« Philosophie et écologie », ouvrage de Anne Dalsuet chez Gallimard

nonfiction.fr, Manola ANTONIOLI, le 1er juillet 2010

« Philosophie et écologie », ouvrage de Anne Dalsuet chez Gallimard

Résumé : Un ouvrage qui présente à un vaste public les enjeux éthiques et philosophiques des questions environnementales.

Dans un contexte planétaire marqué par le dérèglement climatique, la disparition de la biodiversité, les grandes catastrophes environnementales et la perspective de l’épuisement des ressources énergétiques, on commence à voir apparaître, depuis une quarantaine d’années, un vaste renouvellement conceptuel axé sur les multiples dimensions de l’urgence écologique. Dans le domaine philosophique, le souci de l’environnement dépasse largement les acquis de la science écologique et vise à repenser radicalement les échanges entre la nature, la culture et la technique, à poser un nouveau regard sur les environnements naturels, les environnements sociaux et les environnements techniques contemporains, au-delà de l’ambition exclusive de maîtrise et de domination de la nature qui s’est imposée en Occident au moins depuis la modernité. La réflexion philosophique peut proposer une alternative à l’approche dominante et purement technocratique des problèmes environnementaux et aider à concevoir une vision plus authentiquement démocratique des rapports entre les sociétés humaines et les environnements naturels. L’ouvrage d’Anne Dalsuet, qui a été conçu pour les classes de terminale mais qui s’adresse visiblement à un public plus large, constitue une excellente introduction à ce nouveau champ de la réflexion philosophique, notamment grâce aux analyses consacrées aux approches théoriques d’auteurs étrangers dont la pensée et les travaux ont été longtemps ignorés en France.

La nature en crise

L’ouverture de l’ouvrage (structuré selon six grandes « perspectives ») vise à définir les caractéristiques de la crise écologique contemporaine qui ne fait que traduire une crise plus profonde. S’appuyant sur l’excellent ouvrage d’Isabelle Stengers intitulé Au temps des catastrophes, résister à la barbarie qui vient  , Anne Dalsuet affirme en effet dès le début de sa réflexion que la crise écologique ne demande pas seulement des réponses scientifiques ou techniques (dans l’esprit du « Grenelle de l’environnement », du « développement durable » ou de la « croissance verte »), puisqu’elle implique également une crise morale, métaphysique, sociale et politique, dont il faudra constater l’ampleur et la gravité. Dans cette perspective, nous n’avons plus affaire à des problèmes isolés, puisque les catastrophes environnementales entraînent toujours des effets en cascade sur tous les êtres vivants et notamment « sur la manière même dont les hommes pourront “habiter” cette Terre, s’y nourrir, y travailler, s’y loger, s’y déplacer, s’y gouverner » (p. 8). Les limites de la planète et de ses ressources nous imposent désormais de repenser le rapport de l’homme à la technique : recourir au catastrophisme ou à la déploration mélancolique d’une nature perdue sont deux postures insuffisantes et politiquement dangereuses, qui nous empêchent de comprendre la portée authentiquement politique des questions environnementales.

Cette dimension essentielle du problème écologique est très présente dans les pages des « bilans » qui concluent le livre, où l’auteure interroge les perspectives d’une écologie politique, à la suite de Bruno Latour et de ses Politiques de la nature  . Les analyses de Latour, qui s’efforcent de modifier les termes classiques du débat en renouant différemment les liens entre sciences et politiques, sont ainsi définies « capitales, Lire la suite

Peut-on être féministe et écolo ?

ecologie.blog.lemonde.fr, Audrey Garric, le 16 février 2010

Peut-on être féministe et écolo ?

