Jean Zin : L’optimisme de la raison

jeanzin.fr, Jean Zin, le  novembre

http://jeanzin.fr/index.php?post/2010/11/15/L-optimisme-de-la-raison

L’optimisme de la raison

Quelque critiques que puissent être la situation et les circonstances où vous vous trouvez, ne désespérez de rien; c’est dans les occasions où tout est à craindre, qu’il ne faut rien craindre; c’est lorsqu’on est environné de tous les dangers, qu’il n’en faut redouter aucun; c’est lorsqu’on est sans aucune ressource, qu’il faut compter sur toutes; c’est lorsqu’on est surpris, qu’il faut surprendre l’ennemi lui-même. (Sun-Tse, L’Art de la Guerre)

On peut prendre pour une provocation de parler d’optimisme de la raison au moment de la montée de tous les périls, pourtant c’est justement dans ces moments qu’il ne faut pas céder à la panique mais préparer les « lendemains qui chantent », car les beaux jours reviendront même si beaucoup en doutent. On peut dire qu’on en voit déjà les premières lueurs, un peu comme les premiers résistants annonçaient la libération au coeur de la nuit nazie.

Aujourd’hui, la situation est loin d’être aussi dramatique, bien qu’on n’ait rien vu encore, la succession des interventions pour repousser une crise systémique de plus en plus insoluble ayant épuisé tous les moyens des Etats (taux d’intérêts minimum, déficits maximum) jusqu’à se fragiliser eux-mêmes et se retourner contre leurs citoyens pendant que s’amorce une guerre des monnaies. Cependant, l’expérience de la crise de 1929 nous donne un coup d’avance, peut-on dire, la répétition du krach de la dette ayant déjà provoqué un retournement idéologique très sensible. Certes, ce qui domine pour l’instant, c’est plutôt la désorientation et une confusion des esprits qui peut mener à toutes sortes de dérives autoritaires et xénophobes, mais qui met tout de même un terme à une lente descente aux enfers, période de désocialisation et d’individualisme exacerbé où le dogmatisme néolibéral nous a fait entrer dans une des périodes les plus noires pour l’intelligence. Le remake des années folles avec les années fric avait de quoi nous dégoûter d’un monde qui bafouait tous nos idéaux et inversait toutes les valeurs mais quand le désespoir se transforme en colère et qu’il faut passer à l’action, il n’est plus temps de se complaire aux éructations de quelques vieilles badernes atrabilaires qui nous prédisent inlassablement la fin du monde, alors que ce n’est que la fin du vieux monde à laquelle nous assistons et qui ne mérite pas tant de nostalgies.

On peut, tout au contraire, espérer à nouveau et discerner les immenses potentialités de l’époque, époque révolutionnaire comme il n’y en a jamais eu dans l’histoire à cette rapidité et cette ampleur, avec une conjonction inédite des crises (économique, écologique, géopolitique, technologique, anthropologique, idéologique) où tout est bouleversé de fond en comble en quelques dizaines d’années seulement, au point qu’on peut légitimement avoir l’impression que le sol se dérobe sous nos pieds, des idéologies dépassés ne permettant pas de comprendre quoi que ce soit à ce qui se passe. Il y a un nouveau langage à inventer. C’est dans ces périodes pourtant qu’il est peut-être le plus exaltant de vivre, c’est là que s’ouvrent des possibles et que notre action peut être décisive pour orienter l’avenir et peser sur les choix futurs. C’est dans ces commencements qu’il est le plus important de savoir déceler la richesse des possibles, en évitant de s’égarer sur des voies utopiques sans issue pour saisir plutôt les véritables opportunités qui s’offrent à nous. Il s’agit de construire une stratégie politique pour une sortie de crise qui ne sauve pas seulement les meubles mais qui soit la conquête de droits nouveaux et d’une société pacifiée, d’une économie plus soutenable au service du développement humain, prenant en compte les conditions de sa reproduction. Vraiment de quoi retrouver une bonne dose d’optimisme pour notre avenir et les jeunes générations.

Il faut raison garder. L’optimisme de la raison ne signifie en aucun cas qu’on pourrait prendre ses désirs pour la réalité. Cela ne signifie ni que la technologie pourrait tout résoudre, ni qu’on pourrait espérer la fin du capitalisme et le triomphe du communisme. Il faut se persuader au contraire que notre chance, c’est de venir après tous ces égarements. Après l’échec patent du communisme comme du capitalisme. Aucun regret. Il ne peut être question de retomber dans les mêmes erreurs de l’homo economicus comme de l’homo sovieticus, et si l’on peut espérer quelque chose, c’est plutôt Lire la suite

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Chartier et Deléage – Ecologies politiques : crise, blocages et raisons d’agir

