La crise éducative, symptôme et creuset de la crise sociétale, par Anne Fremaux

lemonde.fr, Anne Frémaux, le 5 avril 2010

La crise éducative, symptôme et creuset de la crise sociétale, par Anne Fremaux

On recommence à parler aujourd’hui, après des années d’occultation, de la violence à l’école. Sans doute, ce problème est-il devenu trop évident pour qu’on continue à l’éluder et à faire comme si tout était « pour le mieux dans le meilleur des mondes » au sein de nos écoles. Celles-ci ne sont plus les sanctuaires dont on parlait autrefois. Bien au contraire, elles sont devenues les vitrines d’un mal-être sociétal « global », mal-être dont l’école est en partie victime et en partie responsable dans la mesure où elle ne remplit plus son rôle d’éducation à la pensée et à la citoyenneté. En plaçant « l’élève » et non plus le « savoir » au centre des préoccupations éducatives, les artisans des réformes pédagogistes avaient cru résoudre le problème en jouant sur les mots, comme si la question n’était que sémantique. L’élève ou plutôt « l’apprenant » n’a jamais été aussi pris en considération formellement et pourtant, jamais il ne s’est senti aussi factuellement abandonné.

Les « décideurs », en faisant primer l’économique sur toute autre valeur, en laissant la laideur (publicité, bétonnage, cités…) s’installer dans les villes et les campagnes, en laissant les enfants grandir devant des écrans de verre où violence, médiocrité, cynisme et pornographie se font concurrence, ont contribué à accentuer cet état de déréliction et de désolation morale que connaît actuellement la jeunesse. Que peuvent espérer nos jeunes d’une société dont le rêve se confond avec celui d’une marchandisation totale des corps et des esprits, dont le seul projet est la reconduction infinie des besoins matériels et où l’instrumentalisation économique des connaissances conduit à l’évacuation de la littérature, de l’histoire, des langues anciennes et de la poésie ? Quels espoirs, quels rêves donnons-nous à cette jeunesse qui ne se reconnaît pas dans le monde que nous construisons à coups de croissance, de PIB, de visées exclusivement quantitatives ? Comme le disait un slogan de Mai-68 « on ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance »…

Hannah Arendt, dans un texte célèbre – La Crise de la culture, qui n’a pas perdu de sa vigueur –, s’interroge sur ce que la crise de l’éducation révèle de notre société. Loin d’être un symptôme isolé, local, elle traduit la désorientation d’un monde tourné exclusivement vers des buts marchands, des valeurs individualistes (au détriment du collectif), vers le faire-savoir plutôt que vers le savoir. La préoccupation principale des familles est alors que leurs gamins « s’en sortent », quel que soit le moyen : « Star Ac », « Nouvelle Star », football, peu importe ! Les enfants ont parfaitement compris le dogme utilitaire qui régit notre société. En témoignent un tag dans une école primaire qui énonce ainsi sa rage : « On s’en fout de votre école, on veut des thunes » ou encore le leitmotiv, prétendument critique, inlassablement opposé aux professeurs de philosophie : « La philosophie, on s’en fiche, ça ne sert à rien ! » Les téléphones portables et les I-phone s’échangent dans les cours de récré et dans les salles de classe ; c’est à qui aura le survêt le plus cher ou la casquette la plus « tendance », le dernier chic étant de laisser l’étiquette apparaître pour que le prix soit directement visible. Dans certaines classes, impossible de faire un cours de philosophie sur l’art sans analyser la panenka de Zidane en finale de la coupe du Monde, la figure de l’artiste étant définitivement circonscrite, aux yeux de certaines classes sociales, au footballeur ou à la star du show biz.

La mode du débat participatif a rendu le rapport au savoir difficile : tout le monde a le droit de donner son avis (« à chacun ses opinions ») et certains ne voient pas pourquoi ils s’obligeraient à la lecture de tel ou tel auteur qui contredit le leur : pourquoi lire Le Dernier Jour d’un condamné, de Victor Hugo ou le discours de Robert Badinter à l’Assemblée nationale, quand on est résolument partisan de la peine de mort ? C’est là le résultat inévitable d’une relativisation des sources du savoir et de la réduction de la fonction de l’enseignant à celle d' »animateur pédagogique ». Réussite éducative, crieront certains ! L’élève s’est enfin émancipé de la tutelle de l’enseignant pour penser par lui-même. Sauf que tout comme la liberté, la pensée n’est pas une « donnée immédiate », mais nécessite médiation, travail et apprentissage.

