Jean-Marie Pelt : Faire coïncider écologie et économie

lalibre.be, Charles Delhez, le 17 février 2010

Entretien avec Jean-Marie Pelt, président de l’Institut européen d’écologie.

Faire coïncider écologie et économie

Dossier « Notre planète »

Fils et petit-fils d’horticulteur, botaniste, Jean-Marie Pelt est un amoureux de la nature. Fondateur de l’Institut européen d’écologie à Metz, voici déjà quarante ans, il est de plus en plus préoccupé de l’avenir de notre la petite Planète bleue, riche jusqu’à présent, d’une étonnante biodiversité, véritable assurance-vie de l’humanité. Elle met en effet des ressources à notre disposition, que nous prélevons directement pour nous nourrir, nous vêtir Elle nous fait également bénéficier de sols fertiles, de forêts prospères, d’eau pure, d’insectes pollinisateurs Et, s’exclame Jean-Marie Pelt, ces services-là sont gratuits ! Rencontre à Metz, dans les bureaux de l’Institut, abrités dans le cloître des Récollets du XIVe siècle.

Jean-Marie Pelt, quel est donc votre vocabulaire actuel ? Parleriez-vous de développement durable, de modération joyeuse, de décroissance ?

Je ne parlerais pas de décroissance, car on reste alors dans le vocabulaire usuel. Or, il faut aujourd’hui percevoir les choses autrement. Je préfère donc parler d’économie durable, d’économie verte, d’économie en équilibre. L’économie doit devenir le mode ordinaire de production et de consommation des biens et services, et le lieu ordinaire où les gens trouvent un emploi. La croissance, elle, fait la part grande à la production de richesses, expression que je n’aime pas. En effet, en créant des richesses, on épuise les ressources qui serviraient aux suivants pour en produire eux-mêmes. Il faut repenser les axiomes de l’économie. Cette science s’est installée uniquement dans la société humaine et n’a pas du tout tenu compte des ressources de leurs limites. Economie et écologie doivent finir par coïncider, sinon l’économie sera une sorte de cancer se développant sur le monde des vivants, qui va finir par s’épuiser et tomber gravement malade.

Dans notre évaluation de la croissance des entreprises, par exemple, n’oublie-t-on pas la variable écologique et la variable humaine ? Sous cet angle, n’est-on pas en décroissance ?

Tout à fait ! Je vois que des gens souffrent au travail, à cause de la non-lisibilité des buts de l’entreprise, à cause de l’encadrement, de la pression au travail. Le bonheur intérieur brut n’y est pas. Il faut changer le fonctionnement de l’économie. Cette science récente repose sur des axiomes et des postulats qui n’ont jamais été démontrés, ainsi celui que plus on a de biens et de richesses, plus on est heureux. Côté écologie, rappelons-nous le procès Erika : on a évalué le prix des oiseaux mazoutés et la compagnie a dû payer. On a donné un prix à la nature pour qu’elle puisse entrer dans la mécanique économique. Mais en fait, c’est à la mécanique économique d’entrer dans la nature. L’économie est un sous-système de l’écologie et pas l’inverse.

Michel Serres reproche d’avoir pensé toujours les choses à deux termes, maîtres et esclaves, riches et pauvres, Nord et Sud… Il nous faudrait aujourd’hui les penser à trois termes, en donnant la parole à ce qu’il appelle la “Biogée”, la sphère des vivants. Serait-ce cela l’économie verte ?

Oui. Il s’agit de voir les choses en cohérence, de manière transversale (pluridisciplinaire aurait-on dit jadis). La vie, en effet, fonctionne en réseau. Les choses les plus lointaines peuvent avoir des rapports entre elles sans que le lien ne soit perceptible par nous. Au Canada, par exemple, les orques, qui sont carnivores, finissent par dévorer les loutres, parce qu’ils n’ont plus de poissons à manger. Du coup, les oursins – nourriture des loutres – se sont mis à proliférer, et le matelas d’algues, à diminuer. Mais c’est là que se logent les coquillages et les alvins. La population de poissons est donc menacée. Nous revoilà à la case départ : les orques dévorent désormais les loutres. C’est en interrelation subtile, avec des effets qui sont parfois éloignés de la cause première par un jeu de causes secondes, comme aux dominos.