Écologie & Politique, n° 40, juin, 2010, Denis Chartier et Jean-Paul Deléage

http://www.ecologie-et-politique.info/?Introduction,577

Mise à jour des écologies politiques pour une politique de l’anthropocène

Crise, blocages et raisons d’agir

La crise est là, systémique. On la croit parfois seulement financière, économique, sociale ou écologique, mais elle est totale et globale. L’Université, le monde de l’éducation et de la santé, les hôpitaux sont touchés. Les mondes agricoles, les villes, nos lieux d’habitation le sont aussi. Les causes de cette crise ? Un modèle économique et social en faillite et des bouleversements majeurs de notre condition d’être humain, d’être au monde. En doublant au cours du siècle dernier, notre espérance de vie a changé notre rapport au corps et à la nature. Sous l’impulsion d’une croissance démographique accélérée et en déployant une puissance des techniques sans précédent historique, l’humanité s’est donné les outils pour muter en phénomène géobiologi­que. Est-il vraiment nécessaire de poursuivre ? Faut-il en rajouter tant les bouleversements qui nous touchent ont été abondamment décrits, analysés, voire théoriquement résolus ? Faut-il continuer à répéter ce que tout le monde sait désormais alors que rien ne bouge, le cap politique restant le même, droit sur les récifs ?

Ni les conférences internationales, ni les manifestations altermon­dialistes, ni les sempiternels discours du « sommet de la dernière chance pour la Terre et l’humanité » ne réussissent à modifier le cap. Pour­quoi ? Que peut-on y faire ? Existe-t-il un moyen d’adapter nos institutions, nos modèles politiques et économiques aux mutations en cours ? Peut-on inventer et construire une nouvelle vie politique, économique ou sociale ? Peut-on inventer de nouvelles relations au monde vivant et entre nous, un après-capitalisme ? Finalement, peut-on trancher le nœud gordien ? Peut-on sortir de cet état d’immobilisme, d’incapacité à prendre la mesure et les mesures, collectivement et individuellement, pour faire face aux dangers présents ?

C’est à ces questions que ce dossier s’efforce de répondre. Les penseurs de l’écologie politique ayant été parmi les premiers à dénoncer, comprendre et chercher des alternatives à la crise écologique et systé­mique qui touche le monde, nous avons la conviction que de cette pensée hétérogène et diverse émergent les solutions, trop souvent moquées. C’est pourquoi ce numéro initie une série consacrée à un panorama contemporain des différents domaines de ce qu’on peut appeler les écologies politiques, en portant une attention particulière aux spécificités locales, nationales, régionales ou continentales. Notre projet consiste à contribuer au rapprochement et au dialogue de ces différentes écologies politiques dans le but de déchiffrer, à travers ces échanges, les lignes de force et les perspectives futures d’une véritable politique de l’anthropo­cène. Ce projet éditorial qui se déroulera sur deux ans s’ouvre, avec ce numéro, par des contributions françaises.

Écologies politiques et communautés linguistiques

Nous pouvons nous interroger sur la pertinence d’un regroupement des auteurs par continent, par origine culturelle ou communauté linguistique. Pourquoi s’intéresser par exemple et spécifiquement aux contributions d’origine française ? Pas par chauvinisme, mais parce qu’il existe bel et bien une altérité des écologies politiques made in France, comme il peut en exister pour celles provenant du monde anglo-saxon. Comme l’exprime Kerry Whiteside dans son ouvrage Divided natures [1], les théoriciens de l’écologie politique de langue anglaise se lisent, se critiquent, se rencontrent dans des conférences et échanges leurs positions académiques. Il suffit d’analyser les bibliographies de ces différents auteurs pour constater à quel point les travaux des Anglais, des Américains du nord ou des Australiens se croisent et dialoguent les uns avec les autres. L’observation de cette bibliographie permet aussi de constater qu’à l’exception de quelques-uns d’entre eux, les théoriciens français sont rarement référencés, sont absents des débats [2]. Dans l’autre sens, cette constatation vaut aussi pour les travaux en langue française. À l’exception de quelques livres traitant abondamment de cette littérature anglo-saxonne, comme celui de Raphaël et Catherine Larrère, Du bon usage de la nature [3], et de quelques traductions qui ont pu donner lieu à des discussions, en particulier au sein de la revue Écologie & Politique [4], ces travaux n’ont eu en général qu’une faible résonance sur les écrits des théoriciens français. Ce quasi désert d’échange, qui se peuple tout de même depuis quelques années, a induit ce que Kerry Whiteside appelle un champ rhétorique spécifique. La facilité avec laquelle certains penseurs dialoguent les uns avec les autres implique en effet certains types d’argumentaires, une terminologie spécifique, un choix particulier des problèmes exemplaires et des partialités inintentionnées. Ainsi, les théoriciens français prennent pour acquis le rôle que doit jouer (ou pas) l’État-nation alors que cette question peut ailleurs être controversée. Dans un même ordre d’idées, ces théoriciens ont une conception très spécifique de la wilderness (la nature sauvage) ou de la pollution [5]. Par conséquent, dans le pays de Descartes, la question essentielle pour les Anglo-Saxons de l’anthropo­centrisme ou de l’écocentrisme est moins présente dans les débats. Elle n’est en tout cas pas centrale pour comprendre la variété des écologies politiques françaises [6]. Selon Whiteside, l’absence de cette question aurait même permis d’ouvrir un champ discursif permettant de développer ce qui fait une spécificité française, un attachement plus fort à une problématisation réciproque de la nature et de l’humanité qu’à l’affinage de leur distinction. En d’autres termes, un des objectifs communs aux théoriciens français serait de savoir comment les conceptions de la nature et de l’identité humaine s’entrelacent, ce qui les conduirait, au-delà de leurs différences, à concevoir l’écologie politique comme une forme d’humanisme renouvelé, un humanisme écologique [7]. C’est cette existence d’une communauté linguistique et culturelle en matière d’écologie politique qui a justifié de réaliser un diaporama actualisé et de mettre en dialogue ces différentes écologies politiques [8].

