Jean Gadray : Pour une société du plein-emploi sans croissance

lemonde.fr, Jean Gadrey, le 12 juin 2009

Pour une société du plein-emploi sans croissance

Nous allons devoir changer de paradigme de développement. La crise nous y conduit. Manifestement, les électeurs y pensent, et pas seulement ceux qui ont voté « écologie ». Le paradigme actuel est fondé sur l’impératif de croissance, avec le raisonnement suivant :

1 – Il y aura toujours des gains de productivité du travail, car le progrès technique permet de « produire la même chose avec moins de travail » ;

2 – Pour maintenir l’emploi, il faut donc soit réduire sans cesse la durée du travail au rythme des gains de productivité, soit augmenter la production (c’est la croissance) au même rythme, soit mélanger ces deux solutions.

Ce schéma a été vérifié depuis un demi-siècle, bien qu’avec des ratés. Il va s’écrouler. Il faudra créer massivement des emplois sans croissance ni gains de productivité. Pour deux raisons.

La première est que les gains de productivité permettent certes de produire plus de biens avec la même quantité de travail, mais pas avec la même quantité de ressources naturelles, d’énergie et de pollutions diverses. Cela n’était pas trop grave tant que l’on restait loin des seuils d’épuisement ou de renouvellement naturel de ces ressources. Cela devient aujourd’hui le problème majeur. Il va donc falloir privilégier des solutions économisant non plus seulement le travail (gains de productivité), mais aussi, de plus en plus, les ressources naturelles et les rejets (gains de durabilité). Ce qui conduit à la deuxième faille du raisonnement « croissanciste ».

Le fait est massif : produire des biens (ou des services) de façon écologiquement durable exige plus de travail que produire les « mêmes » biens en détruisant les ressources naturelles et le climat. Or, les comptes actuels de la croissance et des gains de productivité ne font aucune différence entre ces deux types de production. Supposons qu’on remplace progressivement l’agriculture industrielle, avec ses innombrables dommages collatéraux sur l’environnement et sur la santé, par de l’agriculture biologique de proximité.

A production identique en quantité, il faudrait approximativement 50 % d’emplois en plus. Les comptes nationaux actuels nous diront alors que la croissance est nulle (même quantité produite) et que la productivité du travail baisse. Pourtant, on aura créé de nombreux emplois, il y aura plus de valeur ajoutée agricole, et surtout la qualité et la durabilité de la production auront été bouleversées positivement.

Dans un autre secteur essentiel, celui de l’énergie, le scénario NégaWatt, Lire la suite

Amory Lovins : En 2040, plus besoin de pétrole aux USA

environnement.blogs.liberation.fr, Laure Noualhat, le 16 mai 2009

En 2040, plus besoin de pétrole aux USA

Cela fait bientôt 33 ans que cet homme détient la solution aux problèmes énergétiques. Time magazine vient d’ailleurs de lui rendre hommage en le classant parmi les 100 personnalités de l’année. Amory Lovins, de passage à Paris pour la promotion de son ouvrage consacré au capitalisme naturel (publié aux Etats-Unis en 1999, ndlr), est un pionnier discret. Au sein de l’Institut Rocky Mountain, think-tank qu’il a créé en 1983, il conseille de grosses entreprises comme le constructeur automobile Ford ou le chimiste Dow Chemical en matière d’efficacité énergétique, et peut se targuer d’avoir l’oreille des plus proches conseillers d’Obama sur la question. Ce type voit loin: il promet que les Etats-Unis pourront intégralement se passer de pétrole en 2040. Entre deux coups de fourchette, interview.

Quel rôle joue l’Institut Rocky Mountain ?

Nous pratiquons ce que j’appelle l’acupuncture institutionnelle. Nous intervenons auprès des grosses entreprises comme Ford, Dow Chemical, Boeing, …, pour les convertir à l’efficacité énergétique. Investir dans une usine qui fabrique des fenêtres super isolantes coûte 1000 fois moins cher que de produire toujours plus d’électricité en construisant de nouvelles centrales. Nous pensons qu’il faut échanger les megawatts par des negawatts, c’est à dire des watts que l’on n’a pas besoin de produire puisqu’on ne les consomme pas. Et les grandes entreprises comprennent très bien cela. Et je pense que les changements majeurs sont souvent conduits par les grosses entreprises. Ce n’est pas surprenant quand on comprend qu’économiser de l’énergie et des ressources peut s’avérer très profitable. Dow Chemical a investi un milliard de dollars dans les économies d’énergie et ils ont économisé 9 milliards de dollars en quelques années. Dupont de Nemours a diminué ses émissions de CO2 de 80% par rapport à son niveau de 1990. La flotte de camions de Walmart consomme 25% de carburant en moins. Et il existe de nombreux autres exemples.

