A 46 ans, Jean-François Noubel, spécialiste des monnaies libres, a décidé d’abandonner les euros

tempsreel.nouvelobs.com, Malika Elkord, le 18 septembre 2010

[ILS FONT AUTREMENT] 2. Vivre sans l’euro

http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/economie/20100918.OBS0021/ils-font-autrement-2-vivre-sans-l-euro.html

A 46 ans, Jean-François Noubel, spécialiste des monnaies libres, a décidé d’abandonner les euros.

Peut-on vivre en France avec autre chose que l’euro ? C’est le pari de Jean-François Noubel qui mène des recherches en intelligence collective et étudie les monnaies libres, c’est à dire « décentralisées, citoyennes, plurielles« . Il y a un an, il a décidé d’abandonner les euros et d’explorer d’autres systèmes monétaires.

Son constat : « Partout où l’on regarde, les problèmes de guerre, de corruption, de santé publique, d’esclavage, d’environnement, etc., ont tous un dénominateur commun : l’argent. Et l’argent est une forme de monnaie prédominante et rare. Rare car la majeure partie des gens en manque et est obligée d’entrer dans des chasses à la monnaie très dures qui incitent à des attitudes prédatrices, compétitives… M’intéresser à des monnaies qui n’attisent pas ces comportements prédateurs fait partie de mes recherches en intelligence collective ».

Plus de 5000 monnaies « dites complémentaires » à travers le monde.

Quelles sont donc ces monnaies ? On entend de plus en plus parler aujourd’hui de monnaies dites « complémentaires ». On les appelle ainsi car elles complètent le système officiel ou pallient ses défaillances: chômage, crise, spéculation, économie locale en panne… Elles se créent, en marge des monnaies officielles, à l’échelle d’une ville, d’un quartier, d’une association, d’une communauté ou même d’un Etat. Ces monnaies, qui ne sont pas illégales, prennent la forme de billets, de cartes à puce ou de lignes de crédit ou débit.

La plus ancienne, le WIR, est née en Suisse, en 1934, au cœur de la crise économique, à l’initiative d’une quinzaine d’entreprises qui voulaient pouvoir s’échanger leur produit alors même que faute d’argent le commerce était au point mort. Le principe est simple : les uns, ceux qui achètent, comptabilisent des débits envers les autres, ceux qui vendent. À l’inverse, ces derniers bénéficient de crédits envers les premiers. Ce système monétaire, est aujourd’hui utilisé par plus de 70.000 PME suisses.`

Aux Etats Unis, le Timebanking a été créé dans des quartiers défavorisés, où la population n’a pas d’argent mais du temps et s’appuie sur Lire la suite

Morin et Viveret – Comment vivre en temps de crise ? Economie, politique… et si la crise financière permettait de tout repenser ?

http://www.cdurable.info/Comment-vivre-en-temps-de-crise-Edgar-Morin-Patrick-Viveret,3037.html

cdurable.info, David Naulin, le19 novembre 2010

Economie, politique… et si la crise financière permettait de tout repenser ?

Comment vivre en temps de crise ?

Comment vivre en temps de crise ?, s’interrogent les philosophes Edgar Morin et Patrick Viveret dans un livre synthétique et éclairant. Face à la crise que nous traversons, les deux intellectuels nous invitent à prendre de la distance, replacer ce moment dans le cadre plus large des grandes mutations que nous avons déjà connues, apercevoir le cycle qui s’achève et le nouvel ordre qui s’ouvre.

Selon les auteurs, dans cette période critique, où les défis sont cruciaux et le pire – possible, il faut garder à l’esprit cette certitude : l’improbable peut toujours survenir. Même lorsque tout concourt à la catastrophe, la complexité du réel peut donner naissance à des situations inattendues. Alors, tenons-nous prêts à accueillir l’improbable, demeurons attentifs à l’usage positif de cette crise, voyons là une chance d’un nouveau rapport au pouvoir démocratique, à la richesse monétaire et, pour finir, au sens.

Les auteurs se répondent, l’un appelant à définir des critères pour comprendre ce monde qui vient, l’autre s’interrogeant sur les outils à mettre en œuvre pour que le développement économique de nos sociétés s’accompagne d’une croissance en humanité et que la crise que nous traversons soit une chance de redéfinir enfin le monde dans lequel nous souhaitons vivre.

Ainsi, si le probable est catastrophique avec ces crises à répétition ou les désastres écologiques, le futur n’est jamais joué rappelle Edgar Morin. Et si nous assistions à la fin d’un monde plus qu’à la fin du monde ?, s’interroge Patrick Viveret. La crise actuelle serait alors « un rendez-vous critique de l’humanité avec elle-même, lui permettant de travailler sur l’essentiel« . L’occasion d’en finir avec ce que Patrick Viveret appelle le modèle DCD, « dérégulation, compétition à outrance, délocalisation », porteur d’inégalités dans un monde où « trois personnes au monde peuvent avoir les revenus des quarante-huit pays les plus pauvres ». Ce petit livre invite à « se déployer du côté de l’essentiel, c’est-à-dire du côté d’un développement dans l’ordre de l’être plutôt que d’une croissance dans l’ordre de l’avoir. Cette distinction essentielle, traditionnellement considérée comme une question philosophique réservée à une petite minorité, devient une question politique massive ». Inutile d’espérer une transformation sociale sans transformation personnelle, concluent les auteurs qui lancent un appel à la réflexion et à l’action commune pour bâtir un nouveau monde.

A propos des auteurs

Directeur de recherche émérite au CNRS, Edgar Morin Lire la suite

Salon de l’écologie et de l’éco-habitat : Un Horizon vert de plus en plus engagé

sudouest.fr, NC, le 30 septembre 2010

http://www.sudouest.fr/2010/09/30/un-horizon-vert-de-plus-en-plus-engage-199251-736.php

Salon de l’écologie et de l’éco-habitat : Un Horizon vert de plus en plus engagé

Au Parc des expos ce week-end, se tient le 22e Salon de l’écologie et de l’éco-habitat.

Marre de cette société consumériste ? Las de ce monde qui s’auto-phagocyte ? Déprimé par la litanie des désastres écologiques que débitent à longueur de temps les médias ?

Eh bien, vous pouvez toujours faire un tour du côté du salon Horizon vert, traditionnel rendez-vous villeneuvois écolo-altermondialiste qui propose, ce week-end, pour sa 22e édition, de « peindre en vert ou changer la société ». Vaste et ambitieux projet. Bien évidemment, les organisateurs n’ont pas la prétention de changer le monde en trois jours. Mais comme disait Diderot, c’est pas défendu d’essayer.

Moins de commercial

Quoi de neuf donc à l’Horizon vert ? Sans doute, la nouveauté dans cette édition 2010 n’est pas à rechercher du côté des 250 exposants, même si leur force d’attraction demeure toujours conséquente, notamment dans le domaine toujours très prisé des énergies renouvelables et du bien-être.

D’ailleurs, si on en croit les organisateurs, la partie commerciale, sévèrement contrôlée cette année d’après ce qu’on a compris, devrait être appelée à se réduire comme peau de chagrin, la promotion de ces produits étant largement aujourd’hui répandue. Autre signe de cette évolution : le nombre d’ateliers a quasiment doublé sur le site du Parc deseExpos par rapport à l’an passé.

Au menu : du qi gong, « Devenez détective animalier » avec Les Petits débrouillards, « L’Éolienne en folie » des Trotte-lapins, le compostage et le lombricompostage, la cuisine médiévale, la fabrication de maison en briquette de terre, des démonstrations de cuiseurs solaires et à bois, etc.

Un Sarkophage

Moins ludique mais tout aussi intéressant devrait être l’éco-habitat, « le salon dans le salon », un large espace consacré à la construction écologique en France en 2010.

Toutefois, ce sont les conférences (17 au total) qui demeurent, semble-t-il, les temps forts du salon. Le philosophe et essayiste Patrick Viveret (lire notre édition précédente) ouvrira le bal demain soir à 20 h 30 au centre culturel. L’économiste et contempteur de la politique sarkoziste, Paul Ariès, fondateur de la revue « Sarkophage », débattra sur « Changer la société », dimanche à 14 h 30, avec Marie-Christine Zelem, chercheuse et universitaire, et Claude Micmacher, architecte et directeur de l’écocentre du Périgord. Par la suite, Geneviève Azam, membre du conseil scientifique d’Attac, parlera de « L’urgence climat et justice sociale ».