Diversité des écologies politiques, diversité des alternatives…

Si nous n’avons bien entendu pas réuni l’ensemble des auteurs qui comptent, tant la production scientifique en matière d’écologie politique est abondante en France depuis une cinquantaine d’années, ce dossier fait la part belle à la plupart des auteurs et des courants de pensées importants en présentant quelques-uns des axes forts de ces théories.

Au-delà des réflexions essentielles ayant trait à ce qu’est l’écologie politique et du constat généralisé de l’ampleur de la crise, la plupart des auteurs appellent et réfléchissent aux moyens nécessaires pour sortir de l’immobilisme et contre les stratégies actives de pérennisation de systèmes qui ont montré leurs limites. Aucun des auteurs n’élude la question : comment l’écologie politique peut-elle répondre aux défis posés par la synergie, inédite dans l’histoire, de la remise en cause des fondamentaux du vivant et de la crise systémique, économique et sociale, de la société productiviste industrielle ? Si le premier constat est celui de l’entrée dans une nouvelle ère géohistorique, l’anthropocène, c’est à la hauteur des enjeux qu’implique la reconnaissance de ce changement d’ère que doit désormais se situer toute pensée de l’écologie politique, ainsi que le précise Jean-Paul Deléage dans ce dossier. Cette société que Mathias Lefèvre persiste à qualifier d’industrielle est instituée à partir de l’improbable imaginaire d’une « expansion illimitée de la maîtrise rationnelle de la nature et des êtres humains », d’où l’importance de la visée d’autonomie afin d’en briser la clôture pour se libérer de solutions ne visant qu’à pérenniser des institutions et un système d’interprétation qui entravent la construction de véritables alternatives. D’où aussi la diversité des écologies analysée par Jean Zin qui insiste pour sa part sur la nécessité d’une écologie politique responsable et tournée vers l’avenir, « afin de continuer l’aventure humaine et l’his­toire de l’émancipation ».

La question posée par les « décroissants » est une question centrale et il doit bien s’agir d’une décroissance choisie plutôt que d’une décroissance subie imposée à des dizaines de millions d’êtres humains par la crise en cours du capitalisme mondialisé, comme le souligne le vigoureux plaidoyer de Serge Latouche. Ce théoricien de l’objection de croissance rappelle la formalisation de la rupture par un cercle vertueux de la sobriété choisie en huit « R » : « Réévaluer, Reconceptualiser, Res­tructurer, Réduire, Relocaliser, Redistribuer, Réutiliser, Recycler ». Avec ces objectifs interdépendants, « construction intellectuelle d’un fonctionnement idéal » retenue parce qu’elle paraît susceptible « d’enclencher une dynamique de décroissance sereine, conviviale et soutenable », l’auteur expose un plan massif de reconversions pour « tenter de construire un autre monde, une nouvelle civilisation ».