L’écologie ne serait-elle pas aussi vieille que l’humanité, datant du jour où l’homme s’est distancé de la nature, tout en disant : et pourtant j’en fais partie ?

Justement, depuis quelques siècles, nous ne parlons plus ainsi en Occident. Les peuples premiers, eux, les Indiens, par exemple, ont un rapport fusionnel avec la nature. A la Renaissance, nous nous en sommes séparés. Cette dernière, devenue inerte, a perdu son sens. On en a fait un objet des sciences et de l’exploitation. C’est à tel point que Descartes Lire la suite

Teddy Goldsmith

lemonde.fr, Hervé Kempf, le 27 août 2009

Teddy Goldsmith

Le mouvement écologique vient de perdre un de ses parrains – dans le meilleur sens du terme – avec la disparition d’Edward, dit « Teddy », Goldsmith, survenue le 21 août, dans sa maison située près de Castellina in Chianti, en Toscane. Sans doute moins connu qu’Ivan Illich ou André Gorz, il n’en a pas moins imprimé une forte empreinte sur l’écologie politique. Son influence intellectuelle a été portée par la parole et par un journal, The Ecologist, autant que par ses ouvrages. Il assumait aussi un engagement militant original, soutenu par le hasard de la fortune, qui l’avait richement doté.

Teddy Goldsmith est né le 8 novembre 1928 à Paris de Frank Goldsmith et de Marcelle Mouiller. Frank avait quitté l’Angleterre en 1918, suite à la vague antiallemande qui sévissait alors dans ce pays. Il bâtit en France une affaire très prospère, la Société des hôtels réunis, donnant à ses deux enfants – le cadet de Teddy, Jimmy, est né en 1933 – une enfance dorée, la double nationalité (française et anglaise), et une fortune que Jimmy saurait multiplier et Teddy ne pas dilapider.

Edward a connu une enfance heureuse, entre les palaces cinq étoiles, quelques semestres aux Bermudes, pendant la deuxième guerre mondiale, où il développa une passion très bien informée sur les coquillages, avant d’entreprendre des études à Oxford, au Magdalen College, qu’il ne poussa pas au-delà de la troisième année. Il passa ensuite, entre 1953 et 1955, deux ans de service militaire dans les services de renseignement en Allemagne, avant de « s’essayer » aux affaires, dans une entreprise de distribution de composants électroniques. Sans grand succès, comme il l’indiquait lui-même : dans une courte notice autobiographique, il précise qu’il « consacrait l’essentiel de son temps libre à l’étude des sujets qui continuent à (le) préoccuper ». Grand lecteur, il put abandonner l’idée de gagner sa vie à la mort de son père, en 1967, pour se consacrer à des sujets plus proches de sa compétence.

Les deux frères, Teddy et Jimmy, auraient passé un accord oral selon lequel Jimmy aurait la disposition de l’héritage pour le gérer au mieux, tout en versant une rente à Teddy pour le reste de sa vie. L’accord, fidèlement respecté par un cadet qui deviendrait milliardaire, tout en restant très admiratif de l’envergure intellectuelle de son aîné, a permis à celui-ci de mener une vie dégagée des soucis matériels.

Mais certainement pas oisive. Dès 1968, Teddy, qui avait fait plusieurs voyages d’étude dans des contrées alors encore reculées, notamment au Botswana, participait à la fondation de ce qui allait devenir Survival International, l’organisation de défense des peuples premiers. En 1969, il lançait au Royaume-Uni The Ecologist, une revue austère, mais qui allait s’imposer comme une référence dans la réflexion sur l’actualité environnementale. En 1973, il publiait Blueprint for Survival (Changer ou disparaître, Fayard), qui est devenu un best-seller : il y expliquait, parmi les premiers, comment la poursuite de la croissance et du productivisme conduisait à une dégradation insupportable de la planète Terre.

