Michel Serres : « L’amorce d’un nouveau monde »

lejdd.fr, le 5 Décembre 2009, Michel Serres  

Michel Serres : « L’amorce d’un nouveau monde »

Le philosophe Michel Serres ne veut pas s’illusionner sur Copenhague. Sauf si les politiques admettent qu’ils ne sont pas à la hauteur…

Il a pensé l’écologie quand ce n’était pas à la mode, s’est fait vilipender en voulant introduire la nature dans le débat politique. Aujourd’hui que l’actualité lui donne raison, Michel Serres pense le Temps des crises (*) et se méfie d’un soulagement conjoncturel. Les politiques et les peuples sauront-ils retrouver un lien au monde? En dehors de cela, point de salut.

Copenhague commence, la planète est sauvée ?

Copenhague me passionne, mais méfions-nous de notre regard scotché à l’actualité. On ne rattrape pas si vite des années d’oubli. Les chefs d’Etat, les politiques, seront à Copenhague, chacun représentant leur Nation, leur peuple. Mais personne ne représente la terre; il n’y a pas de représentant des océans, de la banquise, des espèces menacées. Et nos gouvernants n’ont pas la culture nécessaire pour parler au nom de la planète. Elle, personne ne l’a invité au sommet…

Les politiques sont dépassés par la crise climatique ?

La crise climatique est un aspect d’une crise globale : l’homme, l’espèce humaine, a perdu son lien avec la terre, avec la planète, ses rythmes, ses limites et ses dangers. Cette crise-là, les politiques ne sont pas armés intellectuellement pour l’affronter. Depuis des millénaires, la politique, c’est l’art de gérer les relations humaines : les rapports de force, de pouvoir, de territoire, la liberté ou l’oppression.

Ce ne sont plus des sujets ?

Cela reste. Mais la terre, le monde, se dérobe à l’homme, et c’est le sujet politique majeur. Il y a vingt ans, j’ai écrit le Contrat naturel. J’y expliquais pourquoi la politique traditionnelle devait céder la place, puisque que la nature devenait l’enjeu. Tout le monde m’est tombé dessus. Réintroduire la nature dans le débat, c’était du fascisme! Je suis allé présenter ma thèse devant les députés à l’Assemblée nationale. Ils sortaient tous de sciences po, je leur disais qu’ils devaient apprendre la physique et l’écologie, sinon, ils ne s’en sortiraient pas. Ils ont éclaté de rire. Ils avaient un nouveau métier à apprendre, ils ne l’ont pas fait.

«Je tiens les philosophes pour responsables. Ils sont silencieux, pris par l’actualité immédiate»

Il n’y a donc plus d’espoir ?

Non, parce que la science est là. Les scientifiques appréhendent le risque climatique depuis un quart de siècle. La science est la clé, et ceux qui la portent. On le voit avec le GIEC, dont je partage l’optimisme de combat. Les politiques doivent écouter les scientifiques… Ils sont les seuls à avoir une expertise de ces questions complexes.

Mais où est la démocratie si les « sachants » mènent le monde ?

Je connais par cœur cet argument. Mais la clé de la démocratie, c’est le peuple, et le peuple bouge. La question, c’est d’établir un nouveau rapport entre le peuple et la science. Lire la suite

Michel Serres :  » La société préfère son argent à ses enfants « 

lesechos.fr, Michel Serres, propos recueillis par Jean-Claude Hazera, le 24 août 2009  

Michel Serres :  » La société préfère son argent à ses enfants  »

Infatigable questionneur du monde, le philosophe nous invite à relativiser la crise économique et financière en la mettant en perspective avec d’autres bouleversements de grande ampleur dont nous ne prenons pas la mesure, en particulier dans l’éducation. 

Pour vous qui affirmez n’être ni économiste ni financier et qui trouvez le discours économique trop envahissant, est-ce que cette crise a changé votre point de vue ?