Elisabeth Badinter a provoqué un grand raout médiatique avec la sortie de son dernier livre, Le Conflit. La Femme et la Mère (Flammarion, 270 p.). Allaitement, couches lavables, retour de l’accouchement à la maison ou encore pilule en retrait car considérée comme “artificielle” : la philosophe et essayiste dénonce l’influence du naturalisme, un courant d’écologie pure et dure qui, au nom de Mère Nature, irait à l’encontre de l’émancipation féminine. Une fausse opposition pour la chercheur Virginie Maris, spécialisée dans la philosophie de l’environnement au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (Cefe), qui a publié un article en octobre 2009 sur l’écoféminisme. Selon elle, écologie et féminisme sont deux combats qui doivent être menés de front.

 L’écologie a-t-elle sa part de responsabilité dans la régression de la situation des femmes que dénonce Elisabeth Badinter ?

Il y a une confusion entre les différents mouvements de pensée autour de l’écologie. Elisabeth Badinter parle d’écologie radicale lorsqu’elle cite Nathalie Kosciusko-Morizet, ancienne secrétaire d’Etat chargée de l’Ecologie, qui envisageait une taxe sur les couches jetables, et Cécile Duflot, secrétaire nationale des Verts, qui faisait la promotion des couches lavables. Or, ces deux personnalités ne sont absolument pas représentatives de l’écologie radicale. La “deep ecology”, comme le disent les Anglais, prône une séparation presque totale avec la société de consommation. Ce mouvement, fondé par le philosophe norvégien Arne Næss, induit effectivement une régression par rapport à certains acquis, des hommes et surtout des femmes. Mais ces approches restent marginales et non représentatives du paysage écologique français.

Par ailleurs, Elisabeth Badinter s’est essentiellement prononcée sur trois gros enjeux de consommation liés à la maternité : le lait en poudre (alternative à l’allaitement), les couches jetables (alternatives aux couches lavables) et les petits pots (alternatives à une nourriture maison voire bio). Sa bataille pour le combat féministe s’apparente ici à une bataille contre la décroissance. En tant qu’actionnaire de l’agence de communication Publicis, elle devrait être plus prudente quand elle prend parti, indirectement, pour ces trois noeuds de la consommation de masse. D’autant que la sobriété en matière de consommation ne va pas forcément à l’encontre des droits des femmes. Par exemple, en réduisant leur dépendance à ces produits, les ménages réduisent aussi les importants budgets alloués au bébé, qui pèsent lourd sur les femmes ayant des bas salaires.

Mais certains discours écolos ne sont-ils pas culpabilisants pour les femmes ?

Pas plus que pour les hommes. Il est clair qu’il faut s’attaquer à une meilleure répartition des tâches domestiques au sein du couple mais la sobriété écologique n’est pas davantage un problème pour les femmes que pour les hommes. Par ailleurs, il y a d’autres critères de justice que ceux de l’égalité hommes/femmes tels que la nécessité de développer un rapport plus sain avec la nature. Prôner Lire la suite

Arno Naess et l’écologie politique de nos communautés

mouvements.info, Fabrice Flipo, date NC

Arno Naess et l’écologie politique de nos communautés

Note de lecture. La première traduction en français des écrits d’Arne Naess coïncide avec la disparition de ce dernier. L’auteur de la distinction fameuse entre « écologie profonde » et « superficielle » mérite mieux que la caricature de ses thèses qui ont pu circuler chez les pourfendeurs de la pensée écologique radicale. Compte rendu par Fabrice Flipo : Arne Naess, Ecologie, communauté et style de vie, Editions MF, 2008.

Arne Naess est l’auteur de la fameuse distinction entre « écologie profonde » et « écologie superficielle » (« deep » et « shallow » ecology), et à ce titre tenu pour être le fondateur de « l’écologie profonde ». L’écologie profonde fait partie, en France, des mouvements qui ont suscité une très forte levée de bouclier. Le pamphlet de Luc Ferry, Le Nouvel Ordre Ecologique, est l’incarnation la plus médiatique de cette attitude, mais bien d’autres ouvrages ont été publiés pour dénoncer cette pensée, considérée comme absolument infréquentable, malthusienne voire néo-païenne.