Pensez-vous que les choses sont en train de changer ?

Oui. A la création de l’Institut, nous étions une poignée d’amis sans argent. Aujourd’hui, nous avons près de 90 employés et un chiffre d’affaires de 13 millions de dollars. Il existe une profusion de gisements de negawatts: dans le bâtiment, les transports, le chauffage, … De la même façon, il y a les barils de pétrole et ceux que l’on ne consomme pas, les nega-barils.

Que pensez-vous du modèle énergétique français basé sur le nucléaire?

La France me fait l’effet d’une île de politique plutôt hermétique entourée par une mer de réalité qui s’appelle le marché économique. L’industrie nucléaire pense que ses principaux concurrents sont les usines à charbon ou à gaz, bref, les grosses centrales d’énergies fossiles, alors que ses principaux concurrents, à mon sens, sont l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Les adeptes du nucléaire pensent que les centrales énergétiques doivent être grosses alors que le futur appartient aux petites centrales électriques. Lire la suite

Il faut une discrimination positive à l’égard du “durable”

la-croix.com, Aude Carasco, le13 février 2009

« Il faut une discrimination positive à l’égard du “durable” »

Pour Jean Gadrey, économiste, membre de la commission Stiglitz (1), la crise doit accélérer une réorientation de l’économie vers des activités de proximité

La Croix : Le « Made in près de chez soi » connaît un regain d’intérêt avec la crise. Cela peut-il être durable ?

Jean Gadrey : La relocalisation d’une partie de l’économie va devenir une nécessité, avec la crise écologique. Le fait de faire circuler sur des milliers de kilomètres des produits finis, intermédiaires ou agricoles, a accentué les problèmes environnementaux, sans résoudre la crise alimentaire. Cela a aussi accentué la crise économique que nous connaissons.
Ces constats devraient pousser les organisations internationales à développer l’agriculture paysanne, la production vivrière et d’autres types d’activités de proximité.

Quels types d’emplois pourraient être générés ?

Nous avons besoin d’une reconversion de l’agriculture industrielle vers une agriculture durable de proximité. Il y a moins d’un million d’emplois dans l’agriculture en France. Et seul 1,7 % du territoire est occupé par des fermes bio, contre 10 % en Autriche. D’ici à trente ans, une agriculture durable et bio pourrait générer de un à deux millions d’emplois, dont l’essentiel serait des emplois d’agriculteurs autour des agglomérations.

Cela supposerait une vraie politique publique, nationale et européenne, qui favorise les circuits courts et établisse une discrimination positive en faveur du durable, via des aides publiques, des taxes sur les activités polluantes, une réorientation de la politique agricole commune.
Les énergies renouvelables constituent aussi un vivier d’emplois non délocalisables. Selon NégaWatt, le développement de ces énergies permettrait d’adjoindre 600 000 emplois dans le secteur des énergies et de la réhabilitation des logements.

D’autres emplois disparaîtraient dans le même temps…

Le fait de diviser par quatre ou cinq d’ici à 2050 nos émissions de C02 suppose d’organiser la décroissance de la société de l’automobile, des hypermarchés, du tourisme, du secteur aérien, des industries polluantes.

Si on s’y prend à temps, il est possible de reconvertir ces personnes dans l’agriculture de proximité et de qualité, les énergies, les bâtiments réorientés et les transports en commun.

Le plan de relance français va-t-il dans ce sens ?

La crise pousse les responsables politiques à remettre à plus tard les objectifs de développement durable. Les plans de relance auraient dû servir à réorienter plus vite l’économie vers le durable. Il ne fallait pas donner de l’argent public sans injonction sur les changements de cap. Cela revient à créer les conditions d’une crise encore plus grave plus tard.

Peut-on réorienter l’économie sans qu’il y ait de croissance ?

Garder les yeux sur la croissance est le plus sûr moyen d’enchaîner les crises. Nous avons besoin de repères nouveaux. La crise est liée à l’excès des inégalités et de la précarité. Des indicateurs doivent nous aider à remettre l’économie à sa place en lui fixant d’autres caps, que sont la cohésion sociale, la simplicité. C’est l’objectif fixé à la commission Stiglitz, qui remettra ses conclusions fin avril.

On a atteint un tel degré d’inégalité qu’aujourd’hui le patrimoine réuni (hors résidence principale) des dix millions de millionnaires de la planète atteint 40 000 milliards de dollars, alors que ces millionnaires ne représentent que 0,1 % de la population mondiale. Lire la suite