Edgar Morin : Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/01/08/edgar-morin-les-nuits-sont-enceintes_1462821_3232.html

lemonde.fr, Edgar Morin, le 8 janvier 2011

Edgar Morin : « Les nuits sont enceintes »

En 2010, la planète a continué sa course folle propulsée par le moteur aux trois visages mondialisation-occidentalisation-développement qu’alimentent science, technique, profit sans contrôle ni régulation.

L’unification techno-économique du globe se poursuit, sous l’égide d’un capitalisme financier effréné, mais elle continue à susciter en réaction des « refermetures » ethniques, nationales, religieuses, qui entraînent dislocations et conflits. Libertés et tolérances régressent, fanatismes et manichéismes progressent. La pauvreté se convertit non seulement en aisance de classe moyenne pour une partie des populations du globe, mais surtout en immenses misères reléguées en énormes bidonvilles.

L’occidentalisation du monde s’est accompagnée du déclin désormais visible de l’Occident. Trois énormes nations ont monté en puissance ; en 2010, la plus ancienne, la plus peuplée, la plus économiquement croissante, la plus exportatrice intimide les Etats d’Occident, d’Orient, du Sud au point de susciter leur crainte d’assister à la remise d’un prix Nobel à un dissident chinois emprisonné.

En 2010 également, pour une première fois, trois pays du Sud se sont concertés à l’encontre de toute influence occidentale : Turquie, Brésil et Iran ont créé ce sans précédent. La course à la croissance inhibée en Occident par la crise économique se poursuit en accéléré en Asie et au Brésil.

La mondialisation, loin de revigorer un humanisme planétaire, favorise au contraire le cosmopolitisme abstrait du business et les retours aux particularismes clos et aux nationalismes abstraits dans le sens où ils s’abstraient du destin collectif de l’humanité.

Le développement n’est pas seulement une formule standard d’occidentalisation qui ignore les singularités, solidarités, savoirs et arts de vivre des civilisations traditionnelles, mais son déchaînement techno-économique provoque une dégradation de la biosphère qui menace en retour l’humanité.

L’Occident en crise s’exporte comme solution, laquelle apporte, à terme, sa propre crise. Malheureusement, la crise du développement, la crise de la mondialisation, la crise de l’occidentalisation sont invisibles aux politiques. Ceux-ci ont mis la politique à la remorque des économistes, et continuent à voir dans la croissance la solution à tous les problèmes sociaux. La plupart des Etats obéissent aux injonctions du Fonds monétaire international (FMI), qui a d’abord partout prôné la rigueur au détriment des populations ; quelques-uns s’essaient aux incertitudes de la relance

Mais partout le pouvoir de décision est celui des marchés, c’est-à-dire de la spéculation, c’est-à-dire du capitalisme financier. Presque partout les banques, dont les spéculations ont contribué à la crise, sont sauvées et conservées. Le marché a pris la forme et la force aveugle du destin auquel on ne peut qu’obéir. La carence de la pensée partout enseignée, qui sépare et compartimente les savoirs sans pouvoir les réunir pour affronter les problèmes globaux et fondamentaux, se fait sentir plus qu’ailleurs en politique. D’où un aveuglement généralisé d’autant plus que l’on croit pouvoir disposer des avantages d’une « société de la connaissance ».

Le test décisif de l’état de régression de la planète en 2010 est l’échec de la personne la plus consciente de la complexité planétaire, la plus consciente de tous les périls que court l’humanité : Barack Obama. Sa première et modeste initiative pour amorcer une issue au problème israélo-palestinien, la demande du gel de la colonisation en Cisjordanie, s’est vu rejeter par le gouvernement Nétanyahou. La pression aux Etats-Unis des forces conservatrices, des évangélistes et d’une partie de la communauté juiver paralyse tout moyen de pression sur Israël, ne serait-ce que la suspension de l’aide technique et économique. La dégradation de la situation en Afghanistan l’empêche de trouver une solution pacifique au conflit, alors qu’il est patent qu’il n’y a pas de solution militaire. L’Irak s’est effectivement démocratisé, mais en même temps s’est à demi décomposé et subit l’effet de forces centrifuges. Obama résiste encore aux énormes pressions conjuguées d’Israël et des chefs d’Etat arabes du Moyen-Orient pour intervenir militairement en Iran. Mais la situation est devenue désespérée pour le peuple palestinien.

Tandis qu’Etats-Unis et Russie établissent en 2010 un accord pour la réduction des armes nucléaires, le souhait de dénucléarisation généralisée, unique voie de salut planétaire, perd toute consistance dans l’arrogance nucléaire de la Corée du Nord et l’élaboration probable de l’arme nucléaire en Iran. Si tout continue l’arme nucléaire sera miniaturisée, généralisée et privatisée.