Avec son apologue des mille personnes, Denis Duclos analyse quant à lui le chaînage de propositions suivant : toute augmentation de productivité déséquilibre une société stable ; une augmentation forte de la productivité rend contestable la valeur de l’activité humaine ; les producteurs voient alors se dévaloriser leur statut social au profit de celui des improductifs ; plus l’activité des improductifs l’emporte, plus grandit la contestation réciproque des activités ; la promotion de l’État, du Marché et de la Technogestion est le résultat automatique de l’hégémonie des actifs improductifs. Cette suite conduit Denis Duclos à l’hypothèse d’une certaine partition des gigantesques populations du temps présent « dont on peut d’ailleurs se demander si le concept de “société” s’applique encore à elles ? »

Pour Bruno Latour, si l’écologie doit procéder à une redistribution du discutable et de l’indiscutable, le problème est de savoir « comment basculer de la question philosophique des politiques de la nature à l’instrumentation permettant d’équiper les citoyens dans les situations

Les écologies politiques aujourd’hui (1) de débat concernant les objets ci-devant naturels ? » Il faut selon lui inventer une rhétorique et des outils ajustés à un monde où il n’y aurait plus de séparations entre scientifiques et politiques. Sans cela, la politique est condamnée à échouer dans ses tentatives d’extériorisation des questions réputées naturelles, et la science dans sa volonté d’expulsion des questions de la politique.

Finalement, selon Bruno Villalba, l’écologie politique est sommée de réévaluer son projet, car ni l’urgence écologique ni l’urgence sociale ne sont plus à démontrer. L’écologie doit produire une proposition adaptée à cette difficulté de concilier temporalités politiques et écologiques et le cumul des urgences nous met face à la réalité d’une contraction du délai démocratique. La notion de délai, loin de constituer un renoncement, « propose au contraire une méthode pour débrider l’imagination politique », en réconciliant la nécessité de prendre sur le court terme des décisions majeures pour le long terme. C’est bien en cela que « l’écologie politique doit avant tout demeurer une pensée politique des conséquences ».

… mais pour quel engagement des intellectuels ?

Reste à savoir qui voudra bien ou pourra se charger de l’expérimentation ou de la mise en application des solutions évoquées. On peut tourner son regard du côté des mouvements résilients, on peut aussi l’orienter vers les tentatives originales de renouveau du politique qui semblent émerger de mouvements tels qu’Europe Écologie. Mais, sans présager du futur, une chose est certaine, les intellectuels au sens large (nous entendons par là les artistes, les écrivains, les savants qui s’engagent dans une action politique) doivent agir et « opposer les productions de réseaux critiques, rassemblant des “intellectuels spécifiques” (au sens de Foucault) dans un véritable intellectuel collectif capable de définir lui-même les objets et les fins de sa réflexion et de son action, bref, autonome [9] ». Pierre Bourdieu pensait ces réseaux critiques en miroir du rôle joué par les think tanks dans la production et l’imposition de l’idéologie néolibérale aujourd’hui dominante. L’intellectuel devait et doit pour lui « remplir […] des fonctions négatives, critiques, en travaillant à produire et à disséminer des instruments de défense contre la domination symbolique qui s’arme aujourd’hui, le plus souvent, de l’autorité de la science ; fort de la compétence et de l’autorité du collectif réuni, il peut soumettre le discours dominant à une critique logique qui s’en prend notamment au lexique (“mon­dialisation”, “flexibilité”, etc.), mais aussi à l’argumentation, et en particulier à l’usage des métaphores ; il peut aussi le soumettre à une critique sociologique, qui prolonge la première, en mettant au jour les déterminants qui pèsent sur les producteurs du discours dominant (à commencer par les journalistes, économiques notamment) et sur leurs produits ; il peut enfin opposer une critique proprement scientifique à l’autorité à prétention scientifique des experts, surtout économiques [10] ». Plus largement, et toujours selon les mots de Bourdieu, « il peut organiser ou orchestrer la recherche collective de nouvelles formes d’action politique, de nouvelles façons de mobiliser et de faire travailler ensemble les gens mobilisés, de nouvelles façons d’élaborer des projets et de les réaliser en commun [11] ». Il peut finalement contribuer à créer les conditions sociales d’une production collective d’utopies réalistes. Telle est notre ambition avec ce premier dossier en contribuant à ce que nous voulons être, au-delà du travail scientifique, un travail collectif d’invention politique de l’anthropocène.

 [1] K. H. Whiteside, Divided natures. French contributions to political ecology, The MIT Press, Cambridge, 2002.

[2] Mais cela est aussi valable pour les théoriciens italiens, allemands, espagnols, etc.

[3] C. et R. Larrère, Du bon usage de la nature. Pour une philosophie de l’environnement, Aubier, Paris, 1997.

[4] La revue a en effet réalisé depuis 1992 un gros travail de traduction et de discussion d’auteurs étrangers. Parmi eux, citons Barry Commoner, John Baird Callicott, Donald Worster, Richard Grove, Günther Anders, George P. Marsh, William Cronon, Paul J. Crutzen, Anil Agarwal, Isabel Do Carmo, Eduardo Galeano, Joan Martinez Alier, Frieder Otto Wolf, etc.

[5] K. Whiteside, op. cit., p. 5.