Après cela, si Lire la suite

Approfondir la démocratie pour affronter les crises écologiques

ecoloinfo.info, Brendan, le 22 juin 2010

Approfondir la démocratie pour affronter les crises écologiques

Actuellement, plusieurs publications font état des réflexions en cours concernant l’écologie et la démocratie.

Comment renforcer politiquement le futur ?

La Fondation Nicolas Hulot a publié Vers une société sobre et désirable, ouvrage collectif qui traite de l’avenir de notre vivre-ensemble dans un horizon de limitation des ressources naturelles et énergétiques.

Parmi les contributions, Pierre Rosanvallon insiste sur la “myopie démocratique” qu’est la difficulté pour les régimes démocratiques à intégrer le “souci du long terme”. Il estime que “le court-termisme électoral ne peut être que marginalement infléchi ‘de l’intérieur’ du système électoral représentatif”. Il propose alors quatre types de mesure ou d’institution, non représentatives au sens strict :

– introduire des principes écologiques dans l’ordre constitutionnel,

renforcer et étendre la définition patrimoniale de l’Etat,

– mettre en place une grande “Académie du futur”,

instituer des forums publics mobilisant l’attention et la participation des citoyens.

Marcel Gauchet refuse lui l’idée d’une incapacité congénitale de nos institutions à faire face au long terme. Il indique que “seules les démocraties sont fonctionnellement à même d’affronter la question écologique” car, à la différence d’un “écofascisme”, elles disposent de “relais d’autorité dans lesquels les citoyens se reconnaissent et auxquelles ils font confiance”. Il conclut : “C’est sur la démocratie des citoyens et sur sa pression sur les institutions que nous devons compter. Nos régimes excluent par essence de concrétiser “la subordination à des principes supérieurs, écologiques et sociaux” dans la machinerie collective. Le seul lieu où pareille subordination peut licitement et efficacement prendre corps, c’est l’esprit des acteurs. C’est à cela que nous devons travailler. La politique ne nous élèvera pas au-dessus de ce que nous sommes.”

Vers un troisième âge de la démocratie

Dominique Bourg, qui a dirigé avec Alain Papaux l’ouvrage de la Fondation Nicolas Hulot, est en entretien dans le numéro d’été des Grands Dossiers des Sciences Humaines consacré à l’écologie. Il souligne que “l’écologie ne peut progresser que dans un cadre démocratique” et que la démocratie écologique “devrait être, au bout du compte, aussi différente de la forme moderne du gouvernement représentatif que cette dernière l’était de la démocratie grecque antique”. Ainsi, après la démocratie directe de l’Antiquité grecque et le deuxième âge de la démocratie représentative, l’écologie exigerait un troisième âge de la démocratie.

Les propositions de Dominique Bourg reprennent l’introduction de principes écologiques dans la Constitution et l’Académie du futur évoqués précédemment et les complètent par :

“Un nouveau Sénat, composé d’une centaine de membres, prenant appui sur les travaux de l’Académie du futur, opposant son veto à toute proposition législative contredisant Lire la suite

Bordeaux – Machine à lire – 18h30 : Vendredi 18 juin à 18h30, rencontre autour du dernier numéro d’EcoRev’ : « Urgence écologique, urgence démocratique : vers une sortie civilisée du productivisme ? ».

ecorev.org, communiqué, 3 juin 2010

Bordeaux : rencontre autour de notre n°34, vendredi 18 juin

jeudi 3 juin 2010

Vendredi 18 juin à 18h30, rencontre autour du dernier numéro d’EcoRev’ : « Urgence écologique, urgence démocratique : vers une sortie civilisée du productivisme ? ».

Florent Marcellesi, coordinateur du dossier et consultant en participation citoyenne, présentera un tour d’horizon de mécanismes participatifs, à interroger et comparer « pour repenser la démocratie ».

F. Marcellesi, Isabelle Lamaud et Aude Vidal, tous trois membres du comité de rédaction de la revue, animeront ensuite un débat sur les tensions qui peuvent exister entre les nécessités démocratiques et la question écologique.

A la librairie La Machine à Lire – 8, place du Parlement à Bordeaux

Editorial du N°34

Crise climatique, crise énergétique, crise alimentaire, crise économique, crise de sens, crise de civilisation… La crise écologique, d’ampleur mondiale et aux conséquences « glocales » et transgénérationnelles, n’est plus une menace. C’est une réalité, une urgence. Face à cet impératif écologique, André Gorz nous mettait en garde contre la tentation du « fascisme vert » où « la production programmée d’un milieu de vie optimal sera confiée à des institutions centralisées et à des techniques lourdes » (Écologie et liberté) et où il expliquait que « la sortie du capitalisme aurait lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare » (ÉcoRev’ 28). Parce que nous croyons que l’écologie politique peut apporter une réponse civilisée à l’urgence écologique, il est indispensable de se pencher sur la théorie et la praxis démocratiques qui peuvent accompagner cette sortie du productivisme et la mise en place d’une gestion soutenable, respectant libertés individuelles et intérêt général aujourd’hui et demain, au Nord et au Sud.

De son côté, Cornelius Castoriadis, qui est ici notre classique, rappelait de même qu’il n’était pas impossible que, face à une catastrophe écologique mondiale, des régimes autoritaires imposent des restrictions draconiennes à une population affolée et apathique. Ce pour quoi il prônait une indispensable « insertion de la composante écologique dans un projet politique démocratique radical » et, comme l’expliquent Antoine Chollet et Romain Felli – qui nous proposent une vision condensée de la pensée du philosophe de Socialisme ou barbarie – un nécessaire passage de l’autonomie à l’écologie et d’une l’émancipation vis-à-vis du système technico-productif.

Pour réaliser cette émancipation Bruno Latour réfléchit, dans un entretien réalisée par Isabelle Lamaud, à la place, et à la signification, de la nature et des non-humains en politique et à la redéfinition de fond en comble de « la fonction politique, du rôle même des parlements, de la notion de porte-parole pour retrouver des règles d’autorité, de procédure, de débats » pour décider de notre futur. Bruno Villalba et Luc Semal nous incitent à intégrer le plus tôt possible dans nos sociétés démocratiques les contraintes Lire la suite

L’Abeille – première monnaie locale en France : Villeneuve sur Lot en a la primeur

objecteursde croissance-lr.fr, Administrator, le 9 février 2010

L’Abeille – première monnaie locale en France

Villeneuve sur Lot en a la primeur

La révolution économique est en marche, il n’est nullement besoin d’attendre « la moralisation » du capitalisme promise par notre président, une poignée de citoyens se prennent en charge pour relocaliser l’économie, ils créent leur monnaie !

Lorsque l’on arrive aux abords de la Halle de Villeneuve sur Lot, c’est l’agitation à l’entrée du marché couvert de la ville. Ce samedi 23 janvier est un jour important pour les membres de l’association « Agir pour le Vivant », c’est le lancement officiel de « L’Abeille », première monnaie locale en France. Dans ce goulot d’étranglement ça se bouscule, on y trouve des panneaux explicatifs et de nombreuses et nombreux bénévoles pour vous expliquer comment ça marche. Ensuite, si cela vous intéresse vraiment, vous pouvez vous diriger vers Hélène qui vous fera remplir le bon d’adhésion à l’association, encaissera vos euros et vous remettra vos premières coupures de l’Abeille. Le stand ne désemplit pas de toute la matinée, en plus des clients habituels au marché local, de nombreux curieux, des journalistes de TV régionale, l’évènement est bien couvert, grâce notamment à un article paru 4 jours plus tôt dans la Dépêche du Midi. J’interroge Viviane qui vient acheter des « abeilles », qu’est-ce qui vous motive dans cette démarche ? : j’achète pas mal bio, je veux manger des produits du terroir, participer à l’économie locale, moins de trajets c’est moins de pollution, c’est aussi un acte citoyen.

