Edgar Morin, une voie pour éviter le désastre annoncé

rue89.com, Zineb Dryef et Pierre Haski, le 23 janvier 2011

http://www.rue89.com/entretien/2011/01/23/edgar-morin-une-voie-pour-eviter-le-desastre-annonce-187032

Edgar Morin, une voie pour éviter le désastre annoncé

A 89 ans, Edgar Morin continue de produire une réflexion riche et tournée vers l’avenir. Cet ancien résistant, ex-communiste, sociologue et philosophe, à qui, sans le savoir, Nicolas Sarkozy empruntait il y a quelques années le concept de « politique de civilisation », vient de produire un nouvel ouvrage, « La Voie », dans laquelle il fait à la fois un constat sévère et angoissant des maux de notre époque, et tente de donner quelques pistes pour l’avenir. Entretien avec Rue89.

Rue89 : Nous avons été frappés par votre pessimisme en lisant votre livre. Vous prédisez une catastrophe de l’humanité tout en disant que le pire n’est jamais sûr. La note d’espoir de la fin s’adresse à ceux qui survivront au cataclysme…

Edgar Morin : Ecrire 300 pages de propositions pour l’avenir n’est pas pessimiste. Si j’avais été pessimiste, j’aurais été Cioran, j’aurais écrit quelques maximes disant « tout est foutu ».

Je me place d’un point de vue qui est celui de la distinction entre le probable de l’improbable. Le probable, pour un observateur donné dans un lieu donné, consiste à se projeter dans le futur à partir des meilleures informations dont il dispose sur son temps.

Evidemment, si je projette dans le futur le cours actuel du devenir de la planète, il est extrêmement inquiétant. Pourquoi ?

Non seulement il y a la dégradation de la biosphère, la propagation de l’arme nucléaire mais il y a aussi une double crise : crise des civilisations traditionnelles sous le coup du développement et de la mondialisation, qui n’est rien d’autre que l’occidentalisation, et crise de notre civilisation occidentale qui produit ce devenir accéléré où la science et la technique ne sont pas contrôlées et où le profit est déchaîné.

La mort de l’hydre du totalitarisme communiste a provoqué le réveil de l’hydre du fanatisme religieux et la surexcitation de l’hydre du capital financier.

Ces processus semblent nous mener vers des catastrophes dont on ne sait pas si elles vont se succéder ou se combiner. Tous ces processus, c’est le probable.

Seulement, l’expérience de l’histoire nous montre que l’improbable bénéfique arrive. L’exemple formidable du monde méditerranéen cinq siècles avant notre ère : comment une petite cité minable, Athènes, a-t-elle pu résister deux fois à un gigantesque empire et donner naissance à la démocratie ?

J’ai vécu autre chose. En l’automne 1941, après avoir quasi détruit les armées soviétiques qu’il avait rencontrées, Hitler était arrivé aux portes de Leningrad et de Moscou. Or à Moscou, un hiver très précoce a congelé l’armée allemande. Les soviétiques étaient déjà partis de l’autre côté de l’Oural.

L’histoire aurait pu être différente si Hitler avait déclenché son offensive en mai comme il l’avait voulu et non pas en juin après que Mussolini lui eut demandé de l’aide, ou si Staline n’avait pas appris que le Japon n’attaquerait pas la Sibérie, ce qui lui a permis de nommer Joukov général sur le front du Moscou.

Le 5 décembre, la première contre-offensive soviétique a libéré Moscou sur 200 kilomètres et deux jours plus tard, les Américains sont entrés en guerre. Voilà un improbable qui se transforme en probable.

Aujourd’hui, quel est le nouvel improbable ? La vitalité de ce l’on appelle la Lire la suite

Texte inédit de mars 2010 d’Edgar Morin : LA VOIE

Un texte inédit d’Edgar Morin (nouvelle version : mars 2010).

LA VOIE

Sparsa colligo[1]

La grande Voie n’a pas de porte. Des milliers de routes y débouchent – Proverbe zen

Il y a ceux qui voudraient améliorer les hommes et il y a ceux qui estiment que cela ne se peut qu’en améliorant d’abord les conditions de leur vie. Mais il apparaît que l’un  ne  va pas sans l’autre et on ne sait par quoi commencer – André Gide Journal 1942-49, p.31

Les forces « extérieures » du monde sont les mêmes que celles qui nous agitent intérieurement ; ses drames, ses tentations, ses lâchetés, ses cruautés  procèdent aussi de la vie intérieure de tous les autres êtres humains….Les cruautés des tyrans leur viennent d’une vie intérieure qui nous est commune  à tous – Pierre Guyotat

Il faudrait voir d’une part si le projet humain réalisé durant ces six millénaires par l’homo historicus est le seul projet humain possible et d’autre part voir s’il ne faudrait pas faire aujourd’hui quelque chose d’autre. – Raimundo Pannikar

Si le domaine des idées est révolutionné, la réalité ne peut demeurer telle qu’elle est – Hegel

Nous continuons à chercher des dépanneurs de la planète alpha, alors que nous sommes sur la planète beta – Ph. Caillé

Une terre finie peut-elle supporter un projet infini ? – Leonardo Boff

Quiconque croit qu’une croissance exponentielle peut durer toujours dans un monde fini, est ou un fou ou un économiste – Kenneth Boulding

Nous sommes condamnés à mûrir si nous ne voulons pas être condamnés à mourir – XX

Je ne cesse d’avoir de nouvelles preuves qu’un grand potentiel de bonne volonté sommeille en nous.  Celle-ci n’est qu’atomisée, intimidée, piégée, paralysée et désemparée. Dans cette situation, il est du devoir des hommes politiques de ramener à la vie ce potentiel timide et sommeillant, de lui proposer une  voie, de lui frayer un passage, de lui redonner assurance, possibilité de se réaliser, bref espoir. – Vaclav Havel

Chaque chose en tout temps marche avec son contraire – Les mille et une nuits

Liez les extrêmes et vous aurez le véritable milieu – Fiedrich Schlegel

Pour atteindre l’humanité il faut le sens d’un au-dela de l’humanité – Friedrich Schlegel

Notre temps n’est pas assez mûr pour cela, disent-ils toujours. Est ce une raison pour y renoncer ? – Friedrich Schlegel

La réalité envoie des signes annonciateurs à l’humanité – Peter Sloterdyk

Tout se passe comme si nous savions que quelque chose d’énorme va soit se produire, soit échouer lamentablement – Mahaswata Devi

La crise sociale, économique et spirituelle actuelle peut être dépassée grâce à la science, la spiritualité et la fraternité – Krishnammal Jagannathan

Il ne s’agit pas de trouver des « solutions » pour certains « problèmes » mais de viser à une alternative globale à l’état de choses existant, une civilisation nouvelle, un mode de vie autre, qui ne serait pas la négation abstraite de la modernité, mais son dépassement (aufhebung), sa négation déterminée, la conservation de ses meilleurs acquis, et son au-delà vers une forme supérieure de la culture – une forme qui restituerait à la société certaines qualités humaines détruites par la civilisation bourgeoise industrielle. Cela ne signifie pas un retour au passé, mais un détour par le passé, vers un avenir nouveau… – Michaël Lowy

