueur. Comme pour le crédit ou l’assurance, le vivant joue son avenir sur la masse. On peut dire que c’est une émergence statistique, ce pourquoi nos défaites n’ont pas tant d’importance, préparant des victoires futures…

Il ne faut pas se cacher pour autant les dangers qui nous attendent. Toute vie est sans cesse menacée. Le plus gros danger reste à ce jour, on l’a dit, celui d’un emballement du réchauffement climatique. L’affaire est mal engagée. Elle est cependant engagée. Il ne s’agit pas de faire preuve d’un optimisme béat, il ne s’agit pas de nier les catastrophes, les défaites, les morts redoutés. On ne les évitera sans doute pas. Il semble bien, en effet, que les catastrophes soient inévitables pour des raisons qu’on peut dire cognitives, nécessaires qu’elles sont à la décision, à notre apprentissage historique ainsi qu’à la création de solidarités dans l’urgence. On le voit avec la crise où plus rien n’est possible dès que la tempête se calme, tout comme avec les énergies renouvelables quand le prix du pétrole baisse trop. Il faut que le retour au réel s’impose à tous, que le krach opère une simplification de la réalité pour des intérêts divergents. Qu’il y ait des catastrophes ne veut pas dire cependant que ce serait la fin du monde et quand une catastrophe se profile à l’horizon, ce n’est certainement pas le moment de paniquer mais au contraire de jeter toutes ses forces dans la bataille pour en minimiser les conséquences et faire en sorte qu’elle s’avère finalement bénéfique en reconfigurant les places et l’organisation sociale, en permettant un véritable new deal qui remette les compteurs à zéro.

Arrêter le désastre est rassurant mais ne suffirait pas à nous enthousiasmer, or je crois qu’il y a mille raisons de s’enthousiasmer de l’époque que nous vivons et que nous camouflait l’ampleur de la catastrophe et la dévastation du monde. Il y a déjà une augmentation spectaculaire de l’espérance de vie qu’il serait ridicule de vouloir minimiser même si elle fait une pause dans les pays riches. Bien que ce soit moins évident, toujours à la une de l’information, la réduction de la violence dans le monde est elle-même spectaculaire. Au-delà d’indicateurs objectifs positifs qu’il nous faut prendre en compte, et pas seulement les négatifs, ce qui est sans doute le plus enthousiasmant, c’est la rupture anthropologique que nous vivons depuis le passage au numérique et au réseau global qui s’étend à toute la planète, jusqu’aux pays les plus pauvres, avec de multiples conséquences qui vont de l’unification du monde, à la conscience écologique et même au déclin du patriarcat. Il y a plus d’une merveille dans ce monde du numérique si décrié par les bons esprits mais que j’ai fait mien depuis assez longtemps maintenant et que j’explore toujours avec gourmandise. Les logiciels libres font partie de ces miracles auxquels personne n’avait pensé avant qu’ils ne s’imposent à cause de la complexité en jeu et de leur disponibilité immédiate. La gratuité numérique est un autre de ces miracles de la technique. Ceci dit, il ne faudrait pas se tromper, le numérique n’est pas une technique (encore moins un gadget!), c’est un nouveau stade cognitif, une nouvelle ère pour l’humanité et notre devenir langage même si on observe d’abord la simple répétition des idéologies dominantes et non pas l’expression tant attendue d’une vérité populaire immédiate. Les reproches habituels qu’on fait au numérique, c’est de nous faire perdre notre part d’animalité, comme si on pouvait la perdre (on ne peut être accusé de verser dans la bestialité cette fois) ! Cela fait un sacré bail qu’on a goûté au fruit défendu d’un langage qui nous permet de raconter des histoire et donner existence à ce qui n’en a pas avec toutes sortes de conséquences plus ou moins funestes (la langue est bien la pire et la meilleure des choses comme dit Esope). Le livre vaut l’écran dans son côté hypnotique voire autiste, mais il n’y a pas à choisir entre l’amour et la liberté, la reproduction et l’apprentissage, le corps et l’esprit : personne ne vit dans le numérique pas plus que dans les livres. Au lieu d’être cette perte de vie et de substance qui nous viderait de l’intérieur en nous réduisant à un « noeud de réseau » de flux à grande vitesse, le réseau global et les communications numériques donnent accès à tout le savoir du monde et sont les instruments d’une conscience écologique balbutiante mais qui constitue notre plus grand espoir de surmonter les catastrophes écologiques qui s’annoncent. S’il y a bien quelque chose qui devrait nous enthousiasmer, c’est au moins ce passage à l’écologie qui pourrait annoncer la fin de l’entropie humaine, événement considérable s’il en est même si on a besoin de passer d’abord par la catastrophe, hélas ! Ce qui devrait nous enthousiasmer, c’est d’entrer dans « l’ère de l’information, de l’écologie et du développement humain » qui sont absolument indissociables et ne sont pas sans promesses d’un avenir meilleur. Il n’est pas vrai que les jeunes d’aujourd’hui souffriront plus que leurs parents, c’est aujourd’hui qu’ils souffrent d’un monde vieillissant et archaïque qui ne leur laisse pas de place, mais l’avenir est à eux !