L’écologie profonde a été brandie à la manière d’un épouvantail. La question est de savoir pourquoi. Dans les faits, l’écologie profonde a servi à nier l’existence de la crise écologique. La dégradation des écosystèmes s’est accélérée ; par exemple, le dernier rapport du GIEC signale que l’accroissement des émissions de gaz à effet de serre a été encore plus rapide que ce qui avait été anticipé dans le plus noir des scénarios construits dans le précédent rapport. Peut-on encore écarter comme prétendument nauséabonde la question des raisons de l’action écologiste ? L’usage moralisant et dénonciateur des textes de Naess doit laisser la place à l’exercice de la pensée critique. Nous ne saurions donc trop remercier les éditions MF pour le service rendu d’avoir rendu accessible au lectorat francophone ce texte important, qui est le premier à être traduit dans notre langue.

Arne Naess est décédé le 14 janvier dernier, à l’âge de 97 ans (1912-2009). Le philosophe norvégien était un spécialiste internationalement reconnu de Spinoza et de Gandhi. En Norvège, son oeuvre a été couronnée de multiples distinctions. Naess a fréquenté le cercle de Vienne. Pacifiste, il s’est engagé dans la résistance contre le nazisme. C’est dire s’il y a loin de la caricature à la réalité. Arne Naess a enseigné à l’université pendant 30 ans avant de se retirer pour s’engager au service de la cause écologiste. Une sélection de ses oeuvres (SWAN) a été publiée chez Springer Verlag.

A la lumière d’un examen attentif, que dit ce texte d’Arne Naess, finalement ? Le souci majeur de l’auteur, dans ce texte qui date pour l’essentiel de 1976, est comprendre le ressort de l’action écologiste, afin d’en favoriser la diffusion rapide. Pourquoi agit-on en faveur des équilibres écologiques ? Quel est le motif d’une telle action ? Face aux déséquilibres grandissants, un tel problème devrait mobiliser davantage. Naess distingue deux réponses face à la crise écologique. La première, la plus courante, s’en prend aux pollutions et à l’épuisement des ressources ; elle cherche à « protéger la nature », élaborer des règles de coexistence avec les non-humains etc. Naess estime que cette première approche échoue à infléchir l’évolution du monde : la destruction de la nature continue au même rythme, voire s’accélère. Naess oppose donc une seconde approche : l’écologie « profonde ». La première attitude s’en prend aux effets extérieurs de la crise ; l’écologie profonde se place à sa racine – et cette racine est ontologique. A « l’Homme-dans-l’environnement », Naess entend substituer « l’Homme relié avec la nature » : « le problème de la crise environnementale a pour origine le fait que les êtres humains n’ont pas encore pris conscience du potentiel qu’ils ont de vivre des expériences variées dans et de la nature » (p. 54, souligné par l’auteur). Tant que l’homme se percevra comme disjoint de la nature, alors Lire la suite

DD : l’idéologie du XXIe siècle

scienceshumaines.com, Edwin Zaccaï, Grand dossier N° 14, mars 21009

Développement durable : l’idéologie du XXIe siècle

L’environnement est maintenant au centre des préoccupations politiques. De l’écologie profonde au mouvement de la décroissance, en passant par les promoteurs du développement durable, nombreux sont ceux qui souhaitent rompre avec les modes de consommation actuels.

«Une raison pour laquelle l’environnement a tant changé au XXe siècle est que – d’un point de vue écologique – les idées et politiques dominantes ont très peu changé», écrit John R. Mc Neill dans sa synthèse sur l’histoire environnementale (1). La primauté accordée à la croissance, la confiance dans les progrès techniques ou encore l’importance de la consommation ont eu des conséquences majeures sur l’environnement. À l’inverse, les effets réels de l’environnementalisme, qui se diffusera de plus en plus à partir des années 1960, resteront mineurs. L’écart entre l’impact des activités humaines sur l’environnement et les objectifs annoncés pour sa protection irriguera profondément l’environnementalisme. Il deviendra tour à tour dénonciateur, prophétique, moral, mais aussi pratique, mobilisateur ou politique.