Première partie :

La difficulté de penser le présent

– la conscience est toujours en retard par rapport à l’immédiat : « no sabemos lo que pasa y eso es lo que pasa » (Ortega y Gasset)

– il y a la rapidité  des processus en cours

– il y a la complexité propre à la globalisation : inter-retro-actions innombrables entre processus extrêmement divers (économiques, sociaux, démographiques, politiques, idéologiques, religieux, etc)

– il y a nos carences cognitives :

les cécités d’une connaissance qui, compartimentant les savoirs, désintègre les problèmes fondamentaux et globaux qui nécessitent une connaissance transdisciplinaire

l’occidentalo-centrisme qui nous situe sur le trône de la rationalité et nous donne l’illusion d’être dans l’universel

Ainsi ce n’est pas seulement notre ignorance, c’est aussi notre connaissance qui  nous aveugle.

De la mondialisation à la globalisation

Le processus de mondialisation commence à la fin du XVe siècle avec Lire la suite

Edgar Morin : Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/01/08/edgar-morin-les-nuits-sont-enceintes_1462821_3232.html

lemonde.fr, Edgar Morin, le 8 janvier 2011

Edgar Morin : « Les nuits sont enceintes »

En 2010, la planète a continué sa course folle propulsée par le moteur aux trois visages mondialisation-occidentalisation-développement qu’alimentent science, technique, profit sans contrôle ni régulation.

L’unification techno-économique du globe se poursuit, sous l’égide d’un capitalisme financier effréné, mais elle continue à susciter en réaction des « refermetures » ethniques, nationales, religieuses, qui entraînent dislocations et conflits. Libertés et tolérances régressent, fanatismes et manichéismes progressent. La pauvreté se convertit non seulement en aisance de classe moyenne pour une partie des populations du globe, mais surtout en immenses misères reléguées en énormes bidonvilles.

L’occidentalisation du monde s’est accompagnée du déclin désormais visible de l’Occident. Trois énormes nations ont monté en puissance ; en 2010, la plus ancienne, la plus peuplée, la plus économiquement croissante, la plus exportatrice intimide les Etats d’Occident, d’Orient, du Sud au point de susciter leur crainte d’assister à la remise d’un prix Nobel à un dissident chinois emprisonné.

En 2010 également, pour une première fois, trois pays du Sud se sont concertés à l’encontre de toute influence occidentale : Turquie, Brésil et Iran ont créé ce sans précédent. La course à la croissance inhibée en Occident par la crise économique se poursuit en accéléré en Asie et au Brésil.

La mondialisation, loin de revigorer un humanisme planétaire, favorise au contraire le cosmopolitisme abstrait du business et les retours aux particularismes clos et aux nationalismes abstraits dans le sens où ils s’abstraient du destin collectif de l’humanité.

Le développement n’est pas seulement une formule standard d’occidentalisation qui ignore les singularités, solidarités, savoirs et arts de vivre des civilisations traditionnelles, mais son déchaînement techno-économique provoque une dégradation de la biosphère qui menace en retour l’humanité.

L’Occident en crise s’exporte comme solution, laquelle apporte, à terme, sa propre crise. Malheureusement, la crise du développement, la crise de la mondialisation, la crise de l’occidentalisation sont invisibles aux politiques. Ceux-ci ont mis la politique à la remorque des économistes, et continuent à voir dans la croissance la solution à tous les problèmes sociaux. La plupart des Etats obéissent aux injonctions du Fonds monétaire international (FMI), qui a d’abord partout prôné la rigueur au détriment des populations ; quelques-uns s’essaient aux incertitudes de la relance

Mais partout le pouvoir de décision est celui des marchés, c’est-à-dire de la spéculation, c’est-à-dire du capitalisme financier. Presque partout les banques, dont les spéculations ont contribué à la crise, sont sauvées et conservées. Le marché a pris la forme et la force aveugle du destin auquel on ne peut qu’obéir. La carence de la pensée partout enseignée, qui sépare et compartimente les savoirs sans pouvoir les réunir pour affronter les problèmes globaux et fondamentaux, se fait sentir plus qu’ailleurs en politique. D’où un aveuglement généralisé d’autant plus que l’on croit pouvoir disposer des avantages d’une « société de la connaissance ».

Le test décisif de l’état de régression de la planète en 2010 est l’échec de la personne la plus consciente de la complexité planétaire, la plus consciente de tous les périls que court l’humanité : Barack Obama. Sa première et modeste initiative pour amorcer une issue au problème israélo-palestinien, la demande du gel de la colonisation en Cisjordanie, s’est vu rejeter par le gouvernement Nétanyahou. La pression aux Etats-Unis des forces conservatrices, des évangélistes et d’une partie de la communauté juiver paralyse tout moyen de pression sur Israël, ne serait-ce que la suspension de l’aide technique et économique. La dégradation de la situation en Afghanistan l’empêche de trouver une solution pacifique au conflit, alors qu’il est patent qu’il n’y a pas de solution militaire. L’Irak s’est effectivement démocratisé, mais en même temps s’est à demi décomposé et subit l’effet de forces centrifuges. Obama résiste encore aux énormes pressions conjuguées d’Israël et des chefs d’Etat arabes du Moyen-Orient pour intervenir militairement en Iran. Mais la situation est devenue désespérée pour le peuple palestinien.

Tandis qu’Etats-Unis et Russie établissent en 2010 un accord pour la réduction des armes nucléaires, le souhait de dénucléarisation généralisée, unique voie de salut planétaire, perd toute consistance dans l’arrogance nucléaire de la Corée du Nord et l’élaboration probable de l’arme nucléaire en Iran. Si tout continue l’arme nucléaire sera miniaturisée, généralisée et privatisée.

Tout favorise les montées aux extrêmes y compris en Europe. L’Europe n’est pas seulement inachevée, mais ce qui semblait irréversible, comme la monnaie unique, est menacé. L’Europe, dont on pouvait espérer une renaissance de créativité, se montre stérile, passive, poussive, incapable de la moindre initiative pour le conflit israélo-palestinien comme pour le salut de la planète. Pire : des partis xénophobes et racistes qui prônent la désintégration de l’Union européenne sont en activité. Ils demeurent minoritaires, comme le fut pendant dix ans le parti nazi en Allemagne que nul dans le pays le plus cultivé d’Europe, dans le pays à la plus forte social-démocratie et au plus fort Parti communiste, n’avait imaginé qu’il puisse accéder légalement au pouvoir.

La marche vers les désastres va s’accentuer dans la décennie qui vient. A l’aveuglement de l’homo sapiens, dont la rationalité manque de complexité, se joint l’aveuglement de l’homo demens possédé par ses fureurs et ses haines.