Au lieu de s’épouvanter des fausses évidences malthusiennes (il n’y a ni progression géométrique de la population, ni progression simplement arithmétique de la production), il vaudrait mieux prendre conscience de ce qu’il y a d’exceptionnel à connaître le pic démographique de l’humanité qui devrait plafonner bientôt et nous entraîner ensuite dans une décroissance aussi bien matérielle que démographique, avec une économie numérique condamnée, elle, à la stagnation une fois saturés d’informations. C’est bien là qu’on voit qu’il y a des cycles, de la dialectique, et que tout n’est pas toujours pareil. C’est ce qui fait qu’on vit un moment décisif sur tous les plans car c’est cette génération qui sera à la fondation des civilisations futures. Ce n’est pas dire que tout va bien, il faut le répéter. Reste, notamment, le défi climatique, plus qu’énergétique, et là, ce n’est pas gagné. Mais si c’était gagné d’avance, notre existence n’aurait aucun poids, aucun sens, aucune nécessité. C’est dans ces moments historiques où les enjeux sont vitaux autant que disputés qu’on sent le véritable passage du temps, ce qui lie l’ex-sistence et le temps par le projet dans son indétermination, sa précipitation, avec l’expérience de la durée, de l’attente, de l’ennui, de l’apprentissage enfin et de la correction de nos erreurs, témoignage qu’il n’y a pas de vie parfaite ni de savoir divin surplombant, indifférent au sujet, mais qu’on est engagé dans des processus, un parcours, l’exploration de notre territoire et des histoires singulières dont la fin n’est pas donnée d’avance. L’esprit ne tombe pas dans le temps, l’ex-sistence est l’expérience même de la temporalité dans ce qu’elle peut avoir à la fois d’éphémère et d’éternelle. Mais cette expérience est dialectique, malgré Heidegger, elle est évolutive et cumulative ne se réduisant pas du tout à son origine, vérité oubliée qui nous serait donnée dans la transparence de l’Etre, alors que c’est une vérité qui se cherche, se construit contre nos projections, nos préjugés, l’ensorcellement des mots et autres enfantillages. Le constructivisme des sciences n’a rien d’arbitraire dans ses tâtonnements. Ce qui est arbitraire, c’est le mythe de départ avec ses jeux de langage, c’est la multiplicité des traditions et la guerre des religions. De ce point de vue, l’auto-production de l’homme par l’homme chez Marx semble un peu trop dépourvue de sol, trop coupée du biologique refusant toute nature humaine par volonté d’auto-fondation qu’on serait tenté de définir comme mystique s’il ne se présentait comme le contraire de la religion. Bien sûr, l’enracinement d’un Heidegger ne vaut pas mieux, encore moins le biologisme de la race mais on ne peut séparer le cognitif du biologique, c’est si on veut la partie animale de l’esprit, l’autre étant le langage. Il faudrait comprendre, en effet, notre expérience du temps comme celle du vivant qui se construit par lui-même mais en réaction à l’épreuve du réel dont il ne fait qu’épouser les formes finalement, comme les ailes de l’oiseau qui semblent sculptées par les lois de la physique. Il n’y a pas de self made man, nous sommes tous embarqués dans une aventure dont la fin n’est pas connue d’avance car elle dépend de nous et de nos errements mais ce réel sur lequel on se cogne et dont on ne peut outrepasser les limites ne se pliera pas à nos quatre volontés. On n’a pas le choix, il faudra tenir compte des contraintes écologiques et matérielles autant qu’humaines. C’est dans cet entre-deux que nous vivons, dans cet intermède dont on ne connaîtra jamais la fin.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, parmi les raisons de se réjouir, on devrait mettre la litanie de tous nos échecs précédents car c’est malgré tout un progrès sur nos illusions d’alors, il ne faut pas le déplorer mais repartir de là, pas revenir en arrière mais tenir le pas gagné et se mettre de nouveau en quête de liberté et de confrontation au réel, se projeter à nouveau dans l’avenir même si c’est avec plus de prudence et de précautions. Si je pense urgent de critiquer les situationnistes aussi, ce n’est pas qu’ils auraient démérité, ni qu’il ne fallait pas être situationniste à l’époque mais qu’il faut tirer les leçons aujourd’hui des démentis du réel qu’ils ont rencontré. Je dois dire qu’ils ont toujours eu sur moi un effet roboratif, le meilleur antidépresseur qui soit par un mélange d’audace et de vérité, avec la volonté de ne rien céder ni sur son indépendance, ni sur la clairvoyance et de ne pas s’en laisser conter. Le contraire du sinistre Anders avec lequel on a voulu confondre Debord (la bêtise va se nicher là où on ne l’imaginerait pas, jusqu’à l’accuser de plagiat!!!). L’échec de Debord est patent dans sa fin solitaire, après une dissolution méritée qui est bien un engagement à la critique, pas à l’admiration. Le problème, c’est que nos situationnistes d’aujourd’hui sont incapables du « travail du négatif » car ce sont plutôt des pro-situs comme on dit, des frimeurs qui n’ont rien fait et vous regardent de haut, des gosses de riche souvent fascinés par des idées extrémistes; et pas tant des idées extrémistes que l’idée de l’extrémisme; et en dernière analyse moins l’idée de l’extrémisme que l’image de héros extrémistes rassemblés dans une communauté triomphante. Situation étrange d’avoir cru pendant des années que c’était une lecture confidentielle pour s’apercevoir qu’ils sont devenus tellement à la mode maintenant et presque divinisés. Or, s’il ne fait aucun doute qu’il fallait être situationniste en Mai68 quand il y en avait si peu, il fallait en passer par là et surtout pas prendre le parti de la réaction, ce n’est pas dire qu’il aurait fallu le rester et rabâcher toujours les mêmes antiennes, ce qui n’était guère le genre de la maison. Notre chance au contraire, c’est de ne pas répéter les mêmes erreurs et impasses afin de pouvoir dépasser dialectiquement des positions qui étaient un moment nécessaire mais se sont révélées malgré tout un peu trop simplistes et participant du spectacle dénoncé.

