Edgar Morin, une voie pour éviter le désastre annoncé

rue89.com, Zineb Dryef et Pierre Haski, le 23 janvier 2011

http://www.rue89.com/entretien/2011/01/23/edgar-morin-une-voie-pour-eviter-le-desastre-annonce-187032

Edgar Morin, une voie pour éviter le désastre annoncé

A 89 ans, Edgar Morin continue de produire une réflexion riche et tournée vers l’avenir. Cet ancien résistant, ex-communiste, sociologue et philosophe, à qui, sans le savoir, Nicolas Sarkozy empruntait il y a quelques années le concept de « politique de civilisation », vient de produire un nouvel ouvrage, « La Voie », dans laquelle il fait à la fois un constat sévère et angoissant des maux de notre époque, et tente de donner quelques pistes pour l’avenir. Entretien avec Rue89.

Rue89 : Nous avons été frappés par votre pessimisme en lisant votre livre. Vous prédisez une catastrophe de l’humanité tout en disant que le pire n’est jamais sûr. La note d’espoir de la fin s’adresse à ceux qui survivront au cataclysme…

Edgar Morin : Ecrire 300 pages de propositions pour l’avenir n’est pas pessimiste. Si j’avais été pessimiste, j’aurais été Cioran, j’aurais écrit quelques maximes disant « tout est foutu ».

Je me place d’un point de vue qui est celui de la distinction entre le probable de l’improbable. Le probable, pour un observateur donné dans un lieu donné, consiste à se projeter dans le futur à partir des meilleures informations dont il dispose sur son temps.

Evidemment, si je projette dans le futur le cours actuel du devenir de la planète, il est extrêmement inquiétant. Pourquoi ?

Non seulement il y a la dégradation de la biosphère, la propagation de l’arme nucléaire mais il y a aussi une double crise : crise des civilisations traditionnelles sous le coup du développement et de la mondialisation, qui n’est rien d’autre que l’occidentalisation, et crise de notre civilisation occidentale qui produit ce devenir accéléré où la science et la technique ne sont pas contrôlées et où le profit est déchaîné.

La mort de l’hydre du totalitarisme communiste a provoqué le réveil de l’hydre du fanatisme religieux et la surexcitation de l’hydre du capital financier.

Ces processus semblent nous mener vers des catastrophes dont on ne sait pas si elles vont se succéder ou se combiner. Tous ces processus, c’est le probable.

Seulement, l’expérience de l’histoire nous montre que l’improbable bénéfique arrive. L’exemple formidable du monde méditerranéen cinq siècles avant notre ère : comment une petite cité minable, Athènes, a-t-elle pu résister deux fois à un gigantesque empire et donner naissance à la démocratie ?

J’ai vécu autre chose. En l’automne 1941, après avoir quasi détruit les armées soviétiques qu’il avait rencontrées, Hitler était arrivé aux portes de Leningrad et de Moscou. Or à Moscou, un hiver très précoce a congelé l’armée allemande. Les soviétiques étaient déjà partis de l’autre côté de l’Oural.

L’histoire aurait pu être différente si Hitler avait déclenché son offensive en mai comme il l’avait voulu et non pas en juin après que Mussolini lui eut demandé de l’aide, ou si Staline n’avait pas appris que le Japon n’attaquerait pas la Sibérie, ce qui lui a permis de nommer Joukov général sur le front du Moscou.

Le 5 décembre, la première contre-offensive soviétique a libéré Moscou sur 200 kilomètres et deux jours plus tard, les Américains sont entrés en guerre. Voilà un improbable qui se transforme en probable.

Aujourd’hui, quel est le nouvel improbable ? La vitalité de ce l’on appelle la Lire la suite

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Texte inédit de mars 2010 d’Edgar Morin : LA VOIE

Un texte inédit d’Edgar Morin (nouvelle version : mars 2010).

LA VOIE

Sparsa colligo[1]

La grande Voie n’a pas de porte. Des milliers de routes y débouchent – Proverbe zen

Il y a ceux qui voudraient améliorer les hommes et il y a ceux qui estiment que cela ne se peut qu’en améliorant d’abord les conditions de leur vie. Mais il apparaît que l’un  ne  va pas sans l’autre et on ne sait par quoi commencer – André Gide Journal 1942-49, p.31

Les forces « extérieures » du monde sont les mêmes que celles qui nous agitent intérieurement ; ses drames, ses tentations, ses lâchetés, ses cruautés  procèdent aussi de la vie intérieure de tous les autres êtres humains….Les cruautés des tyrans leur viennent d’une vie intérieure qui nous est commune  à tous – Pierre Guyotat

Il faudrait voir d’une part si le projet humain réalisé durant ces six millénaires par l’homo historicus est le seul projet humain possible et d’autre part voir s’il ne faudrait pas faire aujourd’hui quelque chose d’autre. – Raimundo Pannikar