La mort de la pieuvre totalitaire a été suivie par le formidable déchaînement de celle du fanatisme religieux et celle du capitalisme financier. Partout, les forces de dislocation et de décomposition progressent. Toutefois, les décompositions sont nécessaires aux nouvelles compositions, et un peu partout celles-ci surgissent à la base des sociétés. Partout, les forces de résistance, de régénération, d’invention, de création se multiplient, mais dispersées, sans liaison, sans organisation, sans centres, sans tête. Par contre, ce qui est administrativement organisé, hiérarchisé, centralisé est sclérosé, aveugle, souvent répressif.

L’année 2010 a fait surgir en Internet de nouvelles possibilités de résistance et de régénération. Certes, Lire la suite

Indignez-vous : Les vœux de résistance de Stéphane Hessel

mediapart.fr, Stéphane Hessel, le 30 Décembre 2010

http://www.mediapart.fr/journal/international/301210/les-voeux-de-resistance-de-stephane-hessel

Les vœux de résistance de Stéphane Hessel

A 93 ans, Stéphane Hessel est le plus jeune d’entre nous par la vitalité de son engagement et sa force d’espérance. Né à Berlin en 1917, immigré en France en 1925, naturalisé en 1937, prisonnier évadé en 1940, il rejoint le général de Gaulle à Londres en 1941. Résistant, agent de liaison au BCRA, il est arrêté en France en 1944, puis déporté, notamment au camp de Dora, où il échappera de justesse à la pendaison. Diplomate à partir de 1945, ambassadeur de France, il fera de la question des droits de l’homme son combat sans partage ni relâche, comme l’illustre son ferme engagement pour la cause palestinienne. En cette fin d’année 2010, Stéphane Hessel est unanimement célébré comme une sorte d’incarnation de l’exact contraire de cette basse époque que symbolise le sarkozysme. Reprise de son appel lancé lors de la cérémonie annuellement organisée par Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui au plateau des Glières, haut lieu de la résistance et de son martyr, l’exceptionnel succès de librairie d’Indignez-vous! est à lui seul un chaleureux signe d’espoir en cette froidure hivernale.

Ami et soutien de la première heure de Mediapart, Stéphane Hessel a volontiers accepté de présenter ses vœux d’un citoyen résistant à tous «les citoyens et citoyennes qui savent résister». L’enregistrement a eu lieu en son domicile parisien, jeudi matin 30 décembre. Qu’il en soit chaleureusement remercié. Voici donc avec un peu d’avance des vœux de résistance, en quelque sorte nos contre-vœux avant ceux que prononcera, vendredi 31 décembre 2010 au soir, un président aussi discrédité qu’inaudible. Leur texte est en-dessous de la vidéo, et tous deux sont en accès libre. N’hésitez donc pas à les faire circuler, à les envoyer à vos proches et à vos amis, à les transformer en une grande vague d’espérance face à l’inquiétude.

Mes chers compatriotes,

La première décennie de notre siècle s’achève aujourd’hui sur un échec. Un échec pénible pour la France ; un échec grave pour l’Europe ; un échec inquiétant pour la société mondiale.

Souvenez-vous des objectifs du millénaire pour le développement, proclamés en 2000 par la Conférence mondiale des Nations Unies. On se proposait de diviser par deux en quinze ans le nombre des pauvres dans le monde. A la même date, on entamait une nouvelle négociation pour mettre un terme au conflit vieux de trente ans du Proche Orient – les Palestiniens auraient droit à un Etat sous deux ans. Echec sur toute la ligne! Une plus équitable répartition entre tous des biens communs essentiels que sont l’eau, l’air la terre et la lumière? Elle a plutôt régressé, avec plus de très riches et plus de très très pauvres que jamais.

Les motifs d’indignation sont donc nombreux. Ce petit livre Indignez-vous! – qui a eu un extraordinaire succès auprès des parents, et plus encore de leurs enfants, auxquels il s’adresse –, c’est quelque chose qui me touche profondément. De quoi faut-il donc que ces jeunes s’indignent aujourd’hui ? Je dirais d’abord de la complicité entre pouvoirs politiques et pouvoirs économiques et financiers. Ceux-ci bien organisés sur le plan mondial pour satisfaire la cupidité et l’avidité de quelques-uns de leurs dirigeants ; ceux-là divisés et incapables de s’entendre pour maîtriser l’économie au bénéfice des peuples, même s’ils ont à leur disposition la première organisation vraiment mondiale de l’histoire, ces Nations Unies auxquelles pourraient être confiées d’un commun accord l’autorité et les forces nécessaires pour porter remède à ce qui va mal.

Au moins nous reste-t-il une conquête démocratique essentielle, résultant de deux siècles de lutte citoyenne. Elle nous permet de Lire la suite

Eloge de la métamorphose, par Edgar Morin

lemonde.fr, Edgar Morin, le 9 janvier 2010

Eloge de la métamorphose, par Edgar Morin

Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre ou alors il est capable de susciter un meta-système à même de traiter ses problèmes : il se métamorphose. Le système Terre est incapable de s’organiser pour traiter ses problèmes vitaux : périls nucléaires qui s’aggravent avec la dissémination et peut-être la privatisation de l’arme atomique ; dégradation de la biosphère ; économie mondiale sans vraie régulation ; retour des famines ; conflits ethno-politico-religieux tendant à se développer en guerres de civilisation.

L’amplification et l’accélération de tous ces processus peuvent être considérées comme le déchaînement d’un formidable feed-back négatif, processus par lequel se désintègre irrémédiablement un système.

Le probable est la désintégration. L’improbable mais possible est la métamorphose. Qu’est-ce qu’une métamorphose ? Nous en voyons d’innombrables exemples dans le règne animal. La chenille qui s’enferme dans une chrysalide commence alors un processus à la fois d’autodestruction et d’autoreconstruction, selon une organisation et une forme de papillon, autre que la chenille, tout en demeurant le même. La naissance de la vie peut être conçue comme la métamorphose d’une organisation physico-chimique, qui, arrivée à un point de saturation, a créé la méta-organisation vivante, laquelle, tout en comportant les mêmes constituants physico-chimiques, a produit des qualités nouvelles.

La formation des sociétés historiques, au Moyen-Orient, en Inde, en Chine, au Mexique, au Pérou constitue une métamorphose à partir d’un agrégat de sociétés archaïques de chasseurs-cueilleurs, qui a produit les villes, l’Etat, les classes sociales, la spécialisation du travail, les grandes religions, l’architecture, les arts, la littérature, la philosophie. Et cela aussi pour le pire : la guerre, l’esclavage. A partir du XXIe siècle se pose le problème de la métamorphose des sociétés historiques en une société-monde d’un type nouveau, qui engloberait les Etats-nations sans les supprimer. Car la poursuite de l’histoire, c’est-à-dire des guerres, par des Etats disposant des armes d’anéantissement, conduit à la quasi-destruction de l’humanité. Alors que, pour Fukuyama, les capacités créatrices de l’évolution humaine sont épuisées avec la démocratie représentative et l’économie libérale, nous devons penser qu’au contraire c’est l’histoire qui est épuisée et non les capacités créatrices de l’humanité.

