Monde diplo – Vient de paraître : Le temps des utopies

monde-diplomatique.fr, Dominique Vidal, juillet 2010

Monde diplo – vient de paraître : Le temps des utopies

Besoin d’utopie

Stupéfiant paradoxe ! Le néolibéralisme étale tous les jours sa faillite : la suraccumulation des richesses s’accompagne d’un nombre croissant de pauvres et de chômeurs ; la spéculation provoque la crise la plus grave depuis 1929 ; la logique du profit menace jusqu’à la survie de l’espèce. Et pourtant le système tient bon.

Cette contradiction s’explique — après les années Thatcher, Reagan et… Mitterrand — par l’événement qui, voici plus de vingt ans, bouleversa le cours de l’histoire : la chute du mur de Berlin. La victoire de l’Occident dans la guerre froide précipita la fin du camp socialiste, dont l’Union soviétique, forte de son rôle dans l’écrasement du nazisme, avait considérablement étendu l’empire. Mais elle porta aussi un coup sévère, peut-être mortel, à l’idéal communiste, perverti par des apparatchiks qui affectaient de s’en réclamer.

Certains espéraient que la disparition du communisme soviétique lèverait une hypothèque. Depuis 1917, tout projet socialiste se voyait opposer le « socialisme réel ». Et l’horizon de l’URSS bornait l’élaboration d’une alternative radicale. On pouvait donc estimer que la chute de la « maison communiste » permettrait de repenser le socialisme dans la liberté. Que, loin d’annoncer la fin de l’histoire et la marginalisation de tout souffle révolutionnaire, elle libérerait au contraire pleinement l’utopie.

Force est de reconnaître que, jusqu’ici, il n’en a pas été ainsi. Dans le Sud, les luttes pour la souveraineté politique et économique ont perdu le point d’appui que le camp socialiste représentait. Dans le Nord, les luttes sociales ne peuvent plus exploiter la pression que sa concurrence exerçait sur les pouvoirs occidentaux. Et surtout, partout, les peuples semblent orphelins d’un idéal.

Or les deux décennies écoulées depuis l’ont démontré : sans l’horizon d’un idéal, les combats sociaux manquent d’âme. Ils se déroulent le plus souvent sur la défensive, avec pour objectif de défendre des acquis menacés. Car le grand capital et les hommes qui le servent profitent de la crise dont ils portent la responsabilité pour tenter de démanteler les conquêtes sociales accumulées au fil du XXe siècle.

L’académicien Jean-Denis Bredin l’avait pressenti, quatre mois avant que le drapeau rouge ne disparaisse des tours du Kremlin : « Est-il possible d’avancer que le socialisme n’eût peut-être été, chez nous, qu’un radicalisme autrement dénommé, s’il n’y avait eu le communisme (…) qui l’empêchait de dériver trop vite, ou trop fort ? Est-il permis d’avancer que, tantôt dérangeant, tantôt épaulant le reste de la gauche, le communisme français, étrange gardien d’un catéchisme universel, porteur d’une terrible légitimité, a aidé le socialisme français à tenir son cap, que sans lui le Front populaire n’eût pas été un front populaire, que l’union de la gauche n’eût sans doute été qu’une union des centres, ou un rêve, et que beaucoup de lois sociales seraient encore attendues ? Est-il possible d’avancer que tous ces entêtés, ces sectaires, ces grévistes infatigables, ces envahisseurs de nos usines et de nos rues qui fichaient le désordre, ces obstinés qui ne cessaient de réclamer des réformes en rêvant de la révolution, ces marxistes, à contre-courant de l’histoire, qui empêchèrent le capitalisme de bien dormir, nous leur devons beaucoup (1) ? »

Vingt ans plus tard, le mouvement social pâtit de l’absence d’alternative. M. Benyamin Netanyahou se serait-il Lire la suite

Le désert idéologique français

liberation.fr, Alain Duhamel, le 27 août 2009

Le désert idéologique français

Il n’y a plus un seul maître à penser comme le furent Aron, Sartre ou Camus. Il n’y a plus, en politique, d’intellectuels phares sur le modèle d’Althusser, Furet, Braudel ou Foucault.

«La politique, ce sont les idées», s’exclamait le vénérable Albert Thibaudet en ouverture de l’un de ses livres les plus fameux (1). Ce n’était déjà qu’à moitié vrai lorsqu’il l’écrivait, au tournant des années 1930 : «Les forces sociales, les intérêts économiques et financiers, les histoires nationales pesaient déjà puissamment.»

