L’agriculture en panne sèche

liberation.fr, Sylvestre Huet, le 13 janvier 2009

L’agriculture en panne sèche

Vision. Dans quelques décennies, les prévisions climatiques indiquent que les canicules passées devraient devenir la norme dans de nombreuses régions. Une grave menace pour l’alimentation mondiale.

Les étés plus chauds que nous promettent les climatologues menacent notre sécurité alimentaire. C’est l’avertissement, brutal, lancé par David Battisti et Rosamond Naylor (University of Washington, à Seattle et Stanford University, à Palo Alto) publié par Science (1). Un avertissement qui survient après la crise des années 2006-2008, où la chute de production dans quelques régions pour raisons climatiques, la croissance rapide de la demande, «boostée» par la démographie, l’essor économique et les débouchés non alimentaires de l’agriculture ont poussé les prix internationaux à des sommets. Or, expliquent les deux scientifiques, tout ceci n’est que de la petite bière à côté du risque de «crise alimentaire perpétuelle» que le changement climatique pourrait provoquer.

Triplement du prix. Pour étayer leur propos, les deux scientifiques se sont appuyés sur l’histoire et les projections climatiques de 23 modèles différents de la synthèse du Giec (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) publiée en 2007.

Du côté du passé, ils se sont penchés sur trois cas exemplaires. D’abord, la chute de la production céréalière en URSS (Russie et Ukraine) lors de l’été caniculaire de 1972 qui avait stoppé net la tendance à la baisse du prix des grains depuis 1950 en provoquant un triplement du prix du blé en deux ans sur les marchés internationaux. Puis, la canicule de 2003 qui a frappé l’Europe de l’Ouest, avec des baisses de production drastiques (calculée par rapport à l’année précédente). Moins 36 % pour le maïs en Italie, moins 30 % en France où la récolte de blé a chuté de 21 % et celle des fruits de 25 %. Enfin, Le long épisode de sécheresse au Sahel, dans les années 70, n’a pas été choisi en raison de l’effet «température» dans cette crise – c’est la pénurie de précipitations qui a causé la rupture agricole -, mais comme exemple de région particulièrement vulnérable – population en croissance, agriculture fragile – et parce que les projections des climatologues prévoient qu’elle endure d’ici la fin du siècle des étés plus chauds qu’aujourd’hui.

Ces projections et les simulations sur ordinateurs du climat futur, soumis à un effet de serre renforcé par nos émissions de gaz du même nom, laissent peu de doute sur un point. Les températures des saisons de croissance végétale – printemps, été – des régions tropicales et subtropicales seront nettement plus élevées. Au point que la canicule de 2003 en Europe de l’Ouest – avec un écart à la moyenne climatique de plus 3,6 °C en France – deviendra… l’été moyen dès le mitan du siècle. De même en Ukraine – l’ex-grenier à blé de l’Union soviétique -, les étés les plus chauds des dernières décennies deviendront la norme à l’avenir. Autrement dit, la moitié des étés seront certes moins chauds, mais l’autre moitié le sera plus encore.

Même topo dans les régions tropicales, où les variations de températures d’une année sur l’autre sont nettement moins importantes. Les simulations climatiques montrent que dès 2050, l’été moyen sera plus chaud que le record actuel depuis 1900 dans ces régions où vivent 3 milliards d’êtres humains en croissance démographique. Dans ces conditions, avertissent les deux auteurs, il serait imprudent de compter sur de meilleurs rendements sous les plus hautes latitudes pour compenser ces pertes. Lire la suite

A vendre : pays pauvres

nouvelobs.com, Nº 2303, Doan Bui, le 23 Décembre 2008

20 millions d’hectares sur le marché

A vendre : pays pauvres

Comment nourrir son peuple quand on a trop d’habitants et trop peu de terres cultivables ? Il suffit d’aller les chercher où elles sont. C’est ainsi que la Chine, la Corée du Sud ou les Etats du Golfe se sont lancés dans une véritable course à la terre. Ce ne sont pas seulement des récoltes qu’ils achètent mais des régions entières, dans des pays qui ont déjà du mal à alimenter leur propre population. Doan Bui raconte les premiers épisodes de ce qui sera une des grandes batailles du XXIe siècle : celle de la nourriture.

Le Soudan, j’achète !», «Et moi, le Kazakhstan !» Imaginez un Monopoly où l’on n’achèterait plus des rues, mais des pays entiers. Evidemment, comme au Monopoly, les gagnants seraient ceux qui amasseraient le plus de terres, bref, les plus riches à la banque. Les perdants ? Eh bien, ce serait les fauchés, obligés de céder leur bout de terrain pour renflouer les caisses. Ce Monopoly serait un peu particulier. Il s’agirait non pas de construire des immeubles, mais d’installer des tracteurs et des machines agricoles pour produire du blé, du riz, du maïs. Bref, de la nourriture. Ce serait un jeu où les nantis, au lieu de piquer l’hôtel de la rue de la Paix au voisin ruiné, lui faucheraient ses récoltes futures. Amusant, non ? Sauf qu’il ne s’agit pas d’un jeu.

Depuis quelques mois, une gigantesque partie de Monopoly planétaire est en train de se jouer. Et les participants jouent vite. Et gros. D’un côté, des pays riches ou émergents comme la Chine, la Corée du Sud ou les pays du Golfe, qui tous s’inquiètent pour leur sécurité alimentaire. De l’autre, une cohorte de pays pauvres comme le Soudan, l’Ethiopie, l’Ouganda, l’Indonésie, Madagascar… Des pays aux caisses désespérément vides, mais à qui il reste une richesse : leurs terres, si vastes, si prometteuses. A vendre ou à louer.
La terre ! Pour elle, les pays se sont déchirés en guerres meurtrières. Pour elle, les conquistadors ont bravé les mers inconnues, décimé les populations locales afin d’y planter leur drapeau. «La ruée vers les terres n’est pas un fait nouveau. Mais c’est peut-être la première fois dans l’histoire que le phénomène est complètement mondialisé. Et que le rythme est si rapide», s’inquiète Paul Mathieu, expert de la gestion des terres à la FAO (Food Agriculture Organization). Les cris d’alarme de la FAO ont été éclipsés par le krach financier. Et pourtant la crise alimentaire risque d’empirer. Conséquence directe des émeutes de la faim du printemps, les pays importateurs nets de nourriture ont fait de la sécurité de leurs approvisionnements alimentaires leur objectif politique numéro un. Début novembre, la Corée du Sud vient de frapper un grand coup en raflant la moitié – vous avez bien lu : la moitié ! – des terres arables de Madagascar (voir encadré ci- dessus). Mais ce n’est qu’un début. On parle de millions d’hectares en Indonésie ou en Afrique. «On n’arrive même pas à avoir des chiffres exacts tellement cela change vite», se plaint Paul Mathieu. Même l’Ethiopie, où plane à nouveau le spectre des grandes famines, veut entrer dans la danse. Pas comme acheteur, mais comme vendeur. Le Premier ministre éthiopien a déclaré qu’il était «plus que désireux» de signer des accords avec les pays du Golfe. De quoi donner des sueurs froides à Jacques Diouf, le patron de la FAO, qui s’inquiète du «risque d’un néocolonialisme agraire».

Parmi les néocolons, voici les pays du Golfe. Ils ont du pétrole, des dollars. Mais pas d’eau : il y fait si chaud et si sec qu’il faut rafraîchir les quelques bêtes du cheptel avec des ventilateurs et des machines à va peur pour éviter qu elles ne meurent… Comment nourrir la population ? Lire la suite