Cette crise financière n’est qu’un des multiples feux rouges qui s’est allumé. Mais si on pense que c’est le seul, on se trompe. Citez-moi aujourd’hui, je vous prie, ce qui n’est pas en crise. Je suis universitaire ; j’enseigne dans de nombreuses universités dans le monde. L’université est en crise mondiale depuis vingt-cinq ans. La planète est en crise écologique ; tout le monde le sait. La santé, les hôpitaux sont en crise. Je ne vois pas de lieu de notre habitat qui ne soit pas dans une crise aussi considérable que celle que vous notez pour la finance et l’économie.

Est-ce que l’ampleur de la tempête de l’automne a modifié un peu votre vision ?

Si nous nous étions vus n’importe quand au cours des vingt-cinq dernières années j’aurais pu vous décrire l’ampleur de la tempête que subissent les instituteurs, les professeurs du secondaire et du supérieur. La génération a changé, le savoir a changé, la transmission a changé… Ce que nous avons subi dans l’enseignement est un tsunami de la même importance que ce que vous avez vécu dans la finance. La vôtre de crise a fait plus de bruit, mais la société n’a pas prêté au tsunami vécu par ses enfants une attention à la mesure de l’événement. Elle préfère son argent à ses enfants. Je me dis souvent que les gens ne se rendent pas compte de ce que vont être les prochaines générations adultes. Je vois l’importance de votre crise, les milliards en jeu, l’effondrement de certaines fortunes. Mais avez-vous conscience de l’effondrement des savoirs ? Il n’y a plus de latin, il n’y a plus de grec, il n’y a plus de poésie, il n’y a plus d’enseignement littéraire. L’enseignement des sciences est en train de s’effondrer partout.

Ce n’est pas une crise française celle-là non plus ?

Erreur colossale. J’enseigne aux Etats-Unis. L’effondrement est beaucoup plus important aux Etats-Unis. Tous les enseignements secondaires se sont effondrés. Tout le monde croit que c’est la faute de tel ministre. Elle a commencé en 1968 cette crise, elle était mondiale, elle reste mondiale. Vous voulez que je vous en donne une autre, de crise ? Nous étions 40 % d’agriculteurs parmi les actifs en 1900 et sur les 60 % autres combien de métiers étaient en liaison avec l’agriculture ? Aujourd’hui, en France, les agriculteurs sont moins de 4 %. C’est un autre tsunami gigantesque. Quand je suis né, nous étions un milliard et demi sur la Terre. Nous sommes sept milliards bientôt. Toutes ces crises ­débutent après la Seconde Guerre mondiale et commencent à se voir dans la décennie 1960-1970. Tout bouge en même temps : l’agriculture, la religion… Vatican 2, c’est l’amorce d’une crise formidable du catholicisme. On assiste à la précipitation des intégrismes dans la plupart des monothéismes. Il y a une crise du militaire. Il existe dans le monde une hyperpuissance – personne ne pourrait faire la guerre aux Etats-Unis – qui dépense 1.000 milliards pour une guerre contre un des pays les plus faibles du monde – l’Irak – et qui ne la gagne pas. C’est l' » Homo sapiens  » qui s’est complètement transformé depuis cinquante ans. Ce n’est pas la société qui a changé, c’est la condition humaine. Regardez l’espérance de vie qui est passée en quelques générations de 30 ans à 75 ans. Beaucoup d’hommes atteignent la soixantaine sans avoir jamais souffert. Le corps a changé, le rapport à la nature a changé, le rapport à la naissance et à la mort a changé et rien n’a changé dans nos institutions politiques et économiques. Les institutions font comme si rien n’avait changé et vous ne voudriez pas que ce soit une crise ? Les politiques mais aussi les médias et les entreprises font comme si on était en 1950.

La faute à qui ?

C’est la faute des philosophes. Les philosophes n’ont pas Lire la suite

Michel Serres à Bordeaux le 18 juin « Remarques sur la crise »

Bordeaux, communiqué, le 15 juin 2009

La Mairie de Bordeaux vous convie à la rencontre éco-citoyenne animée par Michel Serres, de l’Académie française, philosophe, sur le thème « Remarques sur la crise »,

le jeudi 18 juin 2009, de 20h30 à 22h30, au Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine TNBA, square Jean Vauthier, place Sainte Croix à Bordeaux (tram C – Sainte Croix).