Aujourd’hui, quatre-vingt années plus tard, dans la France du XXIe siècle, cela sonne carrément faux. Même au cœur du pays traditionnellement le plus fiévreux d’Europe, le débat politique est devenu un véritable désert idéologique. Il n’y a plus un seul maître à penser comme le furent Aron, Sartre ou Camus. Il n’y a plus, en politique, d’intellectuels phares sur le modèle d’Althusser, Furet, Braudel ou Foucault. Le monde s’est métamorphosé, le communisme s’est effondré, la mondialisation s’est imposée, l’individualisme a triomphé, la crise financière, économique, écologique, sociale submerge les clivages. On aurait pu imaginer que, face à de tels tremblements d’univers, la pensée politique allait se renouveler, que des projets allaient surgir, que des auteurs allaient grandir, que les idéologies allaient se reconstruire. Il n’en a rien été. Cela viendra un jour. Les hommes ne se passent pas d’utopies, ni les sociétés d’horizons ou de mirages. On entrevoit bien quelques pistes, quelques chimères, quelques intuitions, quelques prises de conscience ici ou là mais rien de fort, rien de bâti, rien de vigoureux, rien de cohérent : tout au plus des échappées parmi les futaies.

Puisque tout change, et à quel rythme, l’extrême gauche aurait dû réinventer ses doctrines, renouveler ses concepts rouillés, imaginer un autre monde. On sent bien qu’elle recherche un théoricien d’envergure, qu’elle rêve de promouvoir Alain Badiou en grand idéologue. Le philosophe français le plus traduit dans le monde, comme il ne manque jamais de le préciser, fait certainement merveille dans sa discipline. En politique, il en reste aux pamphlets exigus et aux nostalgies cavalières. De ce côté-là, on ne manque ni d’agiles gymnastes médiatiques (Besancenot), ni d’honorables défenseurs de la foi (Krivine), ni de tribuns lyriques à l’ancienne (Mélenchon), mais d’idéologie originale, revisitée par les événements. Le paradoxe est que la décomposition du communisme orthodoxe semble avoir stérilisé ceux-là même qui s’y étaient opposés. En s’effondrant, le communisme a en quelque sorte empoussiéré tout ce qui l’entourait.

Sur d’autres terrains, l’écologie a certes remporté des batailles mais, outre que chaque parti tente maintenant, à gauche comme à droite, de se coiffer de vert, l’idéologie n’a jamais été le point fort des écologistes français. Jadis, Jacques Ellul ou René Dumont tentaient d’organiser le foisonnement écologique. Leurs descendants ont plus d’électeurs que d’auteurs. Dans le débat hexagonal, l’idéologie écologique demeure une ripopée. La situation est mille fois pire et dix mille fois moins excusable chez les socialistes. De ce côté-là, on regorge d’économistes de premier plan, de sociologues valeureux, de politologues affûtés. La gauche réformiste attire des escadrons d’intellectuels. Mais quels résultats idéologiques ? Lire la suite

Edgar Morin : « La crise peut ouvrir les esprits »

lejdd.fr,  Olivier Jay, le 28 Décembre 2008

Morin : « La crise peut ouvrir les esprits »

Il y a un an, Nicolas Sarkozy ouvrait ses vœux à la presse par une surprenante apologie de « la politique de civilisation ». Nous sommes allés rencontrer l’auteur de ce concept, Edgar Morin. Un an après, il est encore mi-surpris, mi-flatté de cette récupération même si le dialogue a vite tourné court avec le président de la République et surtout son conseiller Henri Guaino. Pour autant, les bouleversements actuels invitent à écouter les analyses du sociologue.

Que retenez-vous de cette année ?

Bien sûr, la crise financière, devenue économique et qui peut avoir d’autres prolongements. Et l’élection, porteuse d’un grand espoir, de Barack Obama. Voilà un président américain avec une exceptionnelle expérience du monde: métis, de père né en Afrique, ayant passé une partie de sa jeunesse en Indonésie. Les deux événements sont liés: on peut se demander si Obama aurait été élu sans la crise morale de la guerre en Irak et la récession économique.

Cette crise, comment en sortirons-nous ?

Il y a le scénario catastrophe : des perturbations sociales et politiques surgissent dans un monde déjà convulsif, en particulier au Moyen et Proche-Orient. Sans faire d’analogie, c’est la crise de 1929 qui a suscité, dans le pays le plus industrialisé d’Europe, l’Allemagne, l’accession légale de Hitler au pouvoir. Il y a aussi le scénario replâtrage : des mesures adéquates, concertées de façon internationale, et une forme de relance par l’écologie.

Replâtrage, ce n’est guère positif. La mondialisation a créé une communauté de destin des êtres humains, devenus interdépendants: la crise présente en est la démonstration. Mais l’humanité n’a pas encore été capable de devenir l’humanité : forger une conscience collective que nous sommes tous citoyens de ce que j’appelle la Terre-patrie. Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, le vaisseau spatial Terre est propulsé par des moteurs incontrôlés. La science et la technique sont ambivalentes, elles produisent à la fois des effets bénéfiques et des armes de mort. L’économie n’est pas régulée. Les sociétés traditionnelles se désintègrent sous l’effet du développement techno-économique sans trouver leurs propres régulations, voyez l’Afrique !