Si le domaine des idées est révolutionné, la réalité ne peut demeurer telle qu’elle est – Hegel

Nous continuons à chercher des dépanneurs de la planète alpha, alors que nous sommes sur la planète beta – Ph. Caillé

Une terre finie peut-elle supporter un projet infini ? – Leonardo Boff

Quiconque croit qu’une croissance exponentielle peut durer toujours dans un monde fini, est ou un fou ou un économiste – Kenneth Boulding

Nous sommes condamnés à mûrir si nous ne voulons pas être condamnés à mourir – XX

Je ne cesse d’avoir de nouvelles preuves qu’un grand potentiel de bonne volonté sommeille en nous.  Celle-ci n’est qu’atomisée, intimidée, piégée, paralysée et désemparée. Dans cette situation, il est du devoir des hommes politiques de ramener à la vie ce potentiel timide et sommeillant, de lui proposer une  voie, de lui frayer un passage, de lui redonner assurance, possibilité de se réaliser, bref espoir. – Vaclav Havel

Chaque chose en tout temps marche avec son contraire – Les mille et une nuits

Liez les extrêmes et vous aurez le véritable milieu – Fiedrich Schlegel

Pour atteindre l’humanité il faut le sens d’un au-dela de l’humanité – Friedrich Schlegel

Notre temps n’est pas assez mûr pour cela, disent-ils toujours. Est ce une raison pour y renoncer ? – Friedrich Schlegel

La réalité envoie des signes annonciateurs à l’humanité – Peter Sloterdyk

Tout se passe comme si nous savions que quelque chose d’énorme va soit se produire, soit échouer lamentablement – Mahaswata Devi

La crise sociale, économique et spirituelle actuelle peut être dépassée grâce à la science, la spiritualité et la fraternité – Krishnammal Jagannathan

Il ne s’agit pas de trouver des « solutions » pour certains « problèmes » mais de viser à une alternative globale à l’état de choses existant, une civilisation nouvelle, un mode de vie autre, qui ne serait pas la négation abstraite de la modernité, mais son dépassement (aufhebung), sa négation déterminée, la conservation de ses meilleurs acquis, et son au-delà vers une forme supérieure de la culture – une forme qui restituerait à la société certaines qualités humaines détruites par la civilisation bourgeoise industrielle. Cela ne signifie pas un retour au passé, mais un détour par le passé, vers un avenir nouveau… – Michaël Lowy

Première partie :

La difficulté de penser le présent

– la conscience est toujours en retard par rapport à l’immédiat : « no sabemos lo que pasa y eso es lo que pasa » (Ortega y Gasset)

– il y a la rapidité  des processus en cours

– il y a la complexité propre à la globalisation : inter-retro-actions innombrables entre processus extrêmement divers (économiques, sociaux, démographiques, politiques, idéologiques, religieux, etc)

– il y a nos carences cognitives :

les cécités d’une connaissance qui, compartimentant les savoirs, désintègre les problèmes fondamentaux et globaux qui nécessitent une connaissance transdisciplinaire

l’occidentalo-centrisme qui nous situe sur le trône de la rationalité et nous donne l’illusion d’être dans l’universel

Ainsi ce n’est pas seulement notre ignorance, c’est aussi notre connaissance qui  nous aveugle.

De la mondialisation à la globalisation

Le processus de mondialisation commence à la fin du XVe siècle avec Lire la suite

François Ewald, professeur au CNAM : la crise offre une nouvelle chance à l’écologie politique

latribune.fr, Éric Benhamou, le 10 août 2009

Dans notre série d’été Visions de l’après-crise, « La Tribune » a interrogé François Ewald, professeur au CNAM. Selon lui, la crise offre une nouvelle chance à l’écologie politique. Mais l’Europe face aux puissances émergentes sera le grand sujet de demain.

Cette crise révèle-t-elle une rupture avec le monde « d’avant » ?

Cette crise n’est pas une crise du système capitaliste, mais une crise du pouvoir au sein de ce système, comme le capitalisme en a d’ailleurs connu d’autres. Le monde financier a progressivement pris le pouvoir à partir des années 80 à la faveur de la globalisation. Il a su imposer un discours, dont beaucoup d’économistes se sont faits les porte-parole, repris pratiquement par l’ensemble des acteurs économiques sur les vertus du marché, de l’autorégulation, du « corporate gouvernance ». Pourtant, beaucoup se posaient des questions sur la pérennité de ce modèle de croissance et sur les dérives du capitalisme financier, marqué par une temporalité extrêmement courte et un besoin obsessionnel de faire fortune rapidement. Ces alertes furent déniées. Cette crise est avant tout une crise de la gouvernance et elle marque la défaite d’une idéologie. La finance ne peut plus prétendre gouverner le monde, idéologiquement au moins.

L’échec d’une idéologie signifie-t-il une perte de pouvoir ?

