Débat : Le bio peut-il nourrir la planète ?

toogezer.com, Marie Ernoult, mai 2009

Débat : Le bio peut-il nourrir la planète ?

En 2050, la planète comptera 9 milliards d’habitants qu’il faudra nourrir… L’agriculture biologique pourrait-elle relever ce défi ? Deux experts, Léon Guéguen de l’INRA et Marc Dufumier de l’INA-PG nous livrent leur point de vue.

De 1999 à 2006, la superficie mondiale certifiée bio a quasiment triplé. Le développement de l’agriculture biologique est-il durable ?

Léon Guéguen : Cette superficie a augmenté partout pour répondre à la demande mais, curieusement, elle n’augmente plus en France depuis 2002. Si la demande sociétale croît encore et que les subventions se maintiennent, voire augmentent, la production AB pourra encore se développer en assurant un revenu acceptable à l’agriculteur. Mais quelle en sera la limite supportable par les consommateurs (prix plus élevés) et les contribuables (subventions) ? Peut-être 5 à 10 % mais certainement pas 20 %, ce qui semble irréaliste ! Avec des rendements plus faibles de 30 à 60 %, quelles seront les conséquences supportables pour l’autonomie alimentaire et pour les exportations ? Enfin, un système qui ne restitue pas au sol la totalité des minéraux exportés par les récoltes ne peut être durable à long terme pour la fertilité des terres.

Marc Dufumier : Le développement de l’agriculture biologique peut être rapide et économiquement « durable » pour peu que les politiques agricoles ne créent pas de distorsions sur les marchés en faveur de l’agriculture utilisatrice d’engrais de synthèse et de produits phytosanitaires. Du point de vue de la biodiversité et de la « durabilité » environnementale, il va de soi que l’agriculture biologique est bien plus performante que celle qui a recours aux pesticides, puisque les producteurs en « agriculture biologique » sont quasiment contraints de pratiquer des rotations et des assolements bien plus diversifiés, préservent de ce fait davantage les insectes auxiliaires des cultures.

En 2050, nous serons 9 milliards d’habitants sur terre. Il faudra donc doubler la production alimentaire mondiale, cela est-il envisageable avec le bio ?

L.G : Avec des rendements beaucoup plus faibles que dans les zones d’agriculture intensive, certainement pas ! La perspective de nourrir 9 milliards d’habitants semble même très problématique avec les techniques agricoles actuelles les plus performantes, et des augmentations de productivité sont encore espérées, car les surfaces cultivables ou irrigables sont limitées.

M.D : Oui, c’est possible. La faim et la malnutrition n’ont pas pour origine une insuffisance de disponibilités en calories alimentaires à l’échelle mondiale puisque celles-ci sont d’ores et déjà équivalentes à 300 kg de céréales par personne et par an, alors même que les besoins ne sont que de l’ordre de 200 kg. C’est la pauvreté qui est à l’origine de la faim et de la malnutrition : les pauvres ne parviennent pas à acquérir les disponibilités excédentaires et ces dernières vont de préférence vers les seuls marchés solvables : l’alimentation du bétail pour nourrir ceux des riches qui mangent de la viande en excès, et l’abreuvement de nos automobiles en agro-carburants.

Pourrait-on se passer totalement des intrants pour subvenir aux besoins alimentaires mondiaux ?

L.G : Non, l’emploi des engrais minéraux est indispensable pour augmenter les rendements, notamment dans tous les pays pauvres qui n’en disposent pas. Le Directeur général de la FAO a bien insisté sur ce point en démentant une rumeur habilement exploitée en 2007, selon laquelle l’agriculture biologique pourrait nourrir la planète. Il faudra donc des engrais, mais aussi un minimum de traitements phytosanitaires pour réduire les pertes de récoltes dues aux insectes et maladies des plantes (pertes qui peuvent dépasser 50 %). Il est difficile de fixer le taux de réduction possible des intrants chimiques, peut-être 30 à 50 % pour les pesticides (objectif du Grenelle de l’environnement) mais probablement moins pour les engrais.

M.D : On pourrait se passer des intrants chimiques pour subvenir aux besoins mondiaux, car n’oublions pas que nos calories alimentaires proviennent de l’énergie solaire et de la fabrication d’hydrates de carbones (sucre, amidon, etc.) par photosynthèse. Le plus important est que les rayons du soleil soient au mieux interceptés par des feuilles capables d’avoir des échanges gazeux avec l’air ; d’où l’intérêt d’aménager un environnement et des micro-climats qui ne soumettent pas les plantes cultivées à des stress hydriques (maintien de haies brise-vent, associations de plusieurs espèces et variétés sur les mêmes parcelles, etc.).

Léon Guéguen : Directeur de recherches honoraire de l’Institut national de recherche agronomique (INRA), membre de l’Académie d’Agriculture de France.
Marc Dufumier : Professeur d’agriculture comparée et développement agricole, Institut National Agronomique Paris-Grignon (INA-PG).

Lire aussi : Le bio ne connaît pas la crise

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