Brigitte Balavoine et Françoise Lenoble m’expliquent qu’avant de se décider à « battre monnaie », elles planchaient sérieusement sur l’application de la monnaie « SOL » lancée par Patrick Viveret. Cette monnaie SOL n’est pas une vraie monnaie alternative car elle ne fonctionne qu’avec une carte A+, ce qui a amené bien des réticences, ses conditions d’utilisation sont limitées lorsqu’on veut faire du « local ». Son usage très sophistiqué ne correspondait pas vraiment à une application dans la proximité, qui est un des objectifs importants du projet. Ce qui les a décidé à la création d’une vraie monnaie locale, c’est la rencontre avec Philippe Derruder auteur du livre « Rendre la création monétaire à la société civile ». A contribué également à prendre cette décision, c’est l’appui d’Hervé Ricard, gérant de la bio-coop locale, qui s’intéresse depuis longtemps à la question.

Cette monnaie, dont les appellations officielles sont « monnaie locale complémentaire » ou « bons d’achat », se présente sous la forme de coupures de 1, 2, 5, ou 10 abeilles valant respectivement 1, 2 5 ou 10 euros. On échange ses euros contre des abeilles que l’on pourra utiliser pour payer ses achats auprès des producteurs ou commerçants locaux adhérents à l’association « Agir pour le vivant » et ayant signé un contrat d’engagement. Ceux-ci doivent respecter la charte de l’association au mieux de leurs possibilités, achat de matières premières locales, bio ou s’inscrivant dans la démarche du bio etc… Actuellement, l’association compte seulement une quinzaine d’adhérents professionnels, mais leur nombre devrait croître assez rapidement, plusieurs dossiers sont en cours, certains membres sont très enthousiastes, ils en parlent beaucoup autour d’eux, il y a une vraie dynamique. On y trouve des maraîchers, producteurs de fruits, de céréales, boulangers, éleveurs, producteurs de vin, commerçants bio, produits de santé, naturopathe, couture, vêtements, livres etc… et peut-être bientôt un café à Villeneuve sur Lot. Un petit détail, lorsque la somme à payer ne tombe pas rond, on complète avec des euros. Les producteurs et commerçants recevant ces abeilles peuvent les dépenser auprès des autres professionnels adhérents et ainsi les abeilles vendus par l’association ne sortent pas du circuit local. Les professionnels doivent déclarer les ventes comme si elles étaient réalisées en euros.

L’abeille se dévalue de 2% tous les 6 mois et pour continuer à l’utiliser, on doit Lire la suite

Jean-Marie Pelt : Faire coïncider écologie et économie

lalibre.be, Charles Delhez, le 17 février 2010

Entretien avec Jean-Marie Pelt, président de l’Institut européen d’écologie.

Faire coïncider écologie et économie

Dossier « Notre planète »

Fils et petit-fils d’horticulteur, botaniste, Jean-Marie Pelt est un amoureux de la nature. Fondateur de l’Institut européen d’écologie à Metz, voici déjà quarante ans, il est de plus en plus préoccupé de l’avenir de notre la petite Planète bleue, riche jusqu’à présent, d’une étonnante biodiversité, véritable assurance-vie de l’humanité. Elle met en effet des ressources à notre disposition, que nous prélevons directement pour nous nourrir, nous vêtir Elle nous fait également bénéficier de sols fertiles, de forêts prospères, d’eau pure, d’insectes pollinisateurs Et, s’exclame Jean-Marie Pelt, ces services-là sont gratuits ! Rencontre à Metz, dans les bureaux de l’Institut, abrités dans le cloître des Récollets du XIVe siècle.

Jean-Marie Pelt, quel est donc votre vocabulaire actuel ? Parleriez-vous de développement durable, de modération joyeuse, de décroissance ?

Je ne parlerais pas de décroissance, car on reste alors dans le vocabulaire usuel. Or, il faut aujourd’hui percevoir les choses autrement. Je préfère donc parler d’économie durable, d’économie verte, d’économie en équilibre. L’économie doit devenir le mode ordinaire de production et de consommation des biens et services, et le lieu ordinaire où les gens trouvent un emploi. La croissance, elle, fait la part grande à la production de richesses, expression que je n’aime pas. En effet, en créant des richesses, on épuise les ressources qui serviraient aux suivants pour en produire eux-mêmes. Il faut repenser les axiomes de l’économie. Cette science s’est installée uniquement dans la société humaine et n’a pas du tout tenu compte des ressources de leurs limites. Economie et écologie doivent finir par coïncider, sinon l’économie sera une sorte de cancer se développant sur le monde des vivants, qui va finir par s’épuiser et tomber gravement malade.

Dans notre évaluation de la croissance des entreprises, par exemple, n’oublie-t-on pas la variable écologique et la variable humaine ? Sous cet angle, n’est-on pas en décroissance ?

Tout à fait ! Je vois que des gens souffrent au travail, à cause de la non-lisibilité des buts de l’entreprise, à cause de l’encadrement, de la pression au travail. Le bonheur intérieur brut n’y est pas. Il faut changer le fonctionnement de l’économie. Cette science récente repose sur des axiomes et des postulats qui n’ont jamais été démontrés, ainsi celui que plus on a de biens et de richesses, plus on est heureux. Côté écologie, rappelons-nous le procès Erika : on a évalué le prix des oiseaux mazoutés et la compagnie a dû payer. On a donné un prix à la nature pour qu’elle puisse entrer dans la mécanique économique. Mais en fait, c’est à la mécanique économique d’entrer dans la nature. L’économie est un sous-système de l’écologie et pas l’inverse.

Michel Serres reproche d’avoir pensé toujours les choses à deux termes, maîtres et esclaves, riches et pauvres, Nord et Sud… Il nous faudrait aujourd’hui les penser à trois termes, en donnant la parole à ce qu’il appelle la “Biogée”, la sphère des vivants. Serait-ce cela l’économie verte ?

Oui. Il s’agit de voir les choses en cohérence, de manière transversale (pluridisciplinaire aurait-on dit jadis). La vie, en effet, fonctionne en réseau. Les choses les plus lointaines peuvent avoir des rapports entre elles sans que le lien ne soit perceptible par nous. Au Canada, par exemple, les orques, qui sont carnivores, finissent par dévorer les loutres, parce qu’ils n’ont plus de poissons à manger. Du coup, les oursins – nourriture des loutres – se sont mis à proliférer, et le matelas d’algues, à diminuer. Mais c’est là que se logent les coquillages et les alvins. La population de poissons est donc menacée. Nous revoilà à la case départ : les orques dévorent désormais les loutres. C’est en interrelation subtile, avec des effets qui sont parfois éloignés de la cause première par un jeu de causes secondes, comme aux dominos.

L’écologie ne serait-elle pas aussi vieille que l’humanité, datant du jour où l’homme s’est distancé de la nature, tout en disant : et pourtant j’en fais partie ?

Justement, depuis quelques siècles, nous ne parlons plus ainsi en Occident. Les peuples premiers, eux, les Indiens, par exemple, ont un rapport fusionnel avec la nature. A la Renaissance, nous nous en sommes séparés. Cette dernière, devenue inerte, a perdu son sens. On en a fait un objet des sciences et de l’exploitation. C’est à tel point que Descartes Lire la suite

Patrick Viveret : Etre heureux, une question politique

liberation.fr, Patrick Viveret, le 29 janvier 2010

Etre heureux, une question politique

Retour sur la perception du bonheur – public ou privé – dans nos sociétés.

Peut-on organiser, comme le fera Libération à Rennes, en mars, un forum civique sur le bonheur après une tragédie comme celle qui vient de meurtrir Haïti ? Paradoxalement, la réponse est plus facilement positive après une catastrophe naturelle qu’après l’une de ces innombrables tragédies provoquées par la maltraitance interhumaine. Car, dans le second cas, pèse le soupçon que c’est précisément une certaine vision d’une politique ou d’une idéologie du bonheur qui aurait engendré un enfer, au départ pavé d’excellentes intentions. Dans le cas de la catastrophe naturelle, en revanche, les pires ennemis des secours et de la reconstruction sont le cynisme et le désespoir. Et la renaissance de la force de vie qu’exprime la solidarité et l’espérance n’est possible que si la motivation ultime des êtres humains, celle d’être ou de devenir heureux, est présente.

