Laure Noualhat : Je n’arrive pas à être écolo

liberation.fr, Laure Noualhat, le 28 juillet 2009

Je n’arrive pas à être écolo

Changer de comportements, d’habitudes, de système de valeurs… Le passage à l’acte n’est pas facile. Explications ludiques sur la quasi-impossibilité de vivre la vie en vert.

Après les épisodes riants où manger bio et pédaler quelques jours par an sur un Vélib’ rendaient le sauvetage de la planète excitant, Homo ecologicus jette l’éponge et s’en va déprimer à la campagne en 4 x 4, ambiance «Tout est foutu de toute façon…» Bah oui, tout est foutu, et alors ?

L’engouement pour le green donne des boutons à plus d’un humain. On le sent dans la presse (le Monde 2 :«Dur dur d’être écolo !» ; Elle : «L’écologie est-elle une nouvelle religion ?»…), où fleurit une écologie qualifiée de pénible, contraignante, peine-à-jouir et idéologue. Vivre en vert est-il voué à l’échec ?

Précontemplation

Le niveau d’information sur la crise écologique n’a jamais été aussi élevé, et pourtant, le passage à l’acte se fait attendre. D’où viennent les blocages ? Tels sont les thèmes défrichés par l’éco-psychologie, un mouvement qui pense la crise environnementale comme une crise morale, symptomatique de nos sociétés émotionnellement immatures. «Le changement passe par divers stades dont les deux premiers sont la précontemplation et la contemplation, explique Jean-Pierre Le Danff, écopsychologue qui anime un groupe de travail à la Fondation Nicolas Hulot. La majorité de nos contemporains n’en sont qu’à la précontemplation : ils sont de plus en plus nombreux à s’en faire une idée, mais elle n’a pas encore percolé dans leur être, en tant que réalité qui les touche et les concerne. Or, on ne change que quand on est en contact avec la réalité et qu’on voit les dangers actuels et futurs

Voir les dangers peut tétaniser ou sidérer. Or, être écolo s’apparente encore à un chemin pavé d’écogestes insuffisants, inadaptés ou impossibles à réaliser. A la première embûche venue, Homo modernicus, habitué à obtenir tout ce qu’il veut quand il le veut, tourne le dos aux solutions. Pourquoi lambine-t-on ? «La notion de limites apparaît insupportable à nos sociétés, analyse Séverine Millet, auteure de Nature humaine, une lettre électronique. Changer de comportement est insuffisant, la crise appelle à un revirement en profondeur du système de valeurs que notre éducation, notre culture, notre histoire ont contribué à forger.»

Or, chatouiller ce système ou les représentations sociales, c’est activer de puissantes résistances, inconscientes. Vu de l’extérieur, décrocher de la cigarette est simple comme un patch. De l’intérieur, tous les fumeurs ou ex-fumeurs savent que c’est bien plus complexe. Idem en écologie. On ne se désintoxique pas d’un système de valeurs en se contentant de manger, rouler, dormir, baiser bio, vert et équitable. Bien qu’utile, cela ne suffit pas. Loin s’en faut. Comment dépasser le stade comportemental ? Lire la suite

Comment se fabriquer un cerveau vert ?

environnement.blogs.liberation.fr, Laure Noualhat, le 22 avril 2009

Comment se fabriquer un cerveau vert?

Dans l’édition du NYT Magazine parue le 19 avril, il se trouve un extraordinaire papier sur le cerveau vert. Pourquoi est-ce si compliqué de convertir nos cerveaux aux grands enjeux environnementaux tels que le changement climatique ou pire encore, l’effondrement de la biodiversité ? D’après les chercheurs en sciences cognitives, les comportementalistes et ceux qui planchent sur les caractéristiques de nos prises de décision, ces sujets de recherche pourraient porter en eux bien plus de solutions que les sauts technologiques dont on nous rabâche l’impérieuse nécessité. Et si les clefs de la lutte contre les périls climatiques et écologiques, qui implique de multiples changements de comportement, étaient en nous ? Tout simplement.

Le journaliste Jon Gertner a passé deux jours à l’Université de Columbia où un colloque sur l’environnement a réuni la crème de la science cognitive. Les recherches sur l’être humain confronté à des choix simples ou multiples dans les domaines de l’économie, de la santé ou de la consommation, …, existent depuis longtemps. Mais rien de similaire n’avait jusqu’alors été tenté en matière d’environnement. C’est chose faite avec les travaux du Centre de recherches sur les décisions environnementales (Cred), une branche de la recherche comportementale, à l’intersection entre la psychologie, l’économie et la science qui s’intéresse aux processus déterminant nos choix et nos comportements. Pourquoi devient-on écolo ? Pourquoi pas ? Pourquoi accepte-t-on de changer ? Pourquoi reste-t-on aveugle ? De quoi se contente-t-on ? Etc. Le sujet est, avouons-le, passionnant.

« Commençons par considérer que le changement climatique est anthropique. », démarre Elke Weber, l’une des chercheuses de Columbia. « Les gens sont tombés plus ou moins d’accord avec cela. Cela signifie que le changement climatique est causé par le comportement humain. Ce qui ne signifie pas que les solutions techniques n’ont pas leur place. Mais si ce phénomène est causé par le comportement humain, alors la solution réside aussi, probablement, dans le changement des comportements humains. »

J’en vois d’ici opiner du chef, considérant cela comme évident. Tant mieux, alors c’est aux autres que ce papier s’adresse, en priorité ! Le journaliste a assisté aux tests du Cred. D’après ses chercheurs, le changement climatique est une opportunité en or pour étudier nos réactions et nos arbitrages sur des problématiques au long cours. Quels sacrifices serions-nous prêts à mettre en œuvre aujourd’hui pour obtenir des bénéfices climatiques incertains et surtout très lointains ? En gros, qui accepte de monter dans un avion dont les probabilités d’arriver à bon port sont de 15% ? Hmmm, qui ?

La prise de décision –c’est-à-dire l’évaluation des risques- est communément considérée comme deux systèmes travaillant en parallèle. L’un bosse de façon analytique, pèse le pour et le contre, les coûts et les bénéfices de telle décision. L’autre, plus instinctif, envisage le risque comme un sentiment: une réaction primitive et urgente au danger, basée sur l’expérience personnelle. Le problème du système analytique, c’est qu’il considère que le bénéfice au court terme est préférable au bénéfice à long terme. En gros, nous ne sommes guère incités à changer de mode de vie pour garantir –et encore, rien ne le garantit- un meilleur avenir climatique. Et avec le système basé sur l’émotion, ce n’est pas mieux : difficile d’évaluer les dangers de périls que l’on ne vit pas ou par télé interposée (sécheresses, montée du niveau des océans, …).

Les travaux d’Elke Weber montrent aussi que nous avons un quota d’inquiétudes au-delà duquel on interchange les problèmes. Nous sommes incapables de maintenir notre peur du changement climatique lorsque Lire la suite