Le fait que notre situation n’apparaît guère brillante, pourrait donc constituer une erreur de perspective par rapport aux jugements rétrospectifs sur notre époque une fois les menaces surmontées. En tout cas, on a connu bien pire dans notre longue histoire/préhistoire et on s’en est toujours sorti, pas par l’effet de la providence mais parce que les hommes agissent et que l’erreur ne peut durer toujours (au contraire d’une vérité). Ainsi, le néolibéralisme triomphant a montré qu’il n’était pas soutenable, que la prédation a une limite. Pour ceux qui ont vu venir la vague de loin, elle parait moins fatale mais c’est à notre génération de trouver la parade. Ce n’est pas parce que l’écologie dénonce les effets négatifs du progrès que cela devrait nous empêcher de nous projeter dans un avenir meilleur. Il ne s’agit pas de retomber dans le progressisme d’un marxisme qui manquait singulièrement de dialectique sur ce point. Le progressisme de Hegel était très différent de cette histoire sainte en ce qu’il intégrait « le travail et la douleur du négatif » qui fait qu’on doit sans cesse se corriger et se renier pour progresser. Apprendre, c’est forcément abandonner d’anciennes croyances. Ce qui fait l’optimisme de la raison, ce n’est pas nos bonnes intentions supposées mais ce qu’il appelle la « ruse de la raison » d’une histoire qui avance par ses mauvais côtés. La ruse de la raison, c’est que les intérêts particuliers qui font l’histoire doivent se justifier et, du fait qu’ils parlent, s’universaliser. Il faudrait y ajouter la sélection darwinienne après-coup de ce qui marche et l’élimination des systèmes insoutenables. Ce n’est pas tant qu’on vive dans le meilleur des mondes possibles, comme le déduisait un peu trop rapidement Leibniz, au grand scandale de Voltaire et de tous les candides devant les horreurs indéniables du monde. C’est plutôt que « les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe », comme dit Lautréamont. On devient seulement un peu meilleurs avec le temps même s’il y a toujours un versant négatif et d’inévitables régressions car la ruse de l’histoire, qui est autre chose, c’est la dialectique qui nous condamne à préparer la victoire de l’adversaire par notre triomphe même.