L’idée de métamorphose, plus riche que l’idée de révolution, en garde la radicalité transformatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, de l’héritage des cultures). Pour aller vers la métamorphose, comment changer de voie ? Mais s’il semble possible d’en corriger certains maux, il est impossible de même freiner le déferlement techno-scientifico-économico-civilisationnel qui conduit la planète aux désastres. Et pourtant l’Histoire humaine a souvent changé de voie. Tout commence, toujours, par une innovation, un nouveau message déviant, marginal, modeste, souvent invisible aux contemporains. Ainsi ont commencé les grandes religions : bouddhisme, christianisme, islam. Le capitalisme se développa en parasite des sociétés féodales pour finalement prendre son essor et, avec l’aide des royautés, les désintégrer.

La science moderne s’est formée à partir de quelques esprits déviants dispersés, Galilée, Bacon, Descartes, puis créa ses réseaux et ses associations, s’introduisit dans les universités au XIXe siècle, puis au XXe siècle dans les économies et les Etats pour devenir l’un des quatre puissants moteurs du vaisseau spatial Terre. Le socialisme est né dans quelques esprits autodidactes et marginalisés au XIXe siècle pour devenir une formidable force historique au XXe. Aujourd’hui, tout est à repenser. Tout est à recommencer.

Tout en fait a recommencé, mais sans qu’on le sache. Nous en sommes au stade de commencements, modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Car il existe déjà, sur tous les continents, un bouillonnement créatif, une multitude d’initiatives locales, dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou de la réforme de vie.

Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne les dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. Il s’agit de Lire la suite

Morin et Viveret – Comment vivre en temps de crise ? Economie, politique… et si la crise financière permettait de tout repenser ?

http://www.cdurable.info/Comment-vivre-en-temps-de-crise-Edgar-Morin-Patrick-Viveret,3037.html

cdurable.info, David Naulin, le19 novembre 2010

Economie, politique… et si la crise financière permettait de tout repenser ?

Comment vivre en temps de crise ?

Comment vivre en temps de crise ?, s’interrogent les philosophes Edgar Morin et Patrick Viveret dans un livre synthétique et éclairant. Face à la crise que nous traversons, les deux intellectuels nous invitent à prendre de la distance, replacer ce moment dans le cadre plus large des grandes mutations que nous avons déjà connues, apercevoir le cycle qui s’achève et le nouvel ordre qui s’ouvre.

Selon les auteurs, dans cette période critique, où les défis sont cruciaux et le pire – possible, il faut garder à l’esprit cette certitude : l’improbable peut toujours survenir. Même lorsque tout concourt à la catastrophe, la complexité du réel peut donner naissance à des situations inattendues. Alors, tenons-nous prêts à accueillir l’improbable, demeurons attentifs à l’usage positif de cette crise, voyons là une chance d’un nouveau rapport au pouvoir démocratique, à la richesse monétaire et, pour finir, au sens.

Les auteurs se répondent, l’un appelant à définir des critères pour comprendre ce monde qui vient, l’autre s’interrogeant sur les outils à mettre en œuvre pour que le développement économique de nos sociétés s’accompagne d’une croissance en humanité et que la crise que nous traversons soit une chance de redéfinir enfin le monde dans lequel nous souhaitons vivre.

Ainsi, si le probable est catastrophique avec ces crises à répétition ou les désastres écologiques, le futur n’est jamais joué rappelle Edgar Morin. Et si nous assistions à la fin d’un monde plus qu’à la fin du monde ?, s’interroge Patrick Viveret. La crise actuelle serait alors « un rendez-vous critique de l’humanité avec elle-même, lui permettant de travailler sur l’essentiel« . L’occasion d’en finir avec ce que Patrick Viveret appelle le modèle DCD, « dérégulation, compétition à outrance, délocalisation », porteur d’inégalités dans un monde où « trois personnes au monde peuvent avoir les revenus des quarante-huit pays les plus pauvres ». Ce petit livre invite à « se déployer du côté de l’essentiel, c’est-à-dire du côté d’un développement dans l’ordre de l’être plutôt que d’une croissance dans l’ordre de l’avoir. Cette distinction essentielle, traditionnellement considérée comme une question philosophique réservée à une petite minorité, devient une question politique massive ». Inutile d’espérer une transformation sociale sans transformation personnelle, concluent les auteurs qui lancent un appel à la réflexion et à l’action commune pour bâtir un nouveau monde.

A propos des auteurs

Directeur de recherche émérite au CNRS, Edgar Morin Lire la suite

« Philosophie et écologie », ouvrage de Anne Dalsuet chez Gallimard

nonfiction.fr, Manola ANTONIOLI, le 1er juillet 2010

« Philosophie et écologie », ouvrage de Anne Dalsuet chez Gallimard

Résumé : Un ouvrage qui présente à un vaste public les enjeux éthiques et philosophiques des questions environnementales.

Dans un contexte planétaire marqué par le dérèglement climatique, la disparition de la biodiversité, les grandes catastrophes environnementales et la perspective de l’épuisement des ressources énergétiques, on commence à voir apparaître, depuis une quarantaine d’années, un vaste renouvellement conceptuel axé sur les multiples dimensions de l’urgence écologique. Dans le domaine philosophique, le souci de l’environnement dépasse largement les acquis de la science écologique et vise à repenser radicalement les échanges entre la nature, la culture et la technique, à poser un nouveau regard sur les environnements naturels, les environnements sociaux et les environnements techniques contemporains, au-delà de l’ambition exclusive de maîtrise et de domination de la nature qui s’est imposée en Occident au moins depuis la modernité. La réflexion philosophique peut proposer une alternative à l’approche dominante et purement technocratique des problèmes environnementaux et aider à concevoir une vision plus authentiquement démocratique des rapports entre les sociétés humaines et les environnements naturels. L’ouvrage d’Anne Dalsuet, qui a été conçu pour les classes de terminale mais qui s’adresse visiblement à un public plus large, constitue une excellente introduction à ce nouveau champ de la réflexion philosophique, notamment grâce aux analyses consacrées aux approches théoriques d’auteurs étrangers dont la pensée et les travaux ont été longtemps ignorés en France.

La nature en crise

L’ouverture de l’ouvrage (structuré selon six grandes « perspectives ») vise à définir les caractéristiques de la crise écologique contemporaine qui ne fait que traduire une crise plus profonde. S’appuyant sur l’excellent ouvrage d’Isabelle Stengers intitulé Au temps des catastrophes, résister à la barbarie qui vient  , Anne Dalsuet affirme en effet dès le début de sa réflexion que la crise écologique ne demande pas seulement des réponses scientifiques ou techniques (dans l’esprit du « Grenelle de l’environnement », du « développement durable » ou de la « croissance verte »), puisqu’elle implique également une crise morale, métaphysique, sociale et politique, dont il faudra constater l’ampleur et la gravité. Dans cette perspective, nous n’avons plus affaire à des problèmes isolés, puisque les catastrophes environnementales entraînent toujours des effets en cascade sur tous les êtres vivants et notamment « sur la manière même dont les hommes pourront “habiter” cette Terre, s’y nourrir, y travailler, s’y loger, s’y déplacer, s’y gouverner » (p. 8). Les limites de la planète et de ses ressources nous imposent désormais de repenser le rapport de l’homme à la technique : recourir au catastrophisme ou à la déploration mélancolique d’une nature perdue sont deux postures insuffisantes et politiquement dangereuses, qui nous empêchent de comprendre la portée authentiquement politique des questions environnementales.