L’autonomie, comme l’indique son étymologie (auto-nomos), n’est pas la capacité de faire ou de penser tout ce qui nous passe par la tête, mais bien au contraire de Lire la suite

Patrick Viveret : Etre heureux, une question politique

liberation.fr, Patrick Viveret, le 29 janvier 2010

Etre heureux, une question politique

Retour sur la perception du bonheur – public ou privé – dans nos sociétés.

Peut-on organiser, comme le fera Libération à Rennes, en mars, un forum civique sur le bonheur après une tragédie comme celle qui vient de meurtrir Haïti ? Paradoxalement, la réponse est plus facilement positive après une catastrophe naturelle qu’après l’une de ces innombrables tragédies provoquées par la maltraitance interhumaine. Car, dans le second cas, pèse le soupçon que c’est précisément une certaine vision d’une politique ou d’une idéologie du bonheur qui aurait engendré un enfer, au départ pavé d’excellentes intentions. Dans le cas de la catastrophe naturelle, en revanche, les pires ennemis des secours et de la reconstruction sont le cynisme et le désespoir. Et la renaissance de la force de vie qu’exprime la solidarité et l’espérance n’est possible que si la motivation ultime des êtres humains, celle d’être ou de devenir heureux, est présente.

«Tout homme veut être heureux, disait Pascal, y compris celui qui va se pendre» : on ne saurait mieux résumer, jusque dans le paradoxe ultime, cette aspiration radicale plus présente encore au cœur de la tragédie que de la grisaille quotidienne. Certes, cette aspiration au bonheur ne peut se réduire, comme le mot français risque de le laisser supposer, à la bonne chance et à son double, le malheur comme malchance. Elle suppose une liberté possible et elle est mieux traduite dans d’autres langues, comme en espagnol par la felicidad, l’aspiration à la joie de vivre. Ou, si l’on veut jouer sur la sonorité du mot français, sur l’art de vivre à la «bonne heure», c’est-à-dire une qualité de présence et d’intensité de vie.

La main invisible

Même avec cette précision sémantique, il nous faut pourtant répondre à l’objection de la contreproductivité du bonheur comme question collective et publique. Cette objection est d’autant plus forte qu’elle vient de deux côtés, souvent antagonistes. Elle est économique, d’inspiration libérale, et souvent exprimée à droite d’une part. Mais elle est aussi politique, d’inspiration démocratique, et souvent formulée à gauche d’autre part.

La première objection est au cœur de l’anthropologie sous-jacente au libéralisme économique. C’est elle qu’exprime le plus radicalement Bernard de Mandeville dans la formule célèbre qui servira de point d’appui à Adam Smith : il n’est nul besoin de s’atteler à la difficulté de construire un bien commun et une bonne société dès lors que «les vices privés forment les vertus publiques».

Comme l’a montré Daniel Cohen, dans son livre la Prospérité du vice, c’est ce postulat anthropologique qui a gouverné le modèle occidental. C’est lui qui sous-tend la main invisible du marché chez Smith. Le problème, mis en évidence par Albert Hirschman dans les Passions et les Intérêts, c’est que la part de vérité de ce postulat suppose une théorie des passions humaines. Quand le libéralisme économique en fait l’économie, et oublie que «l’Homo sapiens demens», comme dirait Edgar Morin, n’est pas réductible à l’Homo economicus, simple individu calculateur rationnel de ses intérêts, il s’engage dans une fausse piste qui, à terme, devient destructrice du lien social. En outre ce modèle ne tient que pour autant qu’il continue de baigner dans des sociétés culturellement chrétiennes, où il est compensé par des normes éthiques qui en limitent les aspects socialement destructeurs. Dès que ce bain culturel chrétien est moins prégnant, les entrepreneurs vertueux du capitalisme, adeptes de l’épargne et de l’investissement, se transforment en hommes d’affaires profiteurs courtiers d’une économie spéculative, qui finit par exploser. Circonstance aggravante mise en lumière ces dernières années : ce modèle est écologiquement insoutenable.