[6] Sauf peut-être pour Luc Ferry qui a tenté d’analyser les écologistes français à la lumière de l’écologisme anglo-saxon, tentative pour le moins maladroite et discutable que la revue Écologie & Politique a abondamment traité (B. Latour, « Arrachement ou attachement à la nature », Écologie Politique, n° 5, 1993, p. 15-26, J.-P. Deléage, « L’écologie, humanisme de notre temps, Écologie Politique, n° 5, 1993, p. 1-14, M. Saint-Upery, « L’anti-écologisme stérile de Luc Ferry ?, Écologie Politique, n° 2, 1992, p. 141-147).

[7] K. Whiteside, op. cit., p. 5.

[8] Ce panorama et cette mise en dialogue sont d’autant plus nécessaires que, si certaines traditions, anglo-saxonnes, allemandes ou françaises, sont relativement bien définies, d’autres ne le sont pas encore et méritent de l’être.

 [9] P. Bourdieu, Contre-feux 2, Raisons d’agir, Paris, 2001, p. 35-36.

[10] Ibid., p. 36.

[11] Ibid.

Jean Zin : La transition énergétique

jeanzin.fr, Jean Zin, 12 mars 2010

La transition énergétique

On n’a rien vu encore. La crise économique s’aggrave en devenant crise politique mais ce n’est pas notre seul problème, ni peut-être le pire car la crise énergétique va rapidement revenir sur le devant de la scène. En effet, le pic de la production pétrolière pourrait bien être atteint en 2014. Oui, dans 4 ans seulement, vous avez bien lu ! Ces annonces sont toujours sujettes à caution, très dépendantes du niveau des cours, mais justement la retombée de ce qu’on a pris pour une bulle du pétrole (à l’origine de l’écroulement financier) a découragé des investissements qui auraient pu exploiter d’autres sources et, c’est un fait, les capacités actuelles sont à leur maximum. On va donc se trouver avec des risques de pénurie sur une période de plus de 10 ans sans doute. Ce n’est pas la fin du pétrole, bien sûr, encore moins l’apocalypse mais du moins le signe de la remontée des prix parallèlement à l’activité économique.

On pourrait s’en réjouir si ce qu’on risquait surtout, c’est que le charbon ne se substitue au pétrole ! De quoi nous sauver de la déflation au moins mais en nous enfonçant un peu plus dans la crise… sauf si on décidait de prendre la question énergétique au sérieux et qu’on s’engageait résolument dans la transition énergétique avec une véritable économie de guerre destinée à un basculement rapide vers les énergies renouvelables. C’est ce que proposait Lester Brown dans son « Plan B. », prenant modèle sur la reconversion industrielle opérée par les USA au début de la guerre de 1940 pour produire des avions en masse, ce qu’on pourrait faire pour produire des éoliennes en masse de la même façon sur quelques années. J’avais critiqué ces propositions comme trop éloignées d’un projet écologiste mais, dans le contexte actuel, cela vaudrait quand même mieux qu’une guerre ou de prendre le risque d’un nucléaire mal maîtrisé comme l’EPR, et, sur le court terme, il n’y a pas tellement mieux à faire.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire des économies d’énergie une priorité mais qui n’empêchent pas l’effet rebond s’il n’y a pas d’énergies alternatives. On sera bien obligé de faire feu de tout bois dans la période de vaches maigres qui s’annonce, et même si à plus long terme l’énergie devrait être abondante puisqu’il y a plus de soleil qu’il ne nous en faut. Appeler à un capitalisme vert et la reconversion des industries automobiles en fabricants d’éolienne ou de panneaux photovoltaïque n’est pas non plus renoncer à sortir du capitalisme, ce qui prendra plus que quelques années. Il ne s’agit pas de faire de l’idéologie mais de bonne stratégie puisque le système de production capitaliste existe, faisons lui produire ce dont nous avons besoin, et puisque l’alternative n’existe pas, construisons-la. Combiner alternative, économie d’énergie et capitalisme vert est incontournable dans cette période de transition.

Il y a le risque bien réel que ce soit la Chine qui rafle la mise, il n’est pas sûr que le secteur florissant jusqu’alors en Allemagne survive à la baisse des soutiens de l’Etat. Il est certain que, pour que ce soit viable, avec l’effet d’entraînement suffisant pour nous sortir à la fois de la crise économique et énergétique, il faudrait l’équivalent Lire la suite

Jean Zin : Qu’est-ce que l’écologie politique ?

jeanzin.fr, Jean Zin, le 21 janvier 2010

Qu’est-ce que l’écologie politique ?

La question se pose d’autant plus de la nature de l’écologie-politique qu’il s’agit d’un mouvement émergent et non de l’application d’une doctrine préalable. On peut dire que son corps de doctrine s’est constitué en marchant, ce qui justifie l’approche historique qu’en donne Alain Lipietz dans son petit livre sur le sujet.