Cette dimension essentielle du problème écologique est très présente dans les pages des « bilans » qui concluent le livre, où l’auteure interroge les perspectives d’une écologie politique, à la suite de Bruno Latour et de ses Politiques de la nature  . Les analyses de Latour, qui s’efforcent de modifier les termes classiques du débat en renouant différemment les liens entre sciences et politiques, sont ainsi définies « capitales, Lire la suite

Edgar Morin : « L’une des tragédies de l’Europe, c’est que les nations sont égocentriques »

latribune.fr, Propos recueillis par Robert Jules et Philippe Mabille, le 2 mai 2010

|Edgar Morin : « L’une des tragédies de l’Europe, c’est que les nations sont égocentriques »

Dans un grand entretien à lire ce lundi dans La Tribune, le sociologue et philosophe français Edgar Morin revient longuement sur la crise grecque et ses conséquences.

La Tribune : l’impuissance à apporter une solution au problème grec n’est-elle pas la démonstration d’une crise des finalités de l’Europe ?

Edgar Morin : La finalité première de l’Europe, c’était d’en finir avec les guerres suicidaires. Face à l’Union soviétique et ses satellites, il fallait créer et sauvegarder un espace de démocratie et de liberté. Donc, l’idée première était fondamentalement politique. Mais la résistance des Etats nationaux à abandonner une parcelle de souveraineté pour créer une entité politique supranationale a bloqué cette évolution. Dans les années 50, les grands courants économiques qui traversaient l’Europe occidentale ont permis de constituer une unité économique qui s’est achevé avec la constitution de l’euro. Mais sans aller au-delà. Nous avons payé cher cette débilité politique, par exemple avec la guerre de Yougoslavie. Et aujourd’hui, dans le cas de la Grèce, on mesure bien l’absence d’une autorité politique légitime. L’Europe est arrivée dans un état d’impuissance. Elle est paralysée par son élargissement et son approfondissement est bloqué par la crise actuelle.

La montée du nationalisme en Europe vous inquiète-t-elle ?

Avant même 2008-2009, il y avait déjà des poussées de nationalisme, certes limités à 10 ou 15% des voix, mais qui représentaient quelque chose de nouveau dans le paysage européen. Là-dessus s’est greffée la crise financière et économique, qui favorise ces tendances xénophobes ou racistes. L’Europe est arrivée à une situation « crisique » puisque pour la première fois, l’hypothèse que l’euro puisse être abandonné par un pays comme la Grèce a été émise, même si cela a été pour la rejeter. L’euro que l’on pensait institué de façon irréversible ne l’est pas. En fait, on ne sait pas très bien vers quoi le monde se dirige. Et, bien qu’il s’agisse d’une situation très différente de celle de 1929 ne serait ce que par le contexte européen, il ne faut pas oublier que c’est dans le pays le plus industrialisé d’Europe, l’Allemagne, qu’Hitler est arrivé légalement au pouvoir en 1933. Je ne veux pas dire que nous sommes condamnés à une troisième guerre mondiale, mais l’aggravation de la crise économique peut avoir des conséquences politiques et sociales extrêmement graves.

Quelle est la nature profonde de la crise que nous traversons ?

Par delà son déclenchement local, aux Etats-Unis, cette crise est liée à l’autonomisation du capitalisme financier, à l’ampleur de la spéculation, au recours de plus en plus important au crédit chez les classes moyennes appauvries, et aux excès d’un crédit incontrôlé. Mais la cause globale est l’absence de régulation du système économique mondial. Le règne du libéralisme économique est fondé sur la croyance que le marché possède en lui des pouvoirs d’autorégulation, et aussi des pouvoirs bénéfiques sur l’ensemble de la vie humaine et sociale. Mais le marché a toujours eu besoin de régulations externes dans le cadre des Etats nationaux. Après la mythologie du communisme salvateur, la mythologie du marché salvateur a produit des ravages, de nature différente, mais tout aussi dangereux.

Une autorité planétaire telle que le G20 apporte-t-elle la réponse ?

Nous sommes dans le paradoxe de la gestation d’une société monde où l’économie et les territoires sont reliés entre eux, mais pour qu’il y ait au-dessus de cela une autorité légitime, il faudrait qu’il y ait le sentiment d’une communauté de destin partagé. Pour des problèmes vitaux comme la biosphère, la prolifération des armes nucléaires ou l’économie, il n’y a pas de véritable régulation mondiale. Ce qui se passe dans l’économie est à l’image des autres débordements, des autres crises du monde. La crise économique n’est pas un phénomène isolé. Elle éclate au moment où nous vivons une crise écologique.

C’est une crise de civilisation ?

C’est une crise des civilisation traditionnelles, mais aussi de Lire la suite

Vert pâle. Misère de l’écologie politique française

ecologie-solidaire-en-franche-comte.ouvaton.org, le 6 mars 2010

Article paru sur papier dans la revue Ecorev’ et ensuite en ligne dans la revue Multitudes.

Vert pâle. Misère de l’écologie politique française

En revenant aux sources de ce qui devrait fonder un imaginaire de l’écologie, l’activiste Laurence Guého-Neyrat et le philosophe Frédéric Neyrat en viennent à interroger la « misère » qui découle du manque de représentation de la nature dans notre pays, républicain et encore très peu réceptif aux formes décentralisées de gestion de l’espace dit « naturel ». Pour eux, la faiblesse des Verts peut aussi s’expliquer par cette incapacité à développer un imaginaire fondateur.

Le très mauvais score à la présidentielle 2007 n’est pas un effondrement des Verts, plutôt une évaporation, c’est-à-dire le signe d’un manque d’implantation « durable » de l’écologie politique en France. Cette évaporation est sans doute conjoncturelle, elle tient à la situation de 2007, la tenaille Royal/Sarkozy qui a piégé les électeurs ou bien dans le vote « utile » pour la candidate du PS, ou bien dans le vote pour une programmation néo-conservatrice du candidat libéral-sécuritaire rattaché à l’UMP. Mais cette conjoncture ne permet pas de comprendre sur le long cours l’absence de consistance de l’écologie politique que les Verts ont pour fonction de représenter. Comprendre la possibilité de cette évaporation, c’est s’engager dans une analyse de type généalogique, allant chercher les causes de cette inconsistance au niveau de ce qu’il est convenu d’appeler notre « exception française ». C’est sur ce fond que l’on pourra comprendre ce qui est arrivé en 2007, et risque de se reproduire – à supposer que les Verts survivent autrement que comme simple médiation parlementaire entre le PS et le MoDem… En effet, on aurait pu imaginer tout autre chose : après la canicule de 2003, le cyclone Katrina qui a ravagé la Louisiane, le succès du film de Al Gore sur les changements climatiques (Une vérité qui dérange) et les deux derniers rapports d’évaluation du GIEC, on aurait pu envisager un vote conséquent en faveur des Verts, adossé sur la lente maturation de la « conscience » écologique. Il n’en fut rien. La conscience écologiste française semble jetable, à consommer sur place, recyclable n’importe où. Pourquoi ?