C’est la raison pour laquelle la question du bien-être et du bonheur a fini par faire retour chez les économistes eux-mêmes, et que la commission présidée par Joseph Stiglitz a récemment proposé de donner aux indicateurs de bien-être une place essentielle dans de nouvelles mesures de la richesse.

Le modèle du «toujours plus» – compensant le stress, la course, la compétition permanente, la destruction écologique par la promesse consolatrice vantée par la publicité d’une consommation censée apporter bonheur, beauté, amitié et sérénité – est incapable de se tenir dans des limites Lire la suite

Valeurs, consommation, engagement, possession, convivialité – Ecologie : nos 5 révolutions

psychologies.com, NC, décembre 2009

Ecologie : nos 5 révolutions

Nous sommes de plus en plus responsables. En atteste la dernière édition de Francoscopie, qui met en évidence, entre autres, nos évolutions dans le domaine environnemental. Remise en question de nos valeurs, consommation introspective et engagée, création de nouvelles convivialités… Nous nous détachons de plus en plus du matérialisme pour nous ouvrir aux autres. Mais il nous reste toujours des progrès à faire. Panorama.

1. Un changement de valeurs

En chiffres :

En 2009, 83 % des Français estimaient que « le niveau de vie de l’ensemble des Français allait un peu ou beaucoup moins bien depuis une dizaine d’années ». 51 % d’entre eux pensaient que leurs propres conditions de vie allaient progressivement se déteriorer. (Source Crédoc)

Aujourd’hui, nous semblons de plus en plus conscients que le progrès ne fait pas le bonheur. Une évidence ? Loin de là, explique Gérard Mermet : « nous avons longtemps été guidés par l’idée que plus le développement économique est fort, plus nous pouvons améliorer notre pouvoir d’achat. L’équation traditionnelle était donc progrès = bonheur ».

Il aura fallu une réelle remise en question pour bouleverser cette vision du bonheur qui nous guide depuis plus de deux siècles. Et, à en croire Gérard Mermet, ce travail de longue haleine n’a eu qu’un aboutissement récent : « Cette réflexion de sens a été initiée dès les années 60, mais elle a pris une nouvelle tournure avec la crise actuelle. Nous remettons désormais en cause le système de consommation et recherchons ce qui est mieux pour nous et pour les autres en tentant d’éviter les voies conventionnelles.» De nouvelles valeurs, gage d’un engagement nouveau ?

Les Psychonautes témoignent : simplicité, sciences, Nous sommes nombreux, à l’image d’Apex 42 à nous interroger sur le sens à donner à nos vies. Ce qui est certain : aux yeux des Psychonautes, l’argent ne fait plus le bonheur :

« L’art de la simplicité, c’est la découverte qu’on peut vivre beaucoup mieux avec moins de possessions matérielles. Il ne s’agit pas de rejeter le progrès scientifique, mais de ne pas oublier que le véritable bien-être vient d’une attitude mentale et relationnelle et non de l’accumulation de nouvelles possibilités techniques, » explique-t-il.

Et à Valérie, 42 ans, de renchérir : « Je n’en peux plus de cette course à la possession. Pour mes enfants, je veux un monde où l’on saura que la véritable valeur passe par les gens et non pas par ce que l’on a dans notre placard. »

2. Une consommation introspective

Remettre en question les valeurs qui nous guident, mais aussi les comportements qu’elles engendrent. Nous sommes ainsi de plus en plus nombreux à raisonner nos actes d’achat. « Nous assimilons la consommation à une forme de destruction, selon l’etymologie même du terme – du latin consumere, consumer -, et nous ressentons une certaine forme de culpabilité, analyse le sociologue. Nous sommes progressivement passés d’une consommation ‘vitrine’ à une consommation ‘miroir’, plus réfléchie, plus intériorisée. »