L’inconvénient de cette approche est cependant de ne pouvoir sortir de la confusion initiale et du volontarisme dont l’écologie-politique a tant de peine à se débarrasser, réduite à une aspiration morale, à une pure question de valeurs, un désir d’harmonie sinon d’amour des hommes et des bêtes, au lieu d’une responsabilité incontournable qui en fait plutôt un enjeu cognitif vital. Il ne s’agit pas de préférences personnelles : on n’a pas le choix ! La réduction de l’écologie-politique à l’amour de la nature est à la fois inévitable et intenable. Il faut l’affirmer haut et fort, on n’a pas besoin de faire de sentimentalisme pour prendre l’écologie-politique au sérieux, notamment sa dimension politique qui introduit dès lors la division entre les écologistes qu’on ne peut absolument pas rassembler en un seul courant qui irait de l’écologie profonde à l’écologie sociale.

Il y a nécessité d’une définition plus conceptuelle et critique de l’écologie-politique, certes moins habituelle, comme retour au réel et nouveau stade cognitif, celui de la post-modernité et de l’unification du monde dont on est devenu responsables, intégrant la contradiction entre nature et culture ainsi qu’en posant des limites aux possibles, à nos capacités techniques de transformation du monde comme de nous-mêmes.

Notre époque en quête de nouvelles spiritualités est imprégnée, depuis le mouvement hippie au moins, d’une idéologie écolo très naïve mais qui a toutes les raisons de perdurer auprès des jeunes urbains. Dès lors, les écologistes sont invariablement identifiés à ce retour à la nature de sortes de boy scouts qui restent pourtant plus que marginaux. Sans aller jusque là, on leur imputera au moins une forme ou une autre de primitivisme ou de régression. Il n’est certes pas si facile de s’en défaire quand on prétend défendre notre « monde vécu » ou quelque nature originaire, l’indispensable critique de la technique et du progrès glissant facilement à la technophobie comme au conservatisme le plus réactionnaire.

Pendant que les gentils écolos occupent héroïquement la scène, on voit arriver en coulisse une toute autre écologie en costard cravate, plus du tout utopique celle-là, et plutôt technophile, celle du capitalisme vert engagé dans un nouveau cycle de croissance. Ces divergences d’approche prouvent au moins que l’écologie ne se réduit pas à ce que ses partisans en font, mais elles témoignent surtout de l’absence de la dimension politique dans ces approches spirituelles ou marchandes.

De son côté, l’écologie-politique ne peut se limiter à l’environnementalisme au moins parce qu’elle est supposée remonter aux causes (humaines) et adopter un point de vue global (collectif), mais avant tout à cause de l’enjeu politique qui a été souligné par André Gorz dans son texte inaugural « leur écologie et la nôtre » que nous avions mis en exergue du premier EcoRev’. Non seulement ce texte introduit la division dans l’écologie, en particulier avec l’opposition à l’expertocratie, mais il se situe clairement dans la continuité des luttes d’émancipation et dans le camp de l’anti-capitalisme. Avec de grandes différences toutefois, qu’on peut caractériser comme Lire la suite

Revue EcoRev’ : numéro spécial André Gorz « Penser l’après capitalisme »

Ecorev, communiqué, le 23 novembre 2009

Je ne dis pas que ces transformations radicales se réaliseront. Je dis seulement que, pour la première fois, nous pouvons vouloir qu’elles se réalisent. Les moyens en existent ainsi que les gens qui s’y emploient méthodiquement. » André Gorz (2007).

Il y a deux ans nous recevions le dernier texte de notre parrain André Gorz, seulement quelques jours avant que sa femme et lui ne nous quittent.

Le présent numéro d’EcoRev’ rend hommage à ce penseur de l’écologie politique et prend une forme particulière puisqu’il parait dix ans après notre premier numéro : Survivre au capitalisme. Mais ce n’est pas un hommage qui tenterait de sacraliser « une pensée gorzienne », c’est plutôt – dans un contexte de crises systémiques globales – une réflexion qui vient interroger et prolonger l’idée centrale de son dernier texte : La sortie du capitalisme a déjà commencé.

Ce numéro a également pour objet de montrer combien ses intuitions sont plus que jamais actuelles et capables de contribuer à la construction, certes complexe mais nécessaire, d’une écologie politique alternative au capitalisme.

Une revue ne vit que par ses abonnements, alors n’hésitez pas !