Il est évident que de nombreux groupes humains ont par le passé modifié leur milieu, parfois à leur détriment. Depuis les Aborigènes d’Australie pratiquant un brûlis lourd de conséquences sur la faune et la flore, jusqu’à l’érosion massive de sols générant le Dust Bowl, ces tempêtes de poussière qui touchèrent pendant près d’une dizaine d’années la région des grandes plaines des États-Unis durant les années 1930, en passant par la déforestation des régions méditerranéennes dans l’Antiquité, la liste est longue et recouvre toutes les époques. Toutefois, l’impact de l’activité humaine sur l’environnement au XXe siècle reste sans précédent. Cette ampleur inédite est majoritairement due à deux facteurs: les capacités techniques et énergétiques (la consommation d’énergie a été multipliée par plus de 12 au XXe siècle) et l’augmentation de la population (multipliée par quatre durant la même période). De plus, le début de l’âge atomique augmente les préoccupations envers le pouvoir destructeur des techniques, tandis que la croissance démographique nourrit des raisonnements néomalthusiens.

Ces craintes latentes vont interagir avec les différents courants de l’écologie scientifique qui se sont élaborés à partir du milieu du XIXe siècle. Le mot œkologie, science des relations de l’organisme avec son environnement, est ainsi forgé dès 1866 par le biologiste Ernst Haeckel. Dans les décennies qui suivent, un certain nombre de scientifiques, que l’on nommera aussi écologues, élaboreront ce champ (2).

À la même époque, des aires protégées en vue de la conservation de la nature sont créées. Dans les pays colonisés, et singulièrement en Afrique, les milieux de chasseurs ainsi que l’agronomie tropicale influenceront durablement la vision de l’environnement et de sa protection. En Europe et aux États-Unis se constituent des sociétés de naturalistes, d’observation des oiseaux ou de pêcheurs, qui seront des noyaux actifs de l’environnementalisme. Un précurseur de l’éthique environnementale aux États-Unis, Aldo Leopold, perçoit dès la fin des années 1940 les potentialités que recèle le goût croissant d’une population de plus en plus urbaine et au pouvoir d’achat en augmentation pour des loisirs orientés vers la nature. Le sociologue américain Ronald Inglehart émettra quant à lui une théorie encore discutée aujourd’hui sur la montée de valeurs «immatérielles» dans les sociétés postindustrielles: les individus se tourneraient vers des biens dépassant la première nécessité et vers des valeurs nouvelles comme la protection de l’environnement. Mettant en lumière les impacts importants de l’usage des pesticides et appelant à de nouvelles régulations des techniques qui respectent les écosystèmes, la biologiste Rachel Carson publie en 1962 Printemps silencieux, livre à grand succès qui lancera l’environnementalisme aux États-Unis.

L’effet Mai 68

En France, on considère que c’est Mai 68 qui catalyse la naissance de l’écologie politique. Lire la suite

Re)lire Arne Næss : écologie, métaphysique et action

Re)lire Arne Næss (1912-2009) : écologie, métaphysique et action

philosophie.blogs.liberation.fr, Charles Ruelle, le 4 février 2009

L’écologie est née science, elle est devenue politique. Mais si la politique est la science des fins, il semble bien que l’écologie ait été vidée de sa substance, utilisée comme elle l’est actuellement en tant que slogan ou moyen marketing. Mais à quoi sert-il de prétendre vouloir protéger la nature, dès lors que le seul but recherché est la poursuite d’objectifs contradictoires sans cesse reconduits – ceux de la croissance et l’enrichissement matériel – ou la transformation radicale de nos modes de vie sans véritablement connaître ou sans s’en donner les vrais moyens ?