L’explication : nous avons longtemps cherché, à travers la consommation à donner Lire la suite

La chasse à l’épreuve de l’éthique

ecologie-radicale.org, Gérard Condorcet, président de Convention vie et nature pour une écologie radicale, le 6 septembre 2009

La chasse à l’épreuve de l’éthique

Mon livre « pour en finir avec la chasse », mes éditoriaux hebdomadaires, mes actions juridictionnelles contre la mort loisir me valent périodiquement les injures dérisoires de certains « cynégécrates » et des attaques personnelles, c’est-à-dire méprisables.

La modestie m’incite à reconnaître que je ne bénéficie d’aucune exclusivité et que madame VOYNET, en son temps, Monsieur Allain BOUGRAIN DUBOURG furent également gratifiés par ces personnages d’invectives bienvenues.

Pour ma part, viscéralement attaché à la liberté d’expression, incluant la liberté de délires, considérant que les injures de certains individus honorent, j’informe mes contempteurs de ce que je ne m’abaisserai jamais à les poursuivre en diffamation, procédure si souvent ridicule et traduisant chez les plaignants une incapacité de réfutation.

Car, au fond, ce qui vaut est la querelle des idées, des valeurs, des concepts, le dénigrement contre les personnes étant l’apanage des indigents de la pensée.

La chasse est un loisir contraire aux principes éthiques fondamentaux en ce qu’elle porte la négation du caractère sensible de sa victime.

Constatons, dès l’abord, qu’aucune considération vitale ne justifie le fait de traquer et de tuer un animal libre, en Europe, en notre temps, pas plus d’ailleurs qu’une nécessité impérieuse n’exige la torture d’un taureau dans une arène.

La chasse et la tauromachie sont des négations du caractère sensible de l’animal et un avilissement pour l’humain qui oublie sa capacité d’empathie.

Dans les abattoirs, dans certains laboratoires, dans les élevages concentrationnaires, des hommes « désensibilisés » finissent par ignorer que les animaux placés à leur merci ne sont pas des marchandises, du matériel, mais des êtres dotés, comme eux-mêmes, d’un système nerveux les exposant au stress et à la douleur, un système nerveux très similaire à celui de l’animal humain.

La mort devient leur métier.

A la chasse, à la corrida, la mort devient leur plaisir.

Sauf à retirer aux enfants en bas-âge, aux vieillards séniles et aux handicapés mentaux, privés de raison, tout droit à Lire la suite

Appel des peuples indigènes face à la crise de civilisation : Déclaration sur la crise du capitalisme et de la civilisation occidentale

openfsm.net, communiqué, mars 2009

Appel des peuples indigènes face à la crise de civilisation : Déclaration sur la crise du capitalisme et de la civilisation occidentale

Vers un Forum thématique en 2010 qui articule les paradigmes alternatifs : La décolonisation, la démarchandisation de la vie, le bien-vivre et les droits collectifs
Le capitalisme colonial moderne a commencé il y a plusieurs siècles et a imposé au continent américain l’invasion du 12 Octobre 1492. Cela a commencé par le pillage et l’invention des théories globales de la « race » pour justifier l’ethnocide américain, l’invasion de l’Afrique pour la traite des esclaves et le pillage des autres continents. Ces génocides se sont poursuivis et ont été maintenus par le capital transnational et ses appuis militaires. Cette exploitation et oppression capitaliste globale produisent le réchauffement de la planète qui entraîne le suicide planétaire.

La crise du modèle de développement capitaliste, eurocentrique, sexiste et raciste, est totale et conduit à la plus grande crise socio-environnementale de l’histoire humaine. La crise financière, économique, de l’énergie, augmente la production d’un chômage structurel, l’exclusion sociale, la violence, les propos racistes, sexistes et le fanatisme religieux, tout à la fois. La crise est si profonde qu’elle constitue une véritable crise de civilisation capitaliste, la crise du développement capitaliste et de la « modernité » qui menacent toutes les formes de vie.