Ce rendez-vous s’inscrit dans le cadre de Lire la suite

Michel Serres : « Le paysan nouveau est admirable »

lejdd.fr,  Laurent Valgiguie, le 22 Février 2009

Michel Serres : « Le paysan nouveau est admirable »

Professeur à Stanford, membre de l’Académie française, Michel Serres a publié La Guerre mondiale (Le Pommier). Il explique les incroyables transformations du monde paysan.

Selon vous, l’événement le plus important du XXe siècle est la fin de l’agriculture…
Un événement se mesure à la quantité de temps qu’il clôt. Or l’humanité devient paysanne au néolithique, il y a dix mille ans. En France, nous étions encore 70% de paysans au début du XXe siècle, nous sommes 2% aujourd’hui. Vous voyez l’importance ! En un siècle, sans que l’on s’en rende compte, on a quitté le néolithique. On a commencé à tuer les paysans à la guerre de 14, puis à Stalingrad… A part les guerres, il y a eu aussi la révolution verte, les techniques biologiques, les engrais, la sélection des nouvelles espèces. Aujourd’hui, nous sommes tous des citadins, les campagnes sont vides.

Pas entièrement puisqu’il existe encore 2% de paysans…

Le paysan nouveau est quelqu’un d’admirable. C’est probablement le métier qui a fait le plus de progrès en quelques années. Il doit assimiler la quasi-totalité du savoir contemporain. Il est à la fois climatologue, chimiste, biologiste, commerçant, même commerçant international. Ce vieux paysan que le citadin méprisait autrefois parce qu’il était un cul-terreux est devenu un savant. Il doit tout savoir. Et, en plus, il est écologiste, il fait du bio… pour réparer les dégâts que l’on a causés au monde. Il est à l’avant-garde !

Il est donc écologiste ?

Bien sûr. Ce basculement majeur entre la terre et la ville, entre le rural et l’urbain, a donné naissance à ce qu’on appelle l’écologie. Il y avait un rapport de paysan au monde, il y a désormais un rapport de citadin. En fait, ce qui a changé, c’est la prise de conscience que nous pouvons faire mal au monde, et nous faire très mal aussi.

A-t-on vraiment pris conscience de la fragilité du monde ?

Notre agriculture actuelle est fondée sur quelque chose de très fragile: une énergie pas chère. Aujourd’hui, nos 2% de paysans pourraient labourer la totalité de la France en une heure. Mais supposez qu’il n’y ait plus de pétrole, il faut de nouveau 4 millions de personnes en plus pour nous nourrir. L’autre fragilité, c’est que, dans notre monde actuel, la disparité entre les pays riches et les pays pauvres est terrible. Pendant que nous devenons obèses, le tiers-monde crève de faim. C’est le spectacle le plus tragique que la planète puisse offrir.
Alors qu’on pourrait nourrir toute la planète…

C’est le paradoxe: ici on est en paix depuis soixante-cinq ans, ce qui n’était jamais arrivé depuis la guerre de Troie; on n’a jamais été aussi bien nourri, par aussi peu de gens; on a éradiqué la douleur; on a une espérance de vie longue, et une sexualité libre… Mais dès qu’on profite de quelque chose, on ne s’en rend plus compte. On trouve que c’est normal. En Occident, on n’a jamais été aussi heureux et on ne le sait pas.

La faute à qui?

Tout se passe comme si les politiques ignoraient la transformation profonde de la société. Ils font comme si on était encore en 1803. Avec les mêmes partages, les mêmes luttes… Et puisqu’on parle de la fin de notre monde paysan, il faut évoquer une autre conséquence tragique: le massacre de nos paysages. La France est probablement représentée aujourd’hui par la classe dirigeante la moins cultivée de son histoire. Regardez les entrées de villes. Lire la suite