Toute l’humanité affronte les mêmes périls : prolifération nucléaire, dégradation de la biosphère, déchaînements ethno-idéologico-religieux qui, si la crise économique n’est pas vite résorbée, vont s’intensifier. Il y a aussi la démographie avec des pays à trop faible démographie et des pays à trop forte natalité, d’où les immenses vagues d’émigration. Et dans nos sociétés modernes, les aspects positifs de l’individualisme sont compensés par la destruction des anciennes solidarités concrètes et par la montée de l’égoïsme. La compartimentation des gens fait perdre le sens de l’intérêt commun. Notre civilisation a besoin d’une renaissance.

La crise économique peut aussi être une chance…

J’aime beaucoup la parole de Hölderlin: « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » La prise de conscience de la dégradation de la biosphère peut susciter Lire la suite

Du communisme à l’écologie

naturavox.fr, Jean Zin, lundi 27 avril 2009

Du communisme à l’écologie

Dans ces temps de bouleversement où c’est la réalité qui redevient révolutionnaire, on assiste partout au retour du commun, depuis si longtemps totalement discrédité pourtant par l’idéologie néolibérale. La glorification de l’individu avait atteint de tels sommets qu’on ne peut que se réjouir de l’éclatement de cette bulle narcissique et du retour, vital, à la réalité de nos interdépendances et solidarités collectives. On peut craindre cependant que selon une stricte logique dialectique, on s’emporte à réduire un peu trop du coup la part de l’individu au nom d’une communauté retrouvée.

Pourtant de simples considérations matérielles devraient mener à l’abandon des anciennes idéologies au profit d’une écologie-politique constituant une réponse bien plus adaptée à notre époque en se confrontant aux défis planétaires tout en restant attentive aux diversités locales, effectuant ainsi une synthèse de l’individu et du collectif plus équilibrée, moins centralisée, moins idéologique, plus objective enfin.

Il y a quelque chose à la fois d’inévitable et de pathétique à voir resurgir « l’hypothèse communiste » à la faveur de la crise, que ce soit dans le revival d’un ancien groupuscule ou par quelques philosophes révolutionnaires « sur le retour » qui n’ont plus grand chose de matérialistes en tout cas, et de dialectique encore moins. Bien sûr, l’affirmation d’une continuité des mouvements révolutionnaire est indispensable, on peut arguer avec quelques raisons qu’on ne saurait abandonner un idéal qui a été revendiqué par une si grande partie de l’humanité et qui a produit de grandes œuvres sinon quelques hauts faits, sauf que c’est un peu trop oublier sa part négative et les dures leçons de l’histoire.

Assez régulièrement dans la période précédente certains, se méfiant d’un anti-libéralisme trop étatiste, refusaient, avec quelques raisons là aussi, de laisser le libéralisme à la droite au nom de la défense des libertés qui est portée depuis toujours par la gauche. Je répondais invariablement que c’était une erreur de ne pas tenir compte du fait que la liberté puisse être contradictoire et porter sa propre négation en servant à masquer l’oppression. C’était encore ne pas tenir compte des leçons de l’histoire que de reprendre ce terme de libéralisme comme s’il n’avait pas été déconsidéré par son hégémonie idéologique avec toutes ses conséquences économiques et sociales, avant même le désastre actuel.

C’est au nom de la liberté qu’il faut être anti-libéral, de même, c’est au nom de ce que nous avons de commun qu’il faut rester anti-communistes et au nom de la démocratie qu’il faut remplacer cette démocratie compétitive et élitiste par une démocratie plus démocratique ! Il serait un peu stupide de retomber toujours dans les mêmes ornières. Bien sûr, on ne peut se réduire à être anti-libéral et anti-communiste (anti-fasciste, etc.). C’est bien pour cela qu’il faut s’affirmer écologistes où la synthèse peut s’opérer de l’individu et du collectif en valorisant la différence autant que la solidarité de tous. André Gorz a toujours voulu situer cette écologie-politique dans la continuité du mouvement ouvrier et des luttes sociales dont on peut dire qu’elles sont parvenues, avec l’écologie, au stade réflexif caractérisant les sociétés post-modernes. Bien sûr, ce n’est pas l’écologie des amoureux de la nature mais de la responsabilité collective et de l’autonomie individuelle, une écologie encore très minoritaire mais que le basculement de la gauche de transformation sociale dans l’écologie pourrait rééquilibrer radicalement plutôt que de s’égarer vainement dans un passé révolu.

Il y a certes plusieurs écologies : des écologies de droite autoritaires, des écologies de marché libérales et des écologies alternatives Lire la suite