Viveret : La réponse à la crise, c’est la sobriété heureuse

metrofrance.com, Patrick Viveret, le18 janvier 2009

« La réponse à la crise, c’est la sobriété heureuse »

Interview de Patrick Viveret, conseiller référendaire à la Cour des comptes et philosophe.

Patrick Viveret est l’auteur du rapport « Reconsidérer la Richesse » réalisé en 2002 à la demande de Guy Hascoët, secrétaire d’État à l’économie solidaire et publié aux éditions de l’Aube.

Aux Assises nationales du développement durable

Patrick Viveret intervient ce soir à la soirée d’ouverture des Assises nationales du développement durable qui se tiennent jusqu’à mercredi à Lyon. De 20 heures à 22 heures cette soirée débat aura lieu au Transbordeur autour du thème : Quel héritage laisserons-nous à nos enfants ?. L’événement est ouvert au public.

Programme sur www.andd.rhonealpes.fr

Si on prend trois grands budgets internationaux que sont l’armement, les stupéfiants et la publicité on se rend compte qu’ils représentent plus de trente fois la somme qui serait nécessaire pour traiter les problèmes fondamentaux de l’humanité.

En cette période de crise économique, sociale et écologique, comment regarder l’avenir avec un sourire ?

Il faut d’abord identifier le point commun aux différentes facettes de la crise. Ce point commun est la démesure. La démesure dans le productivisme que nous avons imposé à la nature est à l’origine de la crise écologique. La démesure est au cœur du découplage entre l’économie spéculative et l’économie réelle : avant la crise financière, sur les 3200 milliards de dollars qui s’échangeaient quotidiennement, moins de 3% correspondaient à des biens ou services réels. Enfin, il y a une démesure dans le creusement des inégalités sociales : 225 personnes détiennent l’équivalent du revenu de deux milliards et demi d’êtres humains. La réponse à la démesure, c’est la sobriété, un mode de développement qui est plus tourné vers l’être que vers l’avoir, vers le mieux-être comme réponse au mal-être.
Qu’entendez-vous par mal-être ?

Le mal-être et le mal de vivre sont au cœur des problèmes que nous connaissons. Si on prend trois grands budgets internationaux que sont l’armement, les stupéfiants et la publicité on se rend compte qu’ils représentent plus de trente fois la somme qui serait nécessaire pour traiter les problèmes fondamentaux de l’humanité tels que la faim, l’accès à l’eau potable et les soins de base ou le logement. Regardons de plus près ces budgets. Il est clair que le marché des stupéfiants répond au mal de vivre. Avec les dépenses militaires, pour l’essentiel, on gère de la peur, de la domination, de la maltraitance. C’est aussi du mal-être. La publicité nous parle du bonheur, de l’amour, de la beauté, de la sérénité, qui sont des aspirations fondamentales chez l’être humain. Mais elle nous dit que c’est la croissance dans l’ordre de l’avoir qui va nous permettre d’accéder à ces aspirations. Or, le désir dans l’ordre de l’être ne peut pas être comblé par une simple satisfaction dans l’ordre de l’avoir et de la consommation : après un bref moment de satisfaction, on retrouve de la frustration de la dépendance comparable à une addiction.

Quelle réponse alors à ce que vous qualifiez de démesure et de mal-être ?

En reliant les deux aspects de l’acceptation des limites face à la démesure et de l’autre coté la question du mieux-être comme réponse au mal-être, on est au cœur de ce que des sages contemporains comme Pierre Rabhi appellent la sobriété heureuse. C’est une démarche qui consiste à se repositionner sur l’essentiel, sur ce qui compte vraiment dans nos vies. Le cœur d’une réponse positive à la crise c’est se recaler sur cet essentiel pour mettre en place des politiques et des économies qui se réorientent vers le mieux-être plutôt que vers les plus avoir. Pour cela, d’indicateurs de richesse autres que le PIB qui nous utilisons depuis l’après-guerre.
Quels seraient par exemple ces nouveaux indicateurs ?

D’une part, il faut compter autrement, il y a quantité d’éléments qui peuvent être mesurés, qui donnent des informations capitales et qui ne sont pas présents dans les systèmes comptables dominants actuels. Aujourd’hui on marche sur la tête car les systèmes de comptes intègrent positivement des destructions dans la mesure où celles-ci sont à l’origine de flux monétaires (par l’exemple le garagiste qui répare une voiture après un accident de la route ou la déforestation qui permet de produire plus de céréales, ndlr). Mais il y a aussi le droit à ne pas tout compter : plus vous allez vers l’essentiel, plus vous allez vers de l’inquantifiable. Le bonheur, par exemple, est un élément déterminant, mais impossible à quantifier. Les nouveaux indicateurs de richesse prennent en compte des enjeux écologiques ou sociales majeures permettant de faire des choix de société qui intègrent l’ordre du mieux-être. L’humanité est confrontée à un certain nombre de rendez-vous critiques avec elle-même. Ces rendez-vous peuvent se terminer mal, mais l’humanité a également la possibilité d’utiliser ces défis pour franchir un saut qualitatif dans sa propre histoire.
Ce défi pour l’humanité est aussi un défi pour chacun de nous…

On a une tension dynamique entre des enjeux de transformation collective mais aussi des enjeux de transformation personnelle. Ce qui se joue pour l’humanité comme corps collectif se joue aussi dans chacune de nos propres vies. Lire la suite