«Tout homme veut être heureux, disait Pascal, y compris celui qui va se pendre» : on ne saurait mieux résumer, jusque dans le paradoxe ultime, cette aspiration radicale plus présente encore au cœur de la tragédie que de la grisaille quotidienne. Certes, cette aspiration au bonheur ne peut se réduire, comme le mot français risque de le laisser supposer, à la bonne chance et à son double, le malheur comme malchance. Elle suppose une liberté possible et elle est mieux traduite dans d’autres langues, comme en espagnol par la felicidad, l’aspiration à la joie de vivre. Ou, si l’on veut jouer sur la sonorité du mot français, sur l’art de vivre à la «bonne heure», c’est-à-dire une qualité de présence et d’intensité de vie.

La main invisible

Même avec cette précision sémantique, il nous faut pourtant répondre à l’objection de la contreproductivité du bonheur comme question collective et publique. Cette objection est d’autant plus forte qu’elle vient de deux côtés, souvent antagonistes. Elle est économique, d’inspiration libérale, et souvent exprimée à droite d’une part. Mais elle est aussi politique, d’inspiration démocratique, et souvent formulée à gauche d’autre part.

La première objection est au cœur de l’anthropologie sous-jacente au libéralisme économique. C’est elle qu’exprime le plus radicalement Bernard de Mandeville dans la formule célèbre qui servira de point d’appui à Adam Smith : il n’est nul besoin de s’atteler à la difficulté de construire un bien commun et une bonne société dès lors que «les vices privés forment les vertus publiques».

Comme l’a montré Daniel Cohen, dans son livre la Prospérité du vice, c’est ce postulat anthropologique qui a gouverné le modèle occidental. C’est lui qui sous-tend la main invisible du marché chez Smith. Le problème, mis en évidence par Albert Hirschman dans les Passions et les Intérêts, c’est que la part de vérité de ce postulat suppose une théorie des passions humaines. Quand le libéralisme économique en fait l’économie, et oublie que «l’Homo sapiens demens», comme dirait Edgar Morin, n’est pas réductible à l’Homo economicus, simple individu calculateur rationnel de ses intérêts, il s’engage dans une fausse piste qui, à terme, devient destructrice du lien social. En outre ce modèle ne tient que pour autant qu’il continue de baigner dans des sociétés culturellement chrétiennes, où il est compensé par des normes éthiques qui en limitent les aspects socialement destructeurs. Dès que ce bain culturel chrétien est moins prégnant, les entrepreneurs vertueux du capitalisme, adeptes de l’épargne et de l’investissement, se transforment en hommes d’affaires profiteurs courtiers d’une économie spéculative, qui finit par exploser. Circonstance aggravante mise en lumière ces dernières années : ce modèle est écologiquement insoutenable.

C’est la raison pour laquelle la question du bien-être et du bonheur a fini par faire retour chez les économistes eux-mêmes, et que la commission présidée par Joseph Stiglitz a récemment proposé de donner aux indicateurs de bien-être une place essentielle dans de nouvelles mesures de la richesse.

Le modèle du «toujours plus» – compensant le stress, la course, la compétition permanente, la destruction écologique par la promesse consolatrice vantée par la publicité d’une consommation censée apporter bonheur, beauté, amitié et sérénité – est incapable de se tenir dans des limites Lire la suite

Kempf – Une mesure écologique : réduire l’inégalité

lemonde.fr, Hervé Kempf, le 25 novembre 2009

Une mesure écologique : réduire l’inégalité

Et le social ? C’est le troisième « pilier » du développement durable, avec l’environnement et l’économie, mais il semble toujours oublié du tableau. Sociologues et géographes rappellent cependant avec insistance que la question sociale s’articule fortement avec la crise écologique. L’université de Paris-X vient ainsi de tenir un colloque sur la justice environnementale, l’Agence française de sécurité sanitaire organise le 10 avril des débats sur le rapport entre inégalités environnementales et risques sanitaires, l’université de Bruxelles vient de publier un recueil sur Environnement et inégalités sociales…

Comme l’expliquent dans ce livre les sociologues Edwin Zaccaï et Pierre Cornut, l’inégalité environnementale revêt plusieurs aspects : d’une part, « les impacts subis par les populations du fait d’une dégradation de l’environnement, et les inégalités sociales face à ces impacts » et, d’autre part, « les impacts générés sur l’environnement par les comportements humains et les inégalités sociales relatives à ces impacts ».

De longue date, il a été observé que les couches sociales les plus défavorisées sont les plus exposées aux nuisances environnementales, que ce soit par leur habitat, situé dans les zones les plus polluées, ou par leur incapacité à s’en prémunir, faute de moyens. Le phénomène a été le mieux quantifié à propos du bruit : « Un ménage à faible revenu a quatre à cinq fois plus de probabilité d’être exposé à un bruit très gênant qu’un ménage à revenu élevé« , écrit Jacques Theys, chercheur au ministère de l’équipement.

L’impact environnemental des individus diffère par ailleurs selon leur degré de prospérité. Et de nombreuses études convergent pour conclure que les riches polluent plus que les pauvres, ou, pour le dire autrement, que l’ampleur de la nuisance environnementale des individus est liée à leur niveau de revenu. Par exemple, une note publiée en février par la direction des études économiques et de l’évaluation environnementale du ministère de l’écologie montre que 5 % seulement des Français contribuent à 50 % des émissions de gaz à effet de serre dus aux déplacements touristiques.

Les riches ont un effet négatif d’une autre manière, du fait que « la consommation est tirée par le mode de consommation ostentatoire des plus riches, qui, érigé en modèle, engendre envie et frustration dans le reste de la population« , rappelle Philippe Frémeaux dans L’Etat de l’économie 2008 (hors-série d’Alternatives économiques).

On redécouvre ainsi la pensée de l’économiste Thorstein Veblen qui, à la fin du XIXe siècle, avait analysé l’importance des phénomènes de rivalité ostentatoire et de consommation statutaire. Une leçon en est que réduire la surconsommation matérielle passe par un changement du modèle culturel dominant, donc par la réduction des inégalités.

Dans la foulée du rapport officiel Reconsidérer la richesse, animé par Patrick Viveret en 2002, l’idée d’un revenu maximal admissible (RMA) fait ainsi son chemin. Aux Pays-Bas, une loi va limiter en 2009 Lire la suite

Patrick Viveret : «S’engager dans l’écologie politique implique un autre rapport au pouvoir»

liberation.fr, Matthieu Ecoiffier, le 10 novembre 2009

«S’engager dans l’écologie politique implique un autre rapport au pouvoir»

Le philosophe Patrick Vivenet analyse les mutations de la culture de gauche :

Philosophe et essayiste altermondialiste, Patrick Viveret avait été chargé, sous le gouvernement Jospin, d’une mission visant à redéfinir les indicateurs de richesse. Il est l’un des auteurs de l’ouvrage collectif Pour un nouvel imaginaire politique (1).

En quoi l’écologie politique est-elle est en phase avec un nouvel imaginaire de gauche ?

L’aspiration à une «sobriété heureuse» est présente chez beaucoup d’acteurs dans la société. Europe Ecologie fait partie des acteurs politiques qui expriment le plus cette logique, et en tirent donc un certain nombre de bénéfices. Sauf que s’engager véritablement dans cette voie, que Félix Guattari nomme «écosophie» ou «écologie comportementale», nécessite aussi un changement du rapport au pouvoir. Un pouvoir qui n’est plus considéré comme «à prendre» et dominateur, mais comme créateur. L’écologie politique a encore un vrai travail à faire sur elle-même pour sortir de cette posture classique de «part de marché à gagner» sur ses concurrents politiques. Ce n’est pas la même chose de penser un renouvellement profond de la politique.

Le paradigme écologique est-il un outil pour renouveler le logiciel productiviste de la gauche classique ?