La République contre nature

Pour le dire de façon brutale, il n’y a pas en France de représentation symbolique de la nature digne de ce nom. La nature est pour nous ou bien une ressource comptable et mathématisable, dont on peut calculer l’exploitation, ou bien le jardin quadrillé à la française. Entre les deux, rien. Pour que la nature puisse être représentée, il faut qu’il y ait un certain type de Grand Objet soumis à une certaine attention, un certain type de soin, et tenant une place dans l’histoire d’un espace et de ses habitants. Il faut que cet Objet soit présent et associé à des récits, des mythes, des films, et raconté à des enfants comme à des adultes. Or la France ne connaît pas ce genre de construction d’Artefact de Nature, comme la Forêt en Allemagne ou au Japon, la Mer pour certains pays du Nord. Ou la Wilderness aux Etats-Unis : de Melville aux simples récits des tribulations des trappeurs, les Grands Récits prenant place dans l’espace vierge nord-américain perdurent dans la littérature et le cinéma contemporains, et le trappeur devient même quelques fois le héros d’une certaine radicalité (Un ami de la terre de T.C. Boyle, Grizzly Man…). De même, la partition de l’espace à la japonaise, avec d’un coté les espaces d’ultra-urbanité dévolus aux humains et de l’autre les espaces de type « réserve totale », a donné lieu à divers courants poétiques et picturaux traditionnels et se retrouve sujet et questions des grands films d’animations des studios Ghibli (Princesse Mononoké, Pompoko, Mon voisin Totoro… de Myazaki ou Takahata). Il aura sans doute fallu aussi des Joseph Kessel et des John Boorman pour donner naissance en Angleterre aux grands mouvements végétariens ou anti-spécistes qui sont souvent l’assise d’autres mouvements écologistes plus radicaux et des Joseph Conrad afin que les Londoniens pensent la mer et le vent comme sources d’énergie infinies et acceptent un vaste parc éolien off-shore en face de leur ville. L’absence de la nature comme domaine symbolisé et Grand Objet vécu est traduite – et sur-compensée – depuis des siècles en France par un excès d’aménagement du territoire républicain au détriment Lire la suite

Patrick Viveret : Etre heureux, une question politique

liberation.fr, Patrick Viveret, le 29 janvier 2010

Etre heureux, une question politique

Retour sur la perception du bonheur – public ou privé – dans nos sociétés.

Peut-on organiser, comme le fera Libération à Rennes, en mars, un forum civique sur le bonheur après une tragédie comme celle qui vient de meurtrir Haïti ? Paradoxalement, la réponse est plus facilement positive après une catastrophe naturelle qu’après l’une de ces innombrables tragédies provoquées par la maltraitance interhumaine. Car, dans le second cas, pèse le soupçon que c’est précisément une certaine vision d’une politique ou d’une idéologie du bonheur qui aurait engendré un enfer, au départ pavé d’excellentes intentions. Dans le cas de la catastrophe naturelle, en revanche, les pires ennemis des secours et de la reconstruction sont le cynisme et le désespoir. Et la renaissance de la force de vie qu’exprime la solidarité et l’espérance n’est possible que si la motivation ultime des êtres humains, celle d’être ou de devenir heureux, est présente.

«Tout homme veut être heureux, disait Pascal, y compris celui qui va se pendre» : on ne saurait mieux résumer, jusque dans le paradoxe ultime, cette aspiration radicale plus présente encore au cœur de la tragédie que de la grisaille quotidienne. Certes, cette aspiration au bonheur ne peut se réduire, comme le mot français risque de le laisser supposer, à la bonne chance et à son double, le malheur comme malchance. Elle suppose une liberté possible et elle est mieux traduite dans d’autres langues, comme en espagnol par la felicidad, l’aspiration à la joie de vivre. Ou, si l’on veut jouer sur la sonorité du mot français, sur l’art de vivre à la «bonne heure», c’est-à-dire une qualité de présence et d’intensité de vie.

La main invisible

Même avec cette précision sémantique, il nous faut pourtant répondre à l’objection de la contreproductivité du bonheur comme question collective et publique. Cette objection est d’autant plus forte qu’elle vient de deux côtés, souvent antagonistes. Elle est économique, d’inspiration libérale, et souvent exprimée à droite d’une part. Mais elle est aussi politique, d’inspiration démocratique, et souvent formulée à gauche d’autre part.

La première objection est au cœur de l’anthropologie sous-jacente au libéralisme économique. C’est elle qu’exprime le plus radicalement Bernard de Mandeville dans la formule célèbre qui servira de point d’appui à Adam Smith : il n’est nul besoin de s’atteler à la difficulté de construire un bien commun et une bonne société dès lors que «les vices privés forment les vertus publiques».

Comme l’a montré Daniel Cohen, dans son livre la Prospérité du vice, c’est ce postulat anthropologique qui a gouverné le modèle occidental. C’est lui qui sous-tend la main invisible du marché chez Smith. Le problème, mis en évidence par Albert Hirschman dans les Passions et les Intérêts, c’est que la part de vérité de ce postulat suppose une théorie des passions humaines. Quand le libéralisme économique en fait l’économie, et oublie que «l’Homo sapiens demens», comme dirait Edgar Morin, n’est pas réductible à l’Homo economicus, simple individu calculateur rationnel de ses intérêts, il s’engage dans une fausse piste qui, à terme, devient destructrice du lien social. En outre ce modèle ne tient que pour autant qu’il continue de baigner dans des sociétés culturellement chrétiennes, où il est compensé par des normes éthiques qui en limitent les aspects socialement destructeurs. Dès que ce bain culturel chrétien est moins prégnant, les entrepreneurs vertueux du capitalisme, adeptes de l’épargne et de l’investissement, se transforment en hommes d’affaires profiteurs courtiers d’une économie spéculative, qui finit par exploser. Circonstance aggravante mise en lumière ces dernières années : ce modèle est écologiquement insoutenable.

C’est la raison pour laquelle la question du bien-être et du bonheur a fini par faire retour chez les économistes eux-mêmes, et que la commission présidée par Joseph Stiglitz a récemment proposé de donner aux indicateurs de bien-être une place essentielle dans de nouvelles mesures de la richesse.