Mais certains continuent à rêver d’amender ce modèle et ne veulent pas assumer que ce qui est en crise, c’est le capitalisme, l’eurocentrisme, avec son modèle d’État uni-national, d’homogénéité culturelle, de droit positif occidental, le développementisme et la marchandisation de la vie.

La crise de la civilisation capitaliste, nous oblige à reconstruire et à réinventer de nouvelles options pour la coexistence entre la nature et de la société, la démocratie, l’état de consommation. Il est urgent de trouver des nouveaux paradigmes de la civilisation et, dans ce contexte, « d’autres mondes sont possibles » mais urgents, et, d’ailleurs, ils sont déjà en cours de construction par les premières victimes des formes les plus barbares de la violence capitaliste / coloniale / moderne : les peuples et les communautés indigènes, paysannes, côtières, Quilombolas, Afro-descendantes, Garifunas, Caboclos, Dalits, entre autres, et leurs enfants qui ont émigré dans les bidonvilles et favelas, et tous les autres exclus et invisibles  » intouchables » dans le monde, qui continuent de résister, d’actualiser et de renforcer d’autres formes de civilisation et d’organisation sociale, technique, éthique, politique, économique, culturelle et spirituelle de l’existence humaine.

Les peuples autochtones pratiquent et proposent l’unité de la Terre Mère, de la société et de la culture.

Nourrir la Terre-Mère et se laisser nourrir par elle. Protéger l’eau comme un droit humain fondamental et s’opposer à sa marchandisation. Décoloniser le pouvoir par le principe de « commander en obéissant », développer l’autogestion communautaire, l’auto-détermination, l’unité dans la diversité comme autres formes de l’autorité collective ; Promouvoir l’unité, la dualité, la complémentarité et l’égalité entre les sexes, la spiritualité de la vie quotidienne et la diversité ; Se libérer de toute domination ou discrimination raciste, ethnique ou sexiste ;

Développer les décisions collectives sur la production, les marchés et l’économie ;

Décoloniser la science et la technologie ; Lire la suite

Non au capitalisme vert : Marketing, commerce et hyperconsommation

actionconsommation.org, Véronique Gallais, mai 2009

Non au capitalisme vert : Marketing, commerce et hyperconsommation

Article publié dans « Non au capitalisme vert » (ouvrage collectif), Parangon, 2009

Tandis que la montagne du « Grenelle de l’environnement » a accouché d’une souris et que les lois et projets contraires même aux principes affichés du « Grenelle » se multiplient, rien n’a guère changé dans les comportements au royaume du marketing et de la consommation.

La « fabrication » du consommateur

Au tournant du 20ème siècle, l’industrialisation de la production et la mise en place d’infrastructures et de réseaux de transport et de communication – résultant du développement considérable des techniques – ouvraient la voie à la croissance des entreprises et à la distribution de masse, en s’appuyant sur l’émergence et l’essor du marketing. Cette « science de la commercialisation » devait rendre possible la planification de la production et de la distribution de masse ainsi que l’extension des débouchés commerciaux, par la maîtrise de techniques de communication vers l’acheteur final, le « consommateur ». La croissance de la demande, leur part de ce marché et le profit à réaliser devenaient l’enjeu central pour chacun des acteurs – producteurs et intermédiaires, financiers et gestionnaires – dans une incessante lutte de pouvoir et d’influence, qui allait entraîner la formation des oligopoles de production et de distribution que nous connaissons aujourd’hui, ainsi que l’irrigation de la « philosophie » marketing dans toute la société.

Aujourd’hui, ces mécanismes se combinent avec les grands moteurs de transformation du capitalisme : les NTIC – qui bouleversent en profondeur les entreprises, la société et l’économie – et le processus de globalisation financière, porté par des choix politiques d’idéologie néolibérale soumis au diktat d’une concurrence « libre et non faussée ». Les exigences de taux de rentabilité poussent les firmes à une course productiviste et le marketing reste au cœur des enjeux de la stratégie d’entreprise : sa réputation et celle de ses marques sont cruciales pour le chiffre d’affaires et la rentabilité de l’activité. Il faut donc séduire, et séduire toujours. En effet, le productivisme ne peut exister qu’en interaction avec le consommationnisme, comme comportement individuel et comme mode de pensée.