Une question fondamentale se pose donc à nous : que voulons-nous donc vraiment ? Quelles sont les valeurs qui, selon nous, doivent gouverner nos actions ? La question n’appelle pas seulement une analyse en termes de critique sociale, mais elle demande une réponse métaphysique. Car il ne peut y avoir d’écologie politique ou de politique de l’écologie sans une profonde interrogation sur nos principes et nos valeurs ultimes, sur ce qui fait que nous agissons aujourd’hui, dans nos sociétés industrielles, de manière contraire à nos intuitions premières, et sur les conditions d’harmonisation de ces intuitions avec les fins de nos actions.

Le philosophe norvégien Arne Næss, mort le 12 janvier 2009, avait sans doute mieux que nul autre compris cette nécessité de repenser nos impératifs métaphysiques et culturels afin de résoudre la crise environnementale. Il en avait fait son principal objectif en fondant, dans les années 1970, l’écologie profonde, un mouvement philosophique et politique caractérisé par un ensemble de grands principes, de normes et de valeurs extraits d’une réflexion critique en profondeur sur les fondements de notre culture religieuse, industrielle, etc., et susceptibles d’inspirer des actions respectueuses de l’environnement.

En opposition à l’écologie «superficielle» dont l’unique caractéristique est la «lutte contre la pollution et l’épuisement des ressources» et selon laquelle «une action décousue sur les structures économique, sociale et technologique est adéquate» pour résoudre la crise environnementale, l’écologie profonde propose un retour aux prémisses ultimes de nos actions, et la transformation de notre vision du monde.

Arne Næss a formulé et corrigé à de nombreuses reprises les principes fédérateurs de son mouvement, dont les plus remarquables sont le rejet de l’image de l’homme-dans-l’environnement, au profit d’une conception relationnelle du monde (l’homme n’est pas un empire dans un empire mais un nœud au sein d’un tissu de relations), et l’affirmation de l’égalitarisme biosphérique («de principe»), à savoir le droit égal de vivre et de mourir pour toute espèce. La question des modalités et la justification de l’attribution d’une valeur intrinsèque, ou inhérente, à d’autres êtres que l’homme par les philosophes de l’environnement n’a pas manqué de susciter nombre de discussions, notamment dans le cadre de l’éthique environnementale qui s’est particulièrement développée aux États-Unis ou en Australie (cf. H.-S. Afeissa, Ethique de l’environnement, Vrin, 2007)

Næss occupe toutefois dans ce champ une position singulière, restant très discret par rapport aux débats sur la valeur intrinsèque. Tandis que l’éthique environnementale s’est généralement concentrée sur une ontologie des valeurs (quelles sont les modalités d’existence et de justification de la valeur intrinsèque?), Næss a consacré la majeure partie de son œuvre d’écophilosophe à la construction d’une ontologique générale (de quoi l’univers est-il fait ?) cohérente avec les données de l’écologie scientifique (selon laquelle «tout dans la nature vivante est interconnecté»). Mais il s’est aussi, et surtout, impliqué dans l’élaboration d’une systématique permettant de dériver, à partir d’un ensemble de normes premières et d’hypothèses, d’autres normes plus précises capables d’orienter des directives et des actions concrètes.

 

Næss pensait en effet que «l’entière signification d’une théorie peut uniquement se révéler Lire la suite

Naess, la crise écolo. : une perception erronée du monde

bibliobs.nouvelobs.com, Charles Ruelle, propos recueillis par Sylvie Prioul, Janvier 2009

«Pour Næss, la crise écologique résulte d’une perception erronée du monde»

Le philosophe norvégien est mort. Entretien avec son traducteur

Alors qu’il venait d’être traduit, pour la première fois, en France, le penseur et inventeur du concept d’«écologie profonde» est mort ce 12 janvier à l’âge de 96 ans (La mort d’Arne Næss). Charles Ruelle, préfacier et traducteur d’«Ecologie, communauté et style de vie», son livre majeur, répond aux questions de BibliObs

Arne Næss (1912-2009)

BibliObs. – Le nom d’Arne Næss n’est pas très familier en France. Ce philosophe est-il une figure importante  en Norvège?