Le modèle du «toujours plus» – compensant le stress, la course, la compétition permanente, la destruction écologique par la promesse consolatrice vantée par la publicité d’une consommation censée apporter bonheur, beauté, amitié et sérénité – est incapable de se tenir dans des limites Lire la suite

Edgar Morin : Tout est à repenser

fautedemieux.over-blog.com, Edgar Morin, Propos recueillis par WILLIAM BOURTON dans le Soir du samedi 2 janvier 2010

Le point de vue d’Edgar Morin, philosophe et sociologue.

Tout est à repenser

Pouvez-vous nous dresser un bref état des lieux de la situation actuelle du monde ?

Pour dresser ce diagnostic, il convient de considérer la période qui s’est ouverte en 1989, avec l’implosion de l’Union soviétique et la mondialisation de l’économie libérale. Ce processus d’unification technique et économique du globe s’est accompagné d’énormes dislocations. Ainsi, la guerre de Yougoslavie a montré qu’une nation, qui était presque constituée, a éclaté en fragments, chacun sur une base ethnique et religieuse. On a vu d’autres exemples depuis. L’unification par l’« occidentalisation » a provoqué en réaction des replis sur des racines identitaires.

Par ailleurs, on est entré dans une période d’une telle incertitude que la croyance générale au progrès historique s’est effondrée à l’ouest, à l’est, et au sud. Dès lors que le futur est perdu et que le présent est angoissé, on retourne aux racines, c’est-à-dire au passé. Un passé qui, hier encore semblait un tissu de superstitions et d’erreurs, devient la vérité.

Dans ce climat de dislocation, où se multiplient les haines et les rejets d’autrui, le vaisseau spatial Terre est emporté avec une vélocité extraordinaire par trois moteurs incontrôlés : la science, qui produit des armes de destruction massive et pas uniquement des bienfaits ; la technique, qui permet l’asservissement pas seulement des énergies naturelles mais aussi celui des humains ; et l’économie qui ne recherche que le profit pour le profit. Voilà dans quoi nous sommes en effet emportés.

Alors, que s’est-il passé en 2009 qui pouvait susciter de très grandes espérances ?

L’accession, totalement inattendue quelques mois plus tôt, d’Obama à la présidence de la plus grande puissance du globe. Voici un homme de bonne volonté, un homme qui possède une véritable culture planétaire de par ses origines et de par ses expériences, un homme qui a une conscience claire des problèmes, manifestée dans ses discours… Et qu’est-ce qui s’est passé jusqu’à présent ? Partout l’impuissance. Incapacité d’opérer une pression même minime sur Israël pour stopper la colonisation, incapacité de pouvoir traiter le problème afghan, impuissance au Pakistan, aggravation de la situation en Colombie et au Venezuela, en Amérique latine. Partout, sont apparues les limites à cette action de bonne volonté. Ces limites signifient que le monde est arrivé dans un état régressif. Il y a dix ans, peut-être Obama aurait-il pu réussir. Mais désormais, on voit très bien que son avènement, qui était une chance pour l’humanité, n’a pas produit ses promesses. Non pas par la défaillance d’un homme mais par l’ensemble des conditions dans lesquelles il se trouve enfermé.

Un tableau plutôt sombre…

Nous continuons, à mon avis, la course vers l’abîme. Car les probabilités sont que ce processus va vers des catastrophes multiples. Il ne s’agit plus seulement des menaces de guerres et d’emploi d’armes nucléaires, qui se sont multipliées, mais aussi de la dégradation de la biosphère et du problème du réchauffement climatique, de la crise économique, provisoirement jugulée, mais qui a révélé que cette économie mondiale ne subit aucun contrôle sérieux. De plus, nous n’arrivons pas encore à la prise de conscience du cours catastrophique qui nous permettrait de réagir contre lui.

Pourtant, par rapport à la prise de conscience environnementale, il y a eu le sommet de Copenhague…

Pour la première fois, l’ensemble des nations du globe se sont en effet réunies pour prendre des mesures contre un des périls écologiques majeurs : le réchauffement climatique. Mais, on l’a constaté, la solution est très difficile. Pourquoi ? D’abord parce qu’il faut un consensus d’un très grand nombre de nations. Deuxièmement parce qu’on voit bien que les pays riches et dominants ont tendance à vouloir faire payer une grosse note aux pays en voie de développement, lesquels refusent de se soumettre et demandent aux premiers de faire l’effort eux-mêmes. Prenez la question des énergies. Il est souhaitable que les énergies vertes – solaires, éoliennes, etc. – se répandent en Afrique ou en Asie, mais cela signifierait un don des pays développés que ceux-ci, pour le moment, n’ont pas l’intention d’envisager.

Copenhague a donc traduit une certaine prise de conscience, mais insuffisante. Le grand problème de la conscience, c’est toujours son retard sur l’événement. Il faut un certain temps pour comprendre ce qui s’est passé. Par rapport aux dangers sur la biosphère, l’alerte a été donnée en 1970, avec le rapport Meadows (première étude importante soulignant les dangers écologiques de la croissance économique et démographique, demandé à une équipe du Massachusetts Institute of Technology par le Club de Rome). Entre 1970 et 2010, il y a bien entendu eu le sommet de la Terre de Rio (1992), il y a eu la conférence sur le réchauffement climatique de Kyoto (1997), mais ces rencontres étaient toujours en retard sur la gravité de l’événement. Car en quarante ans, le monde a connu une série de catastrophes écologiques.

Dans ce contexte, la globalisation, qui dans un sens est la pire des choses, pourrait également se révéler la meilleure car, pour la première fois, il y a une interdépendance de tous les êtres humains, une véritable communauté de destin qui peut faire de nous de véritables citoyens de la planète. Mais à condition que l Lire la suite

Jean-Paul Besset (Europe Ecologie) face à Pierre Moscovici (PS) : «Vive la sociale» ou «sauvons la planète» ?

hebdo.nouvelobs.com, Daniel Cohn-Bendit, Guillaume Malaurie, Maël Thierry, le 3 décembre 2009

Jean-Paul Besset (Europe Ecologie) face à Pierre Moscovici (PS)

«Vive la sociale» ou «sauvons la planète» ?

Taxe carbone contre pouvoir d’achat, croissance contre décroissance, progressisme contre environnementalisme… Entre écologistes et socialistes, l’échange est vif

Le Nouvel Observateur. – Vous avez politiquement grandi l’un et l’autre dans la religion du progrès servie par une croissance éternelle et une nature inépuisable. Et pourtant, à gauche, René Dumond, Edgar Morin, André Gorz ou… Serge Moscovici tiraient très tôt la sonnette d’alarme sur l’inévitable crise de ce modèle trahi par la finitude des ressources. On y est. Pourquoi un tel retard à l’allumage ?