Il est sûr que par rapport aux histoires qu’on se raconte, le monde ne peut pas être à la hauteur. Le réel est vexant, il nous force à nous adapter à de nouvelles technologies dont on se passait par définition avant, à subir des catastrophes humaines et climatiques nous privant de la jouissance qui nous est due et du conte de fée qu’on était destiné à vivre. Mais nos vies ne peuvent ressembler à un film parfait, ce serait d’ailleurs parfaitement ennuyeux. Il faut jouer l’objectif contre le subjectif, non pas condamner ce monde au nom de nos idéaux mais savoir que le monde est à nous, tel qu’il est et que l’histoire nous a formé. C’est à partir de là qu’il nous faut continuer l’émancipation humaine, de toutes façons, il n’y a rien d’autre à espérer que de tenter de gravir le ciel, à condition d’accepter de tomber souvent (petit bonhomme se relève toujours). On a l’impatience de l’absolu, on enrage à ne pas continuer sur sa lancée, on s’épuise à prolonger les courbes. La détestation du monde vient de notre vision de l’absolu et du désir d’arrêter le temps mais si on juge le monde historiquement, on ne peut nier son caractère passionnant autant que déroutant, pas plus qu’on ne peut nier le progrès des techniques même si ce n’est pas forcément un progrès de la vie.

Le reconnaître serait une sorte de fin de l’histoire en ce qu’on devra renoncer au tout autre, même si tout va changer avec les bouleversements que nous vivons, mais c’est aussi une histoire sans fin en ce qu’on ne peut en maîtriser (mathématiser) les aléas et les retournements dialectiques. Histoire future pleine de promesses qui nous permet de croire à un monde meilleur. On ne peut croire cependant qu’on nous change les hommes avec leurs petits et leurs grands côtés, ni qu’on arrive à domestiquer cette race rebelle qui tient à son désir trompeur et au monde du rêve plus qu’à la vie même. A l’opposé des délires transhumanistes comme de toute rééducation politique voulant former un homme nouveau entièrement artificiel, il faudra bien apprendre à aimer les hommes tels qu’ils sont et ne pas se la jouer. On atteint parfois le ciel mais il ne faut en attendre nulle gratitude ni assurance sur l’avenir. La fin demeure un naufrage, tout est fragile, ce n’est pas un monde durable mais cette tranche d’éternité reste une comédie risible quand cela ne tourne pas à la tragédie, et nous avons plus d’un tour dans notre sac. Il y aura des massacres sanglants, d’immenses dévastations, mais, dans ce désastre, il y aura des enfants innocents, des prouesses admirables, des vies qui valent la peine d’être vécues. Pour moi, c’est déjà largement du passé, cela ne m’empêche pas de rire avec plus d’insolence encore au nez des puissants comme des amours mensongères ou des grincheux de tout poil, gardant entière ma confiance dans l’avenir, au milieu de la tempête comme au premier jour, et peu importe…

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