Certainement. Les financiers le savent bien, qui avaient pris les moyens d’installer leur pouvoir dans sa dimension idéologique aussi. Il n’y a plus, pour un temps, de « discours du capitalisme ». Mais si la finance a perdu le pouvoir, elle n’a pas perdu pour autant son pouvoir économique. Elle demeure un rouage essentiel de l’économie et les politiques le savent bien. De ce point de vue, nous vivons un nouvel avatar de la vieille rivalité entre le financier et le politique, l’un essayant de dominer l’autre alors qu’aucun des deux ne peut vivre sans l’autre. Le pouvoir politique sauve le monde financier, sans lequel on n’imagine pas de vivre, pour cela il s’endette à des niveaux inégalés, ce qui ne manque pas de renforcer le pouvoir financier. « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette… »

Finalement, vous ne décelez aucune remise en cause radicale du capitalisme à l’aune de cette crise…

Il est peut-être temps de sortir Marx de nos têtes, et cesser de penser que le capitalisme est condamné à aller à sa destruction. Ce n’est pas parce que le capitalisme ne fonctionne pas comme le dit la théorie qu’il ne marche pas, cahin-caha, dans la réalité. Un des phénomènes les plus singuliers et les plus importants de cette crise, que l’on nous dit comparable à celle de 1929, est que les critiques habituels du capitalisme sont restés aux abonnés absents. Il est vrai qu’on ne voit pas comment le socialisme de « troisième voie » pourrait faire sérieusement la critique de ce dont il s’est fait l’agent politique. Quant aux néo-marxistes, l’histoire les a remerciés en 1989. Ce n’est pas le moins inquiétant : les contestataires sociaux les plus radicaux ont en effet considéré que cette crise financière était un « non-événement », une péripétie par rapport aux vrais sujets : le changement climatique, l’existence de l’homme sur terre. La dimension sociale de la crise, terrible pour ceux qui la subissent, n’a pas de traduction politique. Cela ne veut pas dire que la crise n’est pas aussi sociale, mais que les mouvements sont désespérés. Ils peuvent devenir violents, emprunter les voies minoritaires du terrorisme qui fait si peur au nom de la mystérieuse « insurrection qui vient ».

Cette crise aura-t-elle néanmoins des conséquences politiques ?

J’ai parlé du pouvoir intellectuel, qui est à prendre. Ce n’est pas rien. Cette crise a déjà ses traductions politiques, mais, sur ce terrain, l’essentiel est à venir. Il y a eu en novembre dernier l’élection d’un Noir à la présidence des États-Unis. Un événement considérable. Il y a l’agonie des socialismes. Il y a la victoire des écologistes aux dernières élections européennes, qu’il ne faut pas sous-estimer. L’écologie est en train de prendre le pouvoir intellectuel et politique. La crise renforce Lire la suite

Aux Etats-Unis, les religieux se convertissent à l’écologie

eco.rue89.com, Hélène Crié-Wiesner, Ecrivain, spécialisée en environnement, le 8 mai 2009 

Aux Etats-Unis, les religieux se convertissent à l’écologie

Des associations chrétiennes mènent campagne pour que le Congrès protège les plus pauvres face au réchauffement climatique.

 (De Raleigh, Caroline du Nord) Religieux et militaires américains viennent de sceller une union sacrée pour lutter contre les changements climatiques. Leur campagne de pub à la radio implore le Congrès d’adopter très vite une loi efficace, qui devra particulièrement protéger les pauvres contre les dégâts écologiques.

Après les ouvriers de l’acier au chômage appelant fort laïquement les élus à voter une loi limitant les émissions de gaz à effet de serre, les chrétiens s’impliquent à leur tour dans cette bataille écolo-législative. Avec des arguments un poil différents :

« A mesure que monte le niveau des mers et que les rivières s’assèchent, les créatures divines appellent au secours. Refuser d’entendre cet appel aurait de graves conséquences.

« Le changement climatique aura un impact terrible sur les pauvres. Il affectera notre sécurité nationale, notre prospérité économique, et l’avenir de nos enfants. Cependant, même si la partie semble mal engagée, la rédemption est toujours possible. »

Un pasteur super-star

Depuis mercredi, la célèbre voix chaude du Révérend Joel Hunter martèle ce message de 60 secondes sur le vaste réseau des radios chrétiennes de huit Etats du Sud, où l’électorat religieux a toujours été très fort : en Géorgie, en Floride, en Caroline du Nord, au Mississipi, en Alabama, en Louisiane, en Virginie et dans l’Ohio.

Joel Hunter, qui officie dans une mega-church de Floride, a été désigné par Obama (lequel est plutôt calme côté religion) comme « l’un de ses cinq pasteurs préférés ».

Hunter a beau être républicain (donc de droite), il présente l’avantage, aux yeux des démocrates, d’être un leader évangélique new-look : quelqu’un qui s’intéresse plus aux enjeux écologiques qu’aux traditionnels chevaux de bataille des groupes religieux, tels que Lire la suite