C’est une bonne entrée de renouvellement et d’interpellation, mais ce n’est qu’une entrée. Le fait que Nicolas Hulot dise dans son documentaire [le Syndrome du Titanic, ndlr]: «On ne réussira pas le pari écologique sur le dos de la pauvreté», est significatif. On ne peut traiter le défi écologique sans prendre en charge la question sociale et le renouveau de la question économique, en lien avec une nouvelle approche de la richesse et de ses indicateurs. Si on ne travaille pas sur les causes économiques de la croissance insoutenable, on passera à côté du problème. Le rapport Stiglitz fait suite à dix ans de travaux et de conférences internationales reconnaissant que les indicateurs macroéconomiques classiques de type PIB ne permettent pas de répondre aux défis économiques, écologiques et sociétaux actuels.

Chantal Jouanno, secrétaire d’Etat à l’Ecologie, vient de bâtir un argumentaire sur une «écologie de droite» «positive», par opposition à une écologie punitive de la décroissance de gauche…

Tous les acteurs, quelle que soit leur famille politique d’origine, sont confrontés au fait que le mode de consommation actuel est insoutenable. La «sobriété heureuse» définie par Pierre Rahbi comprend une acception des Lire la suite

La décroissance, une idée qui chemine sous la récession

bloguez.com, Eric Dupin, le 5 septembre 2009

La décroissance, une idée qui chemine sous la récession

Avec la crise écologique s’impose peu à peu la nécessité de définir le progrès humain autrement que par le productivisme et la confiance aveugle dans l’avancée des sciences et des techniques. En France, les penseurs et militants de la décroissance, qui prônent un mode de vie plus simple et plus riche de sens, voient ainsi croître leur audience, tant auprès des partis de la gauche antilibérale que parmi le grand public. Ils représentent pourtant des sensibilités politiques et philosophiques très diverses.

Il fallait voir l’air interloqué de M. François Fillon. Ce 14 octobre 2008, M. Yves Cochet défendait les thèses de la décroissance du haut de la tribune de l’Assemblée nationale. Diagnostiquant une « crise anthropologique », le député Vert de Paris affirmait, sous les exclamations de la droite, que « la recherche de la croissance est désormais antiéconomique, antisociale et antiécologique ». Son appel à une « société de sobriété » n’avait guère de chances d’emporter l’adhésion de l’hémicycle. Toutefois, l’idée provocatrice de « décroissance » avait forcé les portes du débat public.

La récession est passée par là. Bien sûr, la décroissance « n’a rien à voir avec l’inverse arithmétique de la croissance », comme le souligne M. Cochet (1), le seul homme politique français d’envergure à défendre cette idée. La mise en examen de la croissance apparaît toutefois comme une conséquence logique de la double crise économique et écologique qui secoue la planète. Les penseurs de la décroissance sont subitement écoutés d’une oreille plus attentive. « Je suis beaucoup plus sollicité », se réjouit Serge Latouche, l’un de ses pionniers. « Les salles sont pleines dans nos débats », lui fait écho Paul Ariès, un autre intellectuel de référence de ce courant de pensée.

Le mot même de « décroissance » est de plus en plus repris, bien au-delà des cercles restreints de l’écologie radicale. « Au moment où les adeptes de la décroissance voient leur argumentaire conforté par la réalité, y a-t-il une alternative entre la décroissance subie ou non dite, comme l’est la récession actuelle, et la décroissance conduite (2) ? », s’interrogeait, pendant la campagne européenne, Nicolas Hulot, pourtant régulièrement qualifié d’« écotartuffe » par les objecteurs de croissance. Soutien d’Europe Ecologie, l’animateur avouait douter de la « croissance verte » et envisageait plutôt une « croissance sélective doublée d’une décroissance choisie ». « Seule la décroissance sauvera la planète », lâcha même le photographe Yann Arthus-Bertrand, dont le film Home, au demeurant largement financé par le groupe de luxe Pinault-Printemps-Redoute (PPR), semble avoir contribué au succès électoral printanier des écologistes (3).

Certains partisans de la décroissance sont convaincus que la crise actuelle constitue une formidable opportunité pour leur cause. « Que la crise s’aggrave ! », s’exclame Latouche, reprenant le titre d’un ouvrage du banquier repenti François Partant. « C’est une bonne nouvelle : la crise est enfin arrivée, et c’est l’occasion pour l’humanité de se ressaisir (4) », explique ce tenant de la « pédagogie des catastrophes » jadis développée par l’écrivain Denis de Rougemont.

Sans aller aussi loin, M. Cochet estime que c’est en butant sur les limites de la biosphère que l’humanité sera contrainte de devenir raisonnable. « Il n’y aura plus de croissance pour des raisons objectives. La décroissance est notre destin obligé », prévient le député écologiste, « géologue politique et profond matérialiste ». Ne reste alors qu’à espérer que la crise accélère les prises de conscience, et à « préparer la décroissance afin qu’elle soit démocratique et équitable ».

Mais ce point de vue optimiste est loin d’être partagé par tous. « Cette pédagogie des catastrophes, on n’est pas du tout là-dedans », se démarque Vincent Cheynet. Le rédacteur en chef du journal La Décroissance estime que, « si la crise offre une opportunité de s’interroger et de se remettre en cause, elle risque aussi Lire la suite

Créer des monnaies par millions

lemonde.fr, Hervé Kempf, le18 août 2009

Créer des monnaies par millions

Ne dites pas à Roland Canonica qu’il contribue à changer le monde, il croit qu’il est banquier… Et c’est d’un ton placide, avec un bel accent helvète de Neuchâtel, qu’il explique au journaliste français étonné que la Banque Wir existe depuis 1934, et que, oui, elle gère sa propre monnaie, et que, ma foi, ça marche bien : 60 000 entreprises participent au système. Bien sûr, on a été un peu prudents, on visite tous les clients avant d’ouvrir un compte. Ah, un détail, les wirs ne rapportent pas d’intérêts.

Si M. Canonica est très heureux que vous l’appeliez, il n’est pas du genre à vous promettre que sa banque se pliera en quatre pour vous, et qu’il multipliera vos économies par miracle. « On vise le long terme« , dit-il. Et, en passant : « C’est une opportunité pour résister à la mondialisation. » En fait, la Banque Wir, dont M. Canonica se présente comme « le technicien », est un archétype des systèmes monétaires indépendants que de plus en plus de groupes divers veulent créer à travers le monde : elle crée et gère sa propre monnaie.

Elle est née en Suisse en 1934, au coeur de la crise économique, de l’union d’une quinzaine de petites entreprises : celles-ci voulaient pouvoir s’échanger leurs produits, alors même que, faute d’argent, le commerce était au point mort. L’idée était de s’ouvrir des crédits mutuels au sein d’un Wirschaft Ring (« cercle économique »). Ils seraient comptabilisés en une unité spécifique, le wir, de valeur égale à un franc suisse.

Comment cela fonctionne-t-il ? Quand l’entreprise A achète quelque chose à B, A reçoit un crédit et B enregistre le débit correspondant. Le débit en wir sera compensé par les ventes de B à un participant C, ou réglé en francs suisses, avec lesquels la convertibilité est totale.

Le système a fait ses preuves, de nombreuses autres entreprises s’y sont agrégées, l’organe de comptabilité a obtenu le statut bancaire. Mais cette banque présente une caractéristique remarquable : elle ne cherche pas à gagner de l’argent, juste à faciliter les transactions entre les participants. « Nous pratiquons un taux de 0,8 %, pour couvrir les frais, dit M. Canonica d’un ton détaché. C’est beaucoup moins qu’ailleurs. » Le système prospère : soixante-quinze ans après sa création, il fait circuler chaque année plus de 1,7 milliard de francs suisses (1,1 milliard d’euros), et il est cité en exemple par un des meilleurs spécialistes mondiaux des monnaies complémentaires.

« Vous l’aimez cuit comment, votre saumon ? – Euh, comme vous voulez, ça ira. » Bernard Lietaer reçoit très gentiment dans son grand appartement de Bruxelles, décoré de masques africains et asiatiques et de centaines de livres. Plutôt que de vous retrouver dans un restaurant, il prépare – avec talent, il faut le dire – le repas, tout en poursuivant la conversation.