CONCEPT DE DÉCROISSANCE

Le succès de ce livre allait lui permettre d’asseoir plus confortablement The Ecologist et de répandre ses idées avec plus d’efficacité. Il fut ainsi un des premiers à faire connaître Nicholas Georgescu-Roegen, l’économiste qui élabora le concept de décroissance. Il soutint le développement de la théorie Gaïa de James Lovelock et Lynn Margulis : selon cette théorie, le fait que la Terre manifeste une capacité extraordinaire à maintenir son équilibre (homéostasie) permettait d’inférer qu’il s’agissait en fait Lire la suite

Festival Philisophia, Saint-Emilion, 30 et 31 mai, le « mondial » et l’universel »

festival-philosophia.com, mai 2009

Philosophia – 3ème édition les 30 et 31 mai 2009 à Saint-Émilion sur le thème du « mondial » et de « l’universel »

« Philosophia » est d’abord une « fête de la philosophie ». Pendant un long week-end, on y célèbre le plaisir d’apprendre et de comprendre. Le public peut assister à des conférences philosophiques, participer à des ateliers, à des expériences sensorielles, dans différents lieux emblématiques d’une prestigieuse cité viticole classée au Patrimoine mondial de l’Unesco.
Simultanément, la ville sera animée par des débats, des interventions œnologiques et gastronomiques, des lectures publiques, des expositions, des spectacles…

Saint-Émilion fêtera en 2009 le dixième anniversaire de son inscription au patrimoine mondial de l’Unesco au titre de l’architecture mais aussi du paysage. Cet anniversaire a éveillé en nous des nombreuses questions spontanées et intuitives. Un paysage mondial, quel paysage, quel monde ? Sommes-nous les acteurs malhabiles d’un monde qui nivelle et gomme inexorablement les identités et les différences ? Nos vins – et nos pensées – doivent-elles se ranger dans des flacons identiques, les yeux de nos enfants s’émouvoir aux mêmes spectacles ? A l’heure d’Internet et des échanges planétaires, comment la pensée philosophique appréhende-t-elle cette mondialisation galopante ? Pouvons-nous encore résister ? Après les deux premiers festivals consacrés respectivement aux thèmes des  » sens  » et du  » bonheur « , les notions de  » mondial  » et  » d’universel  » seront les points de départ de notre manifestation cette année.

SAMEDI 30 MAI

14h00 – 15h00

CARMEN ANóN FÉLIU, Paysagiste, professeur à l’Université Polytechnique de Madrid, membre et expert évaluateur du Comité du Patrimoine Mondial (UNESCO)

Patrimoine mondial, valeur universelle ?

L’UNESCO encourage l’identification, la protection et la préservation du patrimoine culturel et naturel à travers le monde. Le patrimoine est l’héritage du passé que nous transmettons aux générations à venir. Ce qui rend exceptionnel le concept de patrimoine mondial est son application universelle : les sites du patrimoine mondial appartiennent à tous les peuples du monde, quel que soit le territoire sur lequel ils sont situés.

Conférence parrainée par la Ville de Saint-Émilion – Spécial 10ème anniversaire classement UNESCO.
Cloître de la Collégiale

PIERRE-HENRI TAVOILLOT – Maître de conférences en philosophie à l’Université de Paris IV et chargé de cours à l’IEP, Président du Collège de Philosophie et membre du Conseil d’Analyse de la Société.

• Une leçon particulière sur l’universel : les lumières Impérialisme ou communautarisme ?

Universalisme ou différentialisme ? Entre deux maux lequel choisir ? Face à ce dilemme, Lire la suite

Jean-Marie Pelt « Biologie : vive les faibles ! »

lexpress.fr, Vincent Olivier, le 14 janvier 2009

Biologie : vive les faibles !