Si les coopératives de consommation, créées par le mouvement ouvrier au début du 19ème siècle, ont existé comme mode de résistance à l’essor du capitalisme industriel, et comme levier de transformation sociale, le mouvement consumériste – comme réponse plus récente au pouvoir des entreprises – s’est développé dans le contexte de la croissance et de la consommation de masse au 20ème siècle. Il a accompagné des changements sociétaux majeurs, notamment l’installation du consommationnisme et de l’utilitarisme comme principes de vie, en parfaite adéquation avec les politiques libérales : le système de production et de consommation de masse est devenu lieu central des valeurs et de la structure sociale.

Marketing opportuniste et hyperconsommation

En réaction à la dégradation de nos espaces de vie et au creusement des inégalités au niveau mondial – largement dus aux modes de production, de distribution et de consommation occidentaux – de nombreuses pratiques alternatives émergent aujourd’hui. Un certain nombre d’entre elles s’attachent à recomposer radicalement les rapports entre la production et la consommation, en produisant de nouvelles valeurs. Mais l’on voit également et massivement se développer, avec la montée des exigences de la société envers les firmes, un nouveau champ de marketing et de communication : celui du « marketing sociétal », Lire la suite

Comment modifier en profondeur nos comportements ?

ecoloinfo.com, Brendan, le 30 avril 2009

Des girouettes aux panneaux indicateurs : comment modifier en profondeur nos comportements ?

Au niveau mondial, les 7% les plus riches sont responsables de 50% des émissions de CO2 tandis que la part d’émissions des 50% les plus pauvres n’est que de 7%. Fred Pearce, auteur et journaliste sur les questions d’environnement, s’est appuyé sur ces données du Princeton Environment Institute pour argumenter que le problème de l’empreinte écologique de l’humanité n’était pas tant le problème de surpopulation, mais surtout le problème de la surconsommation. Et qu’à moins de continuer à faire l’autruche et à sa voiler la face, il est absolument nécessaire de s’attaquer à la surconsommation en adoptant et en faisant la promotion de modes de vie plus sobres.

Fred Pearce

Actuellement, les stratégies visant à faire adopter des comportements éco-responsables sont basées sur des techniques du marketing. Le message est calibré pour correspondre aux valeurs dominantes caractéristiques des différents publics cibles. Les particuliers sont ainsi encouragés à changer de comportement pour des raisons de statut social ou d’intérêt financier plutôt que de bénéfice environnemental.

L’échec de l’approche marketing

Un rapport du WWF de Grande Bretagne publié en avril 2008 (Weathercocks and Signposts: The Environment Movement at a Crossroads, “Girouettes et panneaux indicateurs: le mouvement environnemental à un carrefour”) indique que de telles approches peuvent retarder, voire même saper, les tentatives visant à entrainer des changements de comportement beaucoup plus ambitieux. L’importance actuellement portée aux petits gestes simples et faciles peut en effet détourner des comportements nécessaires pour réellement s’attaquer aux crises écologiques et économiques (climat, énergie, eau, biodiversité, etc.).

Pire, l’intérêt marqué pour la consommation verte détourne l’attention des problèmes fondamentaux inhérents au consumérisme. L’échelle des enjeux environnementaux auxquels nous sommes confrontés demande pourtant un engagement systémique avec ce problème comme l’a démontré Fred Pearce.

Les schémas de consommation alternatifs (auto-partage, AMAP, etc.) sont importants mais ne peuvent pas être disséminés largement sans d’abord s’attaquer aux motivations portant à la consommation. En effet, l’alter-consommation ne pourra pas présenter de bénéfice environnemental global tant que l’argent potentiellement économisé en consommant mieux sera réinvesti dans d’autres dépenses énergétiques.

C’est la raison pour laquelle les raisons qui mènent à l’adoption de nouveaux comportements ont des implications très importantes pour l’obtention de réelles diminutions des consommations d’énergie et pour la persistence de ces comportements dans le temps. Une personne Lire la suite