Son amabilité recouvre une longue et originale expérience de financier. Au sein de la Banque royale de Belgique, il a appartenu à la petite équipe qui a conçu le système monétaire qui a conduit à l’euro ; puis, il est devenu gérant d’un des premiers fonds spéculatifs, le Gaia Fund, au début des années 1990. Il était alors un des plus gros acheteurs « d’options » à la City de Londres. Mais, aussi étrange que cela paraisse, il a quitté ce jeu qui ne répondait pas à ses aspirations, et a commencé à se passionner en intellectuel sur le phénomène monétaire, avant de promouvoir les monnaies complémentaires.

Pour comprendre sa démarche ou celle de la Banque Wir, il faut se rappeler un fait, si contraire au sens commun : la monnaie n’est pas fabriquée par une autorité centrale qui l’adosse à des réserves d’or ou d’argent ; elle est créée par les banques privées à partir des promesses de remboursement des emprunteurs. Et durant les dernières décennies, les banques Lire la suite

Laure Noualhat : Je n’arrive pas à être écolo

liberation.fr, Laure Noualhat, le 28 juillet 2009

Je n’arrive pas à être écolo

Changer de comportements, d’habitudes, de système de valeurs… Le passage à l’acte n’est pas facile. Explications ludiques sur la quasi-impossibilité de vivre la vie en vert.

Après les épisodes riants où manger bio et pédaler quelques jours par an sur un Vélib’ rendaient le sauvetage de la planète excitant, Homo ecologicus jette l’éponge et s’en va déprimer à la campagne en 4 x 4, ambiance «Tout est foutu de toute façon…» Bah oui, tout est foutu, et alors ?

L’engouement pour le green donne des boutons à plus d’un humain. On le sent dans la presse (le Monde 2 :«Dur dur d’être écolo !» ; Elle : «L’écologie est-elle une nouvelle religion ?»…), où fleurit une écologie qualifiée de pénible, contraignante, peine-à-jouir et idéologue. Vivre en vert est-il voué à l’échec ?

Précontemplation

Le niveau d’information sur la crise écologique n’a jamais été aussi élevé, et pourtant, le passage à l’acte se fait attendre. D’où viennent les blocages ? Tels sont les thèmes défrichés par l’éco-psychologie, un mouvement qui pense la crise environnementale comme une crise morale, symptomatique de nos sociétés émotionnellement immatures. «Le changement passe par divers stades dont les deux premiers sont la précontemplation et la contemplation, explique Jean-Pierre Le Danff, écopsychologue qui anime un groupe de travail à la Fondation Nicolas Hulot. La majorité de nos contemporains n’en sont qu’à la précontemplation : ils sont de plus en plus nombreux à s’en faire une idée, mais elle n’a pas encore percolé dans leur être, en tant que réalité qui les touche et les concerne. Or, on ne change que quand on est en contact avec la réalité et qu’on voit les dangers actuels et futurs

Voir les dangers peut tétaniser ou sidérer. Or, être écolo s’apparente encore à un chemin pavé d’écogestes insuffisants, inadaptés ou impossibles à réaliser. A la première embûche venue, Homo modernicus, habitué à obtenir tout ce qu’il veut quand il le veut, tourne le dos aux solutions. Pourquoi lambine-t-on ? «La notion de limites apparaît insupportable à nos sociétés, analyse Séverine Millet, auteure de Nature humaine, une lettre électronique. Changer de comportement est insuffisant, la crise appelle à un revirement en profondeur du système de valeurs que notre éducation, notre culture, notre histoire ont contribué à forger.»

Or, chatouiller ce système ou les représentations sociales, c’est activer de puissantes résistances, inconscientes. Vu de l’extérieur, décrocher de la cigarette est simple comme un patch. De l’intérieur, tous les fumeurs ou ex-fumeurs savent que c’est bien plus complexe. Idem en écologie. On ne se désintoxique pas d’un système de valeurs en se contentant de manger, rouler, dormir, baiser bio, vert et équitable. Bien qu’utile, cela ne suffit pas. Loin s’en faut. Comment dépasser le stade comportemental ? Lire la suite

Viveret et Montaud : La crise, une opportunité ?

lapolitiquepourlesnuls.over-blog.fr, Patrick Viveret, Bernard Montaud, le 13 juin 2009

La crise, une opportunité ?

J’ai trouvé cet article dans le magasine TGV, généreusement offert par la SNCF. Je le retranscris ici car il m’apparait tout à fait dans la ligne éditoriale de mon blog. En effet, il s’agit d’éléments d’analyse de la crise économique qui nous éclairent d’une manière un peu différente du consensuel message journalistique très convenu que nous déplorons porté par la très grande majorité des médias.

TGV magazine 97 de juin 2009

Propos recueillis par Eric Tariant

La crise économique et financière est-elle conjoncturelle? N’annonce-t-elle pas, plutôt, un changement d’ère ? Des évolutions plus radicales qui affecteront nos modes de production, de consommation et de vie? C’est la conviction de certains chercheurs qui pensent que les principaux problèmes ne se situent pas dans l’ordre de l’avoir, mais dans celui de l’être…

La crise, une opportunité ?

Les origines profondes de cette crise économique ne sont-elles pas culturelles et spirituelles, avant d’être financières?

Patrick Viveret : Le mot finance est issu du latin fides qui signifie la confiance, mais aussi la foi. Toute grande crise financière est, d’une certaine façon, une crise culturelle, religieuse, une crise de civilisation, de foi. C’est tout un système de croyance qui s’effondre avec cette crise. Un système de croyance né avec la révolution conservatrice anglo-saxonne, sur le plan intellectuel, avec les idées de Friedrich Hayek et de Milton Friedman, et sur le plan politique, lors de l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan. Cette crise s’apparente à ce qu’Aristote appelait une crise chrématistique, qui survient quand on fait de la monnaie une finalité, au lieu de l’appréhender comme un moyen. C’est l’effondrement d’une civilisation fondée sur le lucratif

Bernard Montaud : A un moment donné, l’avoir a été légitime. Il conditionnait l’épanouissement d’un ego qui s’est largement développé dans le monde occidental. Le désir de posséder a atteint, aujourd’hui, un degré pathologique générateur de misère. Chercher à avoir toujours plus, alors que plusieurs milliards d’êtres humains manquent de tout n’est plus pos­sible. Cette crise est un réajustement de l’Histoire, un coup de semonce qui nous rappelle à la raison. Donner du sens à cette crise est la seule façon de trouver des solutions.

La crise, au-delà des soubresauts économiques et sociaux qu’elle provoque, ne peut-elle pas être appréhendée comme une chance, une occasion de changer de voie, de refonder l’économie et la politique?

P. V.: En finir avec notre approche économique insoutenable est une opportunité. Il faut bien comprendre que la crise que nous traversons est systémique. Elle est à la fois écologique, économique, financière, sociale, alimentaire (émeutes de la faim), mais aussi géopolitique (fin de l’hyperpuissance américaine), culturelle et religieuse. Aux racines de cette crise se trouve la démesure, ce que les Grecs appelaient l’ubris. C’est la démesure qui est au coeur du dérèglement des rapports avec la nature, et qui se traduit par la crise climatique et celle de la biodiversité. La démesure est au cœur également de la crise sociale mondiale qui a généré un creusement des inégalités : la fortune personnelle des 225 personnes les plus riches est égale aux revenus de 2,5 milliards d’être humains. On la retrouve aussi dans le découplage entre l’économie financière et l’économie réelle. La démesure conjuguée au mal-être est compensée par une sorte de toxicomanie ou de boulimie qui prend la forme de l’hyperconsommation.

B. M. : Il ne s’agit pas d’une simple crise, mais Lire la suite

Patrick Viveret : Vive la sobriété heureuse !

Vive la sobriété heureuse !

lemonde.fr, Patrick Viveret, le13 juin 2009

L’écologie politique, si elle veut être à la hauteur des espérances qu’elle suscite, doit construire une réponse réellement systémique à la crise en articulant une critique de l’insoutenabilité de nos formes de croissance avec l’exigence du mieux-être.