Jean-Paul Besset. – Ce constat-là vaut tout autant pour la gauche que pour la droite. Ces deux grands courants idéologiques sont issus, pour aller vite, de la même matrice : la révolution industrielle. La grande ligne de clivage, c’était la répartition des fruits de cette croissance. Et c’est l’honneur de la social-démocratie d’avoir su utiliser cette richesse pour développer la justice sociale et forger les bases de l’Etat-providence. Mais quand cette manne de la croissance conçue comme une vis sans fin vient à disparaître sous l’impact de la crise écologique, la social-démocratie, qui fut la grande aventure de ces deux derniers siècles, arrive à bout de souffle.

Pierre Moscovici. – Vous semblez considérer que le clivage gauche-droite n’est plus pertinent. Et moi, je continue de penser qu’il l’est, peut-être plus que jamais face à un président liquidateur comme Nicolas Sarkozy ! La question écologique est certes essentielle, mais je ne crois pas du tout que la question sociale soit éteinte. Je note d’ailleurs que les pères de l’écologie qui étaient évoqués, vous avez cité à juste titre le mien, se situent tous dans le champ culturel de la gauche. Je reconnais bien volontiers que le manque d’appétence des socialistes pour l’approche écologique s’explique par leur passé ouvriériste, productiviste ou étatiste. L’avenir, aujourd’hui, je suis d’accord, c’est la social-écologie. Mais pas le dépassement de la gauche et de la droite.

J.-P Besset. – Ne faites pas comme si l’écologie politique ignorait la question sociale, dont vous seriez propriétaire ! Moi aussi, j’ai la question sociale rivée au cœur, mais elle est désormais indissociable de la question écologique. Les inondations, les sécheresses, les cyclones, les mers qui se dépeuplent, les forêts qui reculent et les déserts qui avancent, ça concerne quand même 60% de la population mondiale. La vraie question sociale contemporaine, massive, intolérable, elle est là !

N. O. – Et sur la croissance, verte ou grise, forte ou faible, vous pouvez trouver un langage commun ?

P. Moscovici.

Ce dont je suis sûr, c’est que nous avons toujours besoin de croissance. Prenons l’exemple de la France : il y a 3,7 millions de chômeurs, des déficits publics de 140 milliards d’euros, une dette publique équivalente à 82% du PIB. Je ne sais pas comment nous pouvons résorber ces gouffres financiers, investir dans des programmes écologiques lourds et réduire le chômage sans un taux de croissance significatif. Tout le défi est là : il faut à la fois Lire la suite

Edgar Morin : Pour une politique de l’humanité

futurchaos.blogs.nouvelobs.com, liberation.fr, Edgar MORIN, Johannesburg 2002, le 28 octobre 2009, le 26 août 2002

Pour une politique de l’humanité

Moteur d’occidentalisation, le développement est un mythe qu’il faut aujourd’hui abandonner au profit d’une politique de l’homme et de la civilisation.

Ne faut-il pas nous défaire du terme de développement, même amendé ou amadoué en développement durable, soutenable ou humain ?

L’idée de développement a toujours comporté une base technique-économique, mesurable par les indicateurs de croissance et ceux du revenu. Elle suppose de façon implicite que le développement techno-économique est la locomotive qui entraîne naturellement à sa suite un «développement humain» dont le modèle accompli et réussi est celui des pays réputés développés, autrement dit occidentaux. Cette vision suppose que l’état actuel des sociétés occidentales constitue le but et la finalité de l’histoire humaine.

 Le développement «durable» ne fait que tempérer le développement par considération du contexte écologique, mais sans mettre en cause ses principes ; dans le développement «humain», le mot humain est vide de toute substance, à moins qu’il ne renvoie au modèle humain occidental, qui certes comporte des traits essentiellement positifs, mais aussi, répétons-le, des traits essentiellement négatifs.

Aussi le développement, notion apparemment universaliste, constitue un mythe typique du sociocentrisme occidental, un moteur d’occidentalisation forcenée, un instrument de colonisation des «sous-développés» (le Sud) par le Nord. Comme dit justement Serge Latouche, «ces valeurs occidentales [du développement] sont précisément celles qu’il faut remettre en question pour trouver solution aux problèmes du monde contemporain» (le Monde diplomatique, mai 2001).

Le développement sans qualités

Le développement ignore ce qui n’est ni calculable ni mesurable, c’est-à-dire la vie, la souffrance, la joie, l’amour, et sa seule mesure de satisfaction est dans la croissance (de la production, de la productivité, du revenu monétaire). Conçu uniquement en termes quantitatifs, il ignore les qualités : les qualités de l’existence, les qualités de solidarité, les qualités du milieu, la qualité de la vie, les richesses humaines non calculables et non monnayables ; il ignore le don, la magnanimité, l’honneur, la conscience. Sa démarche balaie les trésors culturels et les connaissances des civilisations archaïques et traditionnelles ; le concept aveugle et grossier de sous-développement désintègre les arts de vie et sagesses de cultures millénaires.

Sa rationalité quantifiante en est irrationnelle lorsque le Lire la suite

Le point de vue de Lutte Ouvrière et de l’UCI sur la décroissance.

revoltunited.canalblog.com, NC, le 16 août 2009

Le point de vue de Lutte Ouvrière et de l’UCI sur la décroissance.

Je connais assez mal l’idéologie de la décroissance, je ne peux donc que publier ce qu’en dise les camarades de LO. Pour ce que j’en sais, cela ressemble assez à l’idéologie des petits propriétaires terriens du début du XXème siècle vis à vis du capitalisme industriel naissant. Mais je vous laisse juger.

La décroissance, un point de vue parfaitement réactionnaire

Si les années quatre-vingt-dix ont vu émerger et se développer les idées de l’altermondialisme, ce courant est aujourd’hui concurrencé, chez un certain nombre de jeunes et moins jeunes plus ou moins contestataires, par un courant qui s’est baptisé : la décroissance. Refus de la croissance économique, « antiproductivisme », lutte contre la consommation, volonté de revenir à une économie locale, rejet du progrès technique, démarche de « sobriété » ou de « simplicité volontaire », sont les piliers de ce nouvel évangile.

Il est difficile de savoir si le relatif succès de ce courant sera un phénomène durable. Mais il est incontestable qu’il est, pour l’instant, à la mode. Certes, cela ne s’est pas vu lors des récentes élections européennes, où les listes Europe Décroissance n’ont recueilli que des scores insignifiants – entre 0,02 et 0,04 % suivant les circonscriptions. Mais la percée électorale des listes Europe-écologie reflète, en partie du moins, cette tendance, car nombre de partisans de la décroissance ont apporté leurs voix, au nom d’une sorte de « vote écologique utile », aux listes menées par Daniel Cohn-Bendit.

L’intérêt pour la décroissance d’une partie de la petite bourgeoisie intellectuelle, d’une frange de la jeunesse étudiante, paraît indéniable. En témoigne entre autres le relatif succès du journal La Décroissance, qui tire à quelque 50 000 exemplaires – ce qui est conséquent pour un journal politique.

Il est clair que le glissement vers la décroissance d’une partie des partisans de l’altermondialisme serait un recul, du point de vue des idées.

L’altermondialisme en effet, malgré ses limites et son caractère profondément réformiste, se situe au moins sur