Dans son dernier livre, sorti cette semaine, le biologiste Jean-Marie Pelt récuse la thèse de la « loi de la Jungle » chère à Darwin. Une lecture revigorante.

Non, ce ne sont pas nécessairement les plus forts qui s’en tirent le mieux ! Telle est, en substance, la théorie de Jean-marie Pelt, biologiste, pharmacologue et président de l’Institut européen d’écologie. De fait, son dernier ouvrage, « La raison du plus faible » (*), constitue une attaque en règle du darwinisme. Facile d’accès, bourré d’exemples éclairants, voilà un livre d’autant plus sympathique qu’il ne se limite pas à des exposés théoriques. Ainsi Jean-Marie Pelt n’hésite pas à « balancer » sur les méfaits de la compétition à outrance chère à quelques néo-libéraux…

Vous ne croyez pas à « la loi du plus fort » dans la nature ?

En tout cas il existe de nombreuses exceptions… Prenez le pissenlit : plus vous le piétinez, plus vous l’arrachez et plus il repousse! Les grands palmiers en revanche, très spectaculaires, sont fragiles, puisqu’ils n’ont qu’un bourgeon à leur sommet et qu’il suffit d’une forte tempête pour le décapiter.

Et dans le règne animal ?

C’est la même chose ! A la fin du Tertiaire, les dinosaures et les grands carnivores disparaissent, mais les petits mammifères, ceux qui pèsent moins de 25 kgs, s’en sortent car ils parviennent à  s’adapter.

Vos observations sont-elles applicables à la société actuelle?

Je fais au moins ce constat : le capitalisme qui privilégie le gigantisme (multinationales, fusions-acquisitions etc.) est aujourd’hui en crise, tandis que les micro projets, fondés sur la solidarité et la complémentarité, sont promis à un bel avenir. « Small is beautiful » comme disent nos amis anglo-saxons.

Vous êtes donc optimiste ?

Raisonnablement. Disons que je pense qu’on assiste actuellement à une forme de prise de conscience collective. « Ca fermente »…  L’écologie par exemple, Lire la suite

Les 10 écolos qui comptent en France

Vote organisé en avril 2008 par Planète Terra

C’est quoi un écolo qui compte?

Imaginons qu’un « écolo qui compte » soit le représentant d’une idée écologique. Alors, je crois qu’il faut un subtil mélange entre quelqu’un qui sache communiquer, un homme de média, et quelqu’un qui agit réellement, un homme de terrain. Notre société actuelle étant tellement liée à l’image, il me paraît important qu’un « écolo qui compte » soit capable de manier cet outil. Mais de manière tout aussi importante, j’ai profondément à cœur que cet écolo soit cohérent à 100% avec ses propos! Tenir compte du fait qu’il se déplace en vélo ou en train plutôt qu’en voiture ou même en hélico peut paraître un peu niais, mais pour moi, cela reste quand même lourd de sens!

Personnellement, je ne suis pas pour une identification de l’idée écologique à une femme ou à un homme en particulier. L’écologie est vraiment l’affaire de tous et non la responsabilité d’une seule personne. Donc pour moi, un écolo qui compte, c’est simplement une personne qui a pris conscience de la réalité des dégâts que l’on s’inflige et qui agit vraiment en conséquence. Et même si on doit prendre particulièrement attention à notre planète, je pense que la première écologie, c’est l’écologie de l’homme. Car même si l’on blesse notre planète, elle s’en remettra, elle en a vu d’autres! Par contre, c’est vraiment l’avenir de l’homme qui est en jeu.

Ce vote a permis d’établir le classement suivant:

1er: Nicolas Hulot (23 votes)

2e: Nathalie Kosciusko-Morizet (19 votes)

3e: Pierre Rabhi (18 votes) Lire la suite