Cette articulation suppose qu’elle intègre pleinement dans sa perspective la question sociale, de même que les socialistes européens se doivent eux de penser radicalement la question écologique. Et la question sociale pose plus radicalement encore la question humaine et la difficulté propre à notre espèce de penser et de vivre le rapport entre notre intelligence et nos émotions. C’est toute la question de ce que Félix Guattari nommait l’écosophie, la capacité de penser écologiquement et politiquement la question de la sagesse. C’est aussi ce que Pierre Rabhi nomme les enjeux d’une « sobriété heureuse » où s’articule, dans la justice sociale, le choix de la simplicité avec celui d’un art de vivre affranchi de sa boulimie consommatrice et consolatrice.

Il nous faut d’abord voir que ce qui est commun à toutes les facettes de la crise, ce qui la rend donc systémique, c’est le couple formé par la démesure et le mal-être. Ce que les Grecs nommaient l’ubris, la démesure, est en effet au cœur de notre rapport déréglé à la nature par deux siècles de productivisme et ses deux grandes conséquences : le dérèglement climatique et ce danger à ce point majeur pour la biodiversité que l’on peut évoquer le risque d’une « sixième grande extinction » des espèces, cette fois provoquée par le comportement irresponsable de notre propre famille humaine.

C’est la démesure aussi qui a caractérisé le découplage entre l’économie financière et l’économie réelle : un ancien responsable de la Banque centrale de Belgique, Bernard Lietaer, a pu avancer qu’avant la crise, sur les 3 200 milliards de dollars (2 272 milliards d’euros) qui s’échangeaient quotidiennement sur les marchés financiers, seuls 2,7 % correspondaient à des biens et services réels !… Démesure encore dans le creusement des inégalités sociales mondiales tant à l’échelle de la planète qu’au cœur même de nos sociétés : lorsque la fortune personnelle de 225 personnes correspond au revenu de 2 milliards d’êtres humains, lorsque les indemnités de départ d’un PDG qui a mis son entreprise en difficulté peuvent représenter plus de mille fois le salaire mensuel de l’un de ses employés.

Démesure enfin, il ne faudrait pas l’oublier, cette fois dans les rapports au pouvoir, qui a été à l’origine de l’autre grand effondrement politique récent, il y a tout juste vingt ans, celui du système soviétique et de sa logique totalitaire. Il est important de le rappeler si l’on veut éviter le mouvement pendulaire des années 1930 qui vit un politique de plus en plus autoritaire, guerrier et finalement totalitaire, prendre la relève du capitalisme dérégulé des années d’avant-crise.

Ainsi le caractère transversal de cette démesure permet de comprendre le caractère systémique de la crise, et l’on comprend alors que des réponses cloisonnées qui cherchent, par exemple, Lire la suite

EcoRev’ « Des chiffres et des êtres »

ecorev.org, mars 2009

Le dernier EcoRev’, revue critique d’écologie politique, vient de sortir dans sa version papier. 7 euros pour un numéro consacré à la fascination des chiffres. Au-delà du dossier, vous retrouverez nos rubriques habituelles.

Relancer la croissance coûte que coûte. Malgré les beaux discours, les pompiers pyromanes qui tentent aujourd’hui d’éteindre les foyers allumés dans l’ordre économique et financier ne se sont toujours pas décidés à braquer leurs lances sur l’incendie écologique. Les études s’accumulent pourtant pour démontrer que le marasme actuel ne sera rien en regard du coût des dégâts infligés à la planète. Les estimations de Nicholas Stern sur le coût du changement climatique sont sans cesse réévaluées. Peut-on attendre des suites de l’électrochoc provoqué par le rapport de l’économiste britannique ?

Ni la fonte spectaculaire du pôle Nord, ni les images choc des ours polaires nageant désespérément à la recherche d’un bout de banquise, ni la menace d’engloutissement de certaines îles du Pacifique, ni même les rapports alarmants du GIEC (groupe d’experts internationaux du climat) n’étaient pourtant parvenus à un tel exploit : faire du changement climatique un sujet suffisamment « important » pour mériter la une des médias. En donnant un prix à la catastrophe écologique qui nous guette, Stern semblait avoir touché la corde sensible des dirigeants de ce monde. Face à leur manque d’intérêt pour l’érosion de la biodiversité, l’économiste indien Pavan Sukhdev a été chargé par l’ONU d’évaluer le coût de la destruction des écosystèmes.

Tout ceci révèle à quel point nos sociétés modernes semblent obsédées par les évaluations chiffrées. Ecologistes compris, car il faut parfois parler la même langue… Arguments suprêmes, arbitres des débats d’idées, les indicateurs revêtent pour la plupart d’entre nous les qualités les plus précieuses héritées des Lumières : objectivité, rationalité, scientificité. Jusqu’à devenir parfois des arguments suprêmes, les arbitres définitifs des débats d’idées et des choix politiques… quitte parfois à court-circuiter le débat démocratique.

C’est donc dans ce monde de statistiques et d’indicateurs que ce nouveau numéro d’EcoRev’ nous invite à plonger.

« Des chiffres et des êtres »

Dossier coordonné par Aurélien BOUTAUD

CLASSIQUES
« Un thermomètre qui rend malade ? »

Patrick VIVERET

« Au-delà des chiffres et du productivisme : redéfinir la richesse comme production de soi »

André GORZ Lire la suite

Patrick Viveret : Rapport « Reconsidérer la richesse »

La documentation française, Patrick Viveret, 2002

Reconsidérer la richesse : rapport final de la mission « nouveaux facteurs de richesse »

Notre représentation actuelle de la richesse aggrave les problèmes auxquels nos sociétés sont confrontées au lieu de nous aider à les résoudre. Dans la plupart des dossiers qui ont été au cœur des débats publics de ces derniers mois, de la vache folle à l’Erika, de l’amiante aux accidents de la route, des conséquences de la grande tempête de décembre 1999 à la crise des carburants de l’automne 2000, il y a toujours un élément commun : ces catastrophes sont des bénédictions pour notre Produit Intérieur Brut. C’est pour réfléchir aux conditions de dépassement de ce paradoxe que Guy Hascoët a confié à Patrick Viveret, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, une mission de cadrage et d’exploration sur la question des nouveaux critères et indicateurs de richesse. Ce rapport final vise à explorer des pistes, à proposer des hypothèses et des expérimentations.

> Consulter le rapport Lire la suite

Vient de paraître : Gorz, un penseur pour le XXI° siècle

jeanzin.fr, le jeudi 19 février 2009

André Gorz, un penseur pour le XXI° siècle

André Gorz bénéficie d’une gloire posthume étonnante par rapport à son audience relativement confidentielle jusqu’ici. C’est à l’évidence dû en grande partie à son dernier livre Ecologica, recueil de textes sur l’écologie politique qu’il a rassemblés juste avant son suicide le 22 septembre 2007. En particulier son tout dernier texte, publié dans EcoRev’ et repris dans Ecologica, « La sortie du capitalisme a déjà commencé » parait largement prémonitoire puisqu’il annonce l’effondrement du capitalisme financier. D’autres pourraient se prévaloir d’avoir vu venir la crise avec plus de précisions sur les mécanismes de son déclenchement, mais aucun ne propose comme lui les voies d’une sortie du capitalisme, alternative dessinée en 1997 dans « Misères du présent, richesse du possible » et qui fait sa valeur irremplaçable dans le contexte actuel.

Le livre qui vient de sortir aux éditions « La Découverte », André Gorz, un penseur pour le XXI° siècle, regroupe des contributions très disparates d’anciens interlocuteurs d’André Gorz, rassemblées par Christophe Fourel (Patrick Viveret, Jean Zin, Carlo Vercellone, Denis Clerc et Dominique Méda, Marie-Louise Duboin, Jean-Baptiste de Foucauld, Philippe Van Parijs), témoignant de la diversité de ses influences et même des lectures contradictoires qu’on peut faire de son œuvre.

L’introduction de Christophe Fourel permet de suivre son itinéraire intellectuel, de Sartre et du marxisme à l’écologie politique, montrant à quel point il avait vu juste dans le caractère intenable d’un capitalisme basé sur la spéculation. André Gorz insiste sur le fait que le capitalisme cognitif ou financier est contradictoire, perdant toutes ses bases dans l’économie immatérielle (travail, valeur, propriété). En effet, de façon strictement marxiste, il réfutait que la finance puisse créer de la valeur en elle-même sans passer par l’amélioration de la productivité du travail.