Tout favorise les montées aux extrêmes y compris en Europe. L’Europe n’est pas seulement inachevée, mais ce qui semblait irréversible, comme la monnaie unique, est menacé. L’Europe, dont on pouvait espérer une renaissance de créativité, se montre stérile, passive, poussive, incapable de la moindre initiative pour le conflit israélo-palestinien comme pour le salut de la planète. Pire : des partis xénophobes et racistes qui prônent la désintégration de l’Union européenne sont en activité. Ils demeurent minoritaires, comme le fut pendant dix ans le parti nazi en Allemagne que nul dans le pays le plus cultivé d’Europe, dans le pays à la plus forte social-démocratie et au plus fort Parti communiste, n’avait imaginé qu’il puisse accéder légalement au pouvoir.

La marche vers les désastres va s’accentuer dans la décennie qui vient. A l’aveuglement de l’homo sapiens, dont la rationalité manque de complexité, se joint l’aveuglement de l’homo demens possédé par ses fureurs et ses haines.

La mort de la pieuvre totalitaire a été suivie par le formidable déchaînement de celle du fanatisme religieux et celle du capitalisme financier. Partout, les forces de dislocation et de décomposition progressent. Toutefois, les décompositions sont nécessaires aux nouvelles compositions, et un peu partout celles-ci surgissent à la base des sociétés. Partout, les forces de résistance, de régénération, d’invention, de création se multiplient, mais dispersées, sans liaison, sans organisation, sans centres, sans tête. Par contre, ce qui est administrativement organisé, hiérarchisé, centralisé est sclérosé, aveugle, souvent répressif.

L’année 2010 a fait surgir en Internet de nouvelles possibilités de résistance et de régénération. Certes, Lire la suite

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Indignez-vous : Les vœux de résistance de Stéphane Hessel

mediapart.fr, Stéphane Hessel, le 30 Décembre 2010

http://www.mediapart.fr/journal/international/301210/les-voeux-de-resistance-de-stephane-hessel

Les vœux de résistance de Stéphane Hessel

A 93 ans, Stéphane Hessel est le plus jeune d’entre nous par la vitalité de son engagement et sa force d’espérance. Né à Berlin en 1917, immigré en France en 1925, naturalisé en 1937, prisonnier évadé en 1940, il rejoint le général de Gaulle à Londres en 1941. Résistant, agent de liaison au BCRA, il est arrêté en France en 1944, puis déporté, notamment au camp de Dora, où il échappera de justesse à la pendaison. Diplomate à partir de 1945, ambassadeur de France, il fera de la question des droits de l’homme son combat sans partage ni relâche, comme l’illustre son ferme engagement pour la cause palestinienne. En cette fin d’année 2010, Stéphane Hessel est unanimement célébré comme une sorte d’incarnation de l’exact contraire de cette basse époque que symbolise le sarkozysme. Reprise de son appel lancé lors de la cérémonie annuellement organisée par Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui au plateau des Glières, haut lieu de la résistance et de son martyr, l’exceptionnel succès de librairie d’Indignez-vous! est à lui seul un chaleureux signe d’espoir en cette froidure hivernale.

Ami et soutien de la première heure de Mediapart, Stéphane Hessel a volontiers accepté de présenter ses vœux d’un citoyen résistant à tous «les citoyens et citoyennes qui savent résister». L’enregistrement a eu lieu en son domicile parisien, jeudi matin 30 décembre. Qu’il en soit chaleureusement remercié. Voici donc avec un peu d’avance des vœux de résistance, en quelque sorte nos contre-vœux avant ceux que prononcera, vendredi 31 décembre 2010 au soir, un président aussi discrédité qu’inaudible. Leur texte est en-dessous de la vidéo, et tous deux sont en accès libre. N’hésitez donc pas à les faire circuler, à les envoyer à vos proches et à vos amis, à les transformer en une grande vague d’espérance face à l’inquiétude.

Mes chers compatriotes,

La première décennie de notre siècle s’achève aujourd’hui sur un échec. Un échec pénible pour la France ; un échec grave pour l’Europe ; un échec inquiétant pour la société mondiale.

Souvenez-vous des objectifs du millénaire pour le développement, proclamés en 2000 par la Conférence mondiale des Nations Unies. On se proposait de diviser par deux en quinze ans le nombre des pauvres dans le monde. A la même date, on entamait une nouvelle négociation pour mettre un terme au conflit vieux de trente ans du Proche Orient – les Palestiniens auraient droit à un Etat sous deux ans. Echec sur toute la ligne! Une plus équitable répartition entre tous des biens communs essentiels que sont l’eau, l’air la terre et la lumière? Elle a plutôt régressé, avec plus de très riches et plus de très très pauvres que jamais.