Charles Ruelle. – Arne Næss est considéré comme le plus important philosophe norvégien du XXe siècle. Dans son pays, c’est une personnalité reconnue et respectée, mais son influence s’étend bien au-delà de la Scandinavie (notamment outre-Atlantique). Ce qui vaut à Næss une telle reconnaissance, c’est d’abord une œuvre philosophique conséquente et atypique qui embrasse des domaines d’étude très variés comme la métaphysique, la sémantique, l’épistémologie, la philosophie politique, les études gandhiennes et spinozistes, et surtout la philosophie de l’écologie.

En Norvège plus particulièrement, Næss a profondément transformé le milieu académique en entreprenant, dès 1930, la refonte du système universitaire. A ce titre, il a fortement influencé des générations d’étudiants, et tous, ou presque, continuent aujourd’hui d’étudier l’histoire de la philosophie à travers ses ouvrages. Mais c’est aussi le parcours, la personnalité et les divers engagements de Næss qui l’ont inscrit durablement dans le paysage politique et social. Grand alpiniste, membre de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale, écologiste militant, il a pris part à de très nombreuses campagnes en faveur de la paix, des droits de l’homme et de la protection de l’environnement. L’engagement écologique de Næss a exercé une profonde influence sur de très nombreux militants dans le monde entier. Malheureusement, en France, l’œuvre de Næss reste pour l’instant encore peu connue, et fait souvent l’objet d’interprétations caricaturales.

BibliObs. – L’un de ses grands sujets d’étude est l’écologie profonde. Pouvez-vous nous dire ce qu’il entendait par là?

C. Ruelle. – Le terme d’«écologie profonde» a été forgé par Næss dans les années 1970 en opposition à une autre forme d’écologie, dite «superficielle», et qui correspond peu ou prou aux politiques écologiques aujourd’hui mises en place dans les pays industrialisés. Pour le dire simplement, l’écologie superficielle est pour Næss une écologie de type réformiste qui se focalise uniquement sur la réduction de la pollution et la sauvegarde des ressources matérielles en vue de garantir le niveau de vie actuel des sociétés riches. C’est une écologie qui n’interroge pas la place de l’homme dans la nature et qui entend résoudre la crise environnementale par l’unique biais de réformes administratives, économiques et politiques, tout en s’appuyant avec optimisme sur les données transmises par la science.

L’écologie profonde, telle que Næss la conçoit, ne remet pas en cause la nécessité de ce type d’actions à court terme, mais elle place la réflexion écologique au niveau métaphysique et culturel. Pour Næss, la crise écologique est le résultat d’une perception du monde erronée dans laquelle l’homme se conçoit comme une partie indépendante de la nature. L’écologie profonde propose donc une nouvelle vision du monde (une «écosophie»), une nouvelle ontologie, un nouveau système de normes, de valeurs et de pratiques qui rendent coextensifs l’épanouissement de la vie humaine et celui de la vie non humaine sur Terre. Cela dit, l’expression même d’«écologie profonde» a donné lieu à de multiples versions parfois contradictoires. Et elle est devenue une étiquette commode qu’il convient désormais d’utiliser avec précaution. Næss lui-même a d’ailleurs plusieurs fois récusé ce terme.

BibliObs. – Il ne s’est pas enfermé dans sa tour d’ivoire, mais a participé à des actions parfois radicales. Revendiquait-il cet engagement du philosophe?

C. Ruelle. – L’engagement écologiste est un point central de la pensée philosophique de Næss. En 1984, il a élaboré avec George Sessions une célèbre plate-forme rappelant les grandes thèses de son mouvement de pensée. Le huitième et dernier point de cette plate-forme rappelle «l’obligation morale d’essayer de mettre en œuvre les changements nécessaires» pour garantir la «richesse et la diversité des formes de vie». Lire la suite