La question de la sortie du capitalisme n’a jamais été plus actuelle. Elle se pose en des termes et avec une urgence d’une radicale nouveauté. Par son développement même, le capitalisme a atteint une limite tant interne qu’externe qu’il est incapable de dépasser et qui en fait un système qui survit par des subterfuges à la crise de ses catégories fondamentales : le travail, la valeur, le capital.

L’économie réelle devient un appendice des bulles spéculatives entretenues par l’industrie financière. Jusqu’au moment, inévitable, où les bulles éclatent, entraînent les banques dans des faillites en chaîne, menaçant le système mondial de crédit d’effondrement, l’économie réelle d’une dépression sévère et prolongée.

 

Patrick Viveret est un ami que j’estime beaucoup, notamment pour sa remise en cause des indicateurs de richesse mais surtout pour avoir porté le projet SOL de monnaie alternative qui me semble véritablement révolutionnaire et de la plus haute importance dans la période qui s’ouvre. Il n’empêche que je désapprouve sa conception émotionnelle et religieuse de la politique. Je trouve même relativement choquante la récupération politique du suicide de Gorz avec Dorine, sa compagne malade, suicide qu’on peut dire annoncé dans le magnifique « Lettre à D. ». Mais, non, « toutes les difficultés de l’humanité » ne sont pas « pour l’essentiel, fondamentalement liées à sa difficulté d’aimer » (p51), c’est absurde et il n’y a aucune chance que ça s’arrange du côté de l’amour. L’amour ne peut être pensé comme question politique. La philia qui nous tient ensemble, la fraternité ou la solidarité plutôt sont bien des questions politiques mais certainement pas l’amour même s’il y a des similitudes entre coup de foudre et insurrection (voir Alberoni). Si le désir de reconnaissance, plus que l’amour, est effectivement un moteur de l’histoire, c’est d’y déployer ses contradictions. La nuance est de taille, car ce n’est certainement pas par « manque d’intelligence du coeur » que les révolutions tournent mal Lire la suite

Patrick Viveret : Reconsidérons la richesse

« Reconsidérons la richesse »

Patrick Viveret, TerreTV, janvier 2009

Interview de Patrick Viveret, philosophe, président de l’Observatoire de la décision publique et auteur du rapport « Reconsidérer la richesse » enregistre lors des 5ème assises nationales du développement durable à Lyon les 19, 20 et 21 janvier 2009

« Le vieux monde se meurt. Le nouveau monde tarde à paraître. Et dans ce clair-obscur les monstres surgissent. » Antonio Gramsci

A voir a Lire la suite

Viveret : La réponse à la crise, c’est la sobriété heureuse

metrofrance.com, Patrick Viveret, le18 janvier 2009

« La réponse à la crise, c’est la sobriété heureuse »

Interview de Patrick Viveret, conseiller référendaire à la Cour des comptes et philosophe.

Patrick Viveret est l’auteur du rapport « Reconsidérer la Richesse » réalisé en 2002 à la demande de Guy Hascoët, secrétaire d’État à l’économie solidaire et publié aux éditions de l’Aube.

Aux Assises nationales du développement durable

Patrick Viveret intervient ce soir à la soirée d’ouverture des Assises nationales du développement durable qui se tiennent jusqu’à mercredi à Lyon. De 20 heures à 22 heures cette soirée débat aura lieu au Transbordeur autour du thème : Quel héritage laisserons-nous à nos enfants ?. L’événement est ouvert au public.

Programme sur www.andd.rhonealpes.fr

Si on prend trois grands budgets internationaux que sont l’armement, les stupéfiants et la publicité on se rend compte qu’ils représentent plus de trente fois la somme qui serait nécessaire pour traiter les problèmes fondamentaux de l’humanité.

En cette période de crise économique, sociale et écologique, comment regarder l’avenir avec un sourire ?

Il faut d’abord identifier le point commun aux différentes facettes de la crise. Ce point commun est la démesure. La démesure dans le productivisme que nous avons imposé à la nature est à l’origine de la crise écologique. La démesure est au cœur du découplage entre l’économie spéculative et l’économie réelle : avant la crise financière, sur les 3200 milliards de dollars qui s’échangeaient quotidiennement, moins de 3% correspondaient à des biens ou services réels. Enfin, il y a une démesure dans le creusement des inégalités sociales : 225 personnes détiennent l’équivalent du revenu de deux milliards et demi d’êtres humains. La réponse à la démesure, c’est la sobriété, un mode de développement qui est plus tourné vers l’être que vers l’avoir, vers le mieux-être comme réponse au mal-être.
Qu’entendez-vous par mal-être ?

Le mal-être et le mal de vivre sont au cœur des problèmes que nous connaissons. Si on prend trois grands budgets internationaux que sont l’armement, les stupéfiants et la publicité on se rend compte qu’ils représentent plus de trente fois la somme qui serait nécessaire pour traiter les problèmes fondamentaux de l’humanité tels que la faim, l’accès à l’eau potable et les soins de base ou le logement. Regardons de plus près ces budgets. Il est clair que le marché des stupéfiants répond au mal de vivre. Avec les dépenses militaires, pour l’essentiel, on gère de la peur, de la domination, de la maltraitance. C’est aussi du mal-être. La publicité nous parle du bonheur, de l’amour, de la beauté, de la sérénité, qui sont des aspirations fondamentales chez l’être humain. Mais elle nous dit que c’est la croissance dans l’ordre de l’avoir qui va nous permettre d’accéder à ces aspirations. Or, le désir dans l’ordre de l’être ne peut pas être comblé par une simple satisfaction dans l’ordre de l’avoir et de la consommation : après un bref moment de satisfaction, on retrouve de la frustration de la dépendance comparable à une addiction.

Quelle réponse alors à ce que vous qualifiez de démesure et de mal-être ?

En reliant les deux aspects de l’acceptation des limites face à la démesure et de l’autre coté la question du mieux-être comme réponse au mal-être, on est au cœur de ce que des sages contemporains comme Pierre Rabhi appellent la sobriété heureuse. C’est une démarche qui consiste à se repositionner sur l’essentiel, sur ce qui compte vraiment dans nos vies. Le cœur d’une réponse positive à la crise c’est se recaler sur cet essentiel pour mettre en place des politiques et des économies qui se réorientent vers le mieux-être plutôt que vers les plus avoir. Pour cela, d’indicateurs de richesse autres que le PIB qui nous utilisons depuis l’après-guerre.
Quels seraient par exemple ces nouveaux indicateurs ?

D’une part, il faut compter autrement, il y a quantité d’éléments qui peuvent être mesurés, qui donnent des informations capitales et qui ne sont pas présents dans les systèmes comptables dominants actuels. Aujourd’hui on marche sur la tête car les systèmes de comptes intègrent positivement des destructions dans la mesure où celles-ci sont à l’origine de flux monétaires (par l’exemple le garagiste qui répare une voiture après un accident de la route ou la déforestation qui permet de produire plus de céréales, ndlr). Mais il y a aussi le droit à ne pas tout compter : plus vous allez vers l’essentiel, plus vous allez vers de l’inquantifiable. Le bonheur, par exemple, est un élément déterminant, mais impossible à quantifier. Les nouveaux indicateurs de richesse prennent en compte des enjeux écologiques ou sociales majeures permettant de faire des choix de société qui intègrent l’ordre du mieux-être. L’humanité est confrontée à un certain nombre de rendez-vous critiques avec elle-même. Ces rendez-vous peuvent se terminer mal, mais l’humanité a également la possibilité d’utiliser ces défis pour franchir un saut qualitatif dans sa propre histoire.
Ce défi pour l’humanité est aussi un défi pour chacun de nous…

On a une tension dynamique entre des enjeux de transformation collective mais aussi des enjeux de transformation personnelle. Ce qui se joue pour l’humanité comme corps collectif se joue aussi dans chacune de nos propres vies. Lire la suite