Les motifs d’indignation sont donc nombreux. Ce petit livre Indignez-vous! – qui a eu un extraordinaire succès auprès des parents, et plus encore de leurs enfants, auxquels il s’adresse –, c’est quelque chose qui me touche profondément. De quoi faut-il donc que ces jeunes s’indignent aujourd’hui ? Je dirais d’abord de la complicité entre pouvoirs politiques et pouvoirs économiques et financiers. Ceux-ci bien organisés sur le plan mondial pour satisfaire la cupidité et l’avidité de quelques-uns de leurs dirigeants ; ceux-là divisés et incapables de s’entendre pour maîtriser l’économie au bénéfice des peuples, même s’ils ont à leur disposition la première organisation vraiment mondiale de l’histoire, ces Nations Unies auxquelles pourraient être confiées d’un commun accord l’autorité et les forces nécessaires pour porter remède à ce qui va mal.

Au moins nous reste-t-il une conquête démocratique essentielle, résultant de deux siècles de lutte citoyenne. Elle nous permet de Lire la suite

Simon Charbonneau présentera son ouvrage : « Résister pour sortir du développement » librairie Mollat à Bordeaux le 11 septembre

Simon Charbonneau présentera son ouvrage : « Résister pour sortir du développement » Le droit entre nature et liberté – Editions Sang de la Terre

Vendredi 11 septembre 2008 à 18 h

Salons Albert Mollat, 11, rue vital-carles, Bordeaux

Le débat sera animé par Noël Mamère

La logique ultime d’un système comme le notre, d’instaurer progressivement, au nom de la survie de l’humanité, un État mondial imperméable à toute exigence démocratique. La crise écologique et économique actuelle pousse d’ailleurs à rendre cette perspective crédible, car seules des mesures prises à l’échelle de la planète peuvent aujourd’hui prétendre à être efficaces. Pourtant il existe un décalage phénoménal entre l’intégration technico-économique à l’échelle mondiale et les moyens de gouvernance et de régulation qui restent nationaux.

L’humanité ne s’en sortira pas sans s’engager dans une voie opposée à celle empruntée jusqu’à présent car les mesures qui ont été prises ne feront, tout au plus, que repousser les échéances douloureuses auxquelles nous ne pourrons pas échapper et contribuer à entretenir l’illusion collective d’une issue de secours constituée par un recours accru à la techno science et au management international des risques majeurs. L’avenir de notre planète ne peut faire l’économie d’une remise en question radicale, à la fois de ses pratiques et de son imaginaire. Aujourd’hui, on n’est qu’au début de ce dur labeur.

De combats menés de l’échelle individuelle à celle globale des instances internationales pourrait alors naître l’espoir Lire la suite

Développement Durable : encore un effort ?!

cdurable.info, Laure Rivory, le 14 mai 2009

Développement Durable : encore un effort ?!

La résistance au changement : une hypothèse pour donner envie de s’encourager mutuellement

Parce que les enjeux du développement durable se situent à un niveau global et éloigné de notre réalité quotidienne, la nécessité du changement peut avoir du mal à nous concerner….une hypothèse pour y voir plus clair..

Deux environnements différents d’action

La résistance au changement et les freins observés concernant l’engagement en faveur du développement durable pourraient provenir du décalage entre deux types d’environnement :

– notre environnement proche, immédiat, concret et familier qui nous concerne dans la vie de tous les jours,

– et l’environnement éloigné et abstrait dans lequel nous devons nous projeter pour envisager les retombées potentielles de nos efforts de changement.

Du décalage entre ces deux environnements pourraient surgir des facteurs de freins et de résistance.

L’environnement dans lequel doit être prise la décision de s’engager en faveur du développement durable est en effet un environnement qui paraît abstrait, lointain et théorique d’une part, et d’autre part il semble entrer en contradiction avec notre environnement et notre mode de vie courant, qu’il faudrait remettre en question avec des efforts (en temps, en argent) et des dérangements.

Cet environnement pour lequel il m’est demandé de me placer à un niveau global, celui de la « planète », est invisible pour moi, et de plus il peut me paraître hypothétique. Les deux environnements, celui que je vis, et celui dont on me demande de prendre conscience, ne se croisent pas forcément.

Un peu d’imagination….

Outre le caractère lointain de cet environnement pour lequel je peux ne pas me sentir concerner, le développement durable pourrait demander un certain sens de « l’imagination » ! Pourquoi ?

Pour identifier ces facteurs de résistance, amusons-nous à rechercher tout ce que nous devons nous dire pour nous convaincre, si nous ne sommes pas déjà convaincus, que le développement durable est une bonne chose.

Pour m’engager en faveur du développement durable, je dois Lire la suite