Penser l’après capitalisme avec André Gorz

Dossier coordonné par Anita Rozenholc et Emmanuel Dessendier

Editorial par la rédaction

Classique : Les limites de l’adaptabilité du capitalisme par Ernest Mendel

La sortie du capitalisme a bien commencé par Yann Moulier-Boutang

Transformation/révolution/transition revisitées au tranchant de l’écologie politique par Yann Moulier-Boutang

La crise de l’immatériel, la production entre pairs (P2P) et l’économie éthique à venir par Michel Bauwens

Pour une science écologique par Marc Robert

L’après consumerisme par Emmanuel Dessendier & Anita Rozenholc

Autoproduction et numérique par Daniel Kaplan/Rémi Sussan

De la transformation des modes de vie. Quartiers populaires et écologie par Élise Lowy

Changer de système de production par Lire la suite

Jean Zin : Un seul monde, plusieurs systèmes

jeanzin.fr, Jean Zin, le 12 septembre 2009

Un seul monde, plusieurs systèmes

Le capitalisme ne s’est pas effondré, la finance est repartie au quart de tour mais le chômage n’a pas fini de monter et le système restera en panne longtemps encore, tant que les pays les plus peuplés ne tireront pas une croissance mondiale qui ne peut plus reposer sur le crédit américain. En attendant, les effets en chaîne de la faillite du modèle de financiarisation néolibérale continueront à se faire sentir de façon implacable dans les années qui viennent. Une des leçons de la crise (en 1929 déjà), sous l’apparence d’une transmission instantanée à la Terre entière, c’est l’inertie considérable de l’économie mondiale (fonction de la taille), inertie renforcée cette fois par les mesures gouvernementales relativement appropriées ainsi que par les protections sociales qui ne font sans doute que retarder la destruction des emplois et la restructuration de la production sur un modèle plus soutenable. A court terme, une rechute rapide semble inévitable, au moins du dollar, provoquant une récession pire sans doute que la précédente, sans signifier pour autant un effondrement total du système en tant que tel, habitué de ces épisodes dramatiques et dont il finit par sortir au bout d’un temps plus ou moins long, au prix de guerres souvent, de profondes restructurations toujours. En tout cas, malgré les signes contradictoires de reprise et de détresse sociale, ni le grand soir, ni le retour de la croissance ne sont pour demain, on pourrait en avoir pour 10 ans ou plus, c’est dans ce contexte qu’il faut penser notre présent et préparer la sortie de crise, même si des accélérations de l’histoire sont toujours possibles.

Si le schéma de la crise est assez classique, on peut la caractériser comme la première véritable crise planétaire et, à coup sûr, la première de l’ère du numérique. Une nouvelle guerre mondiale n’a certes rien d’impossible dans cette ambiance de réarmement général et il faut souhaiter un peu plus de protectionnisme raisonné mais on ne retournera pas à des économies fermées ni à l’affrontement de systèmes, sans doute, car s’il y a bien un acquis sur lequel on ne reviendra pas, selon toute vraisemblance, c’est sur la mondialisation des réseaux, des images et donc des marchandises. Si « un autre monde est possible » malgré tout, c’est dans ce contexte d’unification planétaire, au moins des communications, même si le processus est, certes, loin d’être achevé.

S’il n’y a plus qu’un seul monde, cela voudrait-il dire qu’il n’y aurait plus qu’un seul système comme on peut le craindre légitimement devant la contamination de toutes les activités par la logique marchande et l’extension infinie des marchés ? Non, bien sûr, ce serait nier l’existence d’une économie familiale et d’une économie publique, au moins. Le néolibéralisme a bien tenté de nier cette pluralité au nom d’un totalitarisme du marché mais son échec et son inhumanité sont désormais patents. Il y a donc bien possibilité d’une pluralité de systèmes, simplement ils ne vont plus se différencier en blocs territoriaux, ni selon les pays comme on changeait de religion en changeant de prince, mais seront obligés de cohabiter sur le même territoire. Il s’agit de voir comment.

D’abord, il faut souligner qu’une singularité de not re situation historique, c’est l’absence de toute alternative depuis l’effondrement (complet cette fois) du communisme. Il y a bien l’islamisme pour certains pays comme résistance à la modernisation mais l’expérience iranienne annonce déjà son déclin. Or, les révolutions ne s’improvisent pas et ne trouvent pas spontanément et comme par miracle les solutions aux problèmes qui n’ont pas été résolus jusqu’ici. Le mythe imbécile de l’auto-organisation se cogne rapidement au réel. Ainsi, la désorientation de Chavez est totale dans la tentative de construire un socialisme du XXIème siècle, cherchant sincèrement des pistes mais se heurtant aux dures réalités et à l’absence de propositions praticables. Pour réussir, les révolutions doivent être préparées par tout un travail intellectuel préalable (Rousseau ou Marx), ce qui pour l’instant manque cruellement. On n’est peut-être pas à la fin de l’histoire mais cela y ressemble furieusement par certains côtés au moins, de l’unification planétaire à la pensée unique dont l’incidence est massive (au moins dans les mass média) depuis la fin de la division planétaire. Seulement, cela ne peut être la victoire totale d’un camp contre l’autre et plutôt l’intériorisation de la pluralité des systèmes, la transformation d’une division extérieure en division intérieure.

Il n’y a aucune chance qu’on se débarrasse du capitalisme au niveau mondial, encore moins Lire la suite

Jean Zin – Petite interview sur l’intime : Bombe climatique, sursaut démocratique, solitude, précarité, écriture…

jeanzin.fr, Jean Zin en réponse à Yvan Brunet, le 8 août 2009

Petite interview sur l’intime

Bombe climatique, sursaut démocratique, solitude, précarité, écriture…

1) Et vous, qu’est ce que vous pensez du fait qu’il est déjà trop tard que les carottes sont cuites et que la messe est dite ? Pour nous au moins. Puis pour la bombe climatique, le sursaut démocratique improbable, la réalisation de la philosophie aux abonnés absents, la fermeture paranoïaque de tous ces chemins qui ne mènent nulle part…

« Toute ma vie, je n’ai vu que des temps troublés, d’extrêmes déchirements dans la société, et d’immenses destruction » (Debord. Panégyrique)

« Celui qui lira attentivement ce livre verra qu’il ne donne aucune sorte d’assurances sur la victoire de la révolution, ni sur la durée de ses opérations, ni sur les âpres voies qu’elle aura à parcourir, et moins encore sur sa capacité, parfois vantée à la légère, d’apporter à chacun le parfait bonheur. Moins que tout autre, ma conception, qui est historique et stratégique, ne peut considérer que la vie devrait être, pour cette seule raison que cela nous serait agréable, une idylle sans peine et sans mal; ni donc que la malfaisance de quelques possédants et chefs crée seule le malheur du plus grand nombre. Chacun est le fils de ses oeuvres, et comme la passivité fait son lit, elle se couche. Le plus grand résultat de la décomposition catastrophique de la société de classes, c’est que, pour la première fois dans l’histoire, le vieux problème de savoir si les hommes, dans leur masse, aiment réellement la liberté, se trouve dépassé : car maintenant ils vont être contraints de l’aimer ». (Debord. Préface à la 4ème édition italienne de la société du spectacle, p39)

Il a toujours été trop tard. Notre fin tragique ne fait pas de mystère, c’est notre destin de mortels. Cela fait maintenant plus de dix ans que je suis un survivant, grâce aux miracles de médecines naturelles, et que je considère mes écrits comme posthumes ! Cela peut durer encore pas mal de temps comme ça, à mon grand étonnement. Notre réalité est un rêve en ce qu’elle est destinée à sombrer dans le néant. Notre existence est strictement limitée à notre présent dans le sentiment de son absence, ainsi qu’à nos difficiles relations sociales, de sorte qu’il ne faut pas vouloir voir trop loin, même si les phénomènes climatiques nous y obligent par leur temporalité.

Est-ce à dire que la messe est dite et que la fin de l’histoire se conclurait par notre défaite entière ? Je ne le crois pas du tout, au plus noir de la nuit c’est l’aurore qui s’annonce déjà et ne déçoit jamais nos attentes. Ce monde qui court à sa perte, c’est notre monde, formé par l’histoire des hommes et de leurs révoltes, ce n’est pas une réalité étrangère à notre essence. La raison finit toujours par s’imposer même si elle doit passer par le pire et que le temps de l’histoire est trop long pour nos vies impatientes. Il y a bien peu d’occasions dans la vie de participer à l’histoire en train de se faire, la fenêtre est étroite et ne se reproduit pas souvent pour chacun d’entre nous. Il est donc fort possible que, pour nous du moins, « les carottes sont cuites » ; tout dépend jusqu’où nous irons. Il n’est pas du tout exclu qu’on affronte des temps régressifs, rien ne serait moins étonnant, ce qui ne veut pas dire que nos ennemis ne seront pas finalement écrasés par leurs propres fautes envers l’esprit. La défaite ne doit pas nous décourager, petit bonhomme se relève toujours ! Même à être si vaincus, nous appartenons à l’avenir, nous participons à l’aventure humaine en donnant forme à l’humanité future, nous lui transmettons non seulement nos gènes mais bien plus nos formulations et nos idéaux. C’est même la difficulté de la tâche et l’incertitude de l’avenir qui donnent tout son prix à notre existence et la rend si décisive.

Pour la bombe climatique, c’est bien possible qu’il soit trop tard mais on ne peut dire qu’à ce jour la chose soit entendue. Pour un certain nombre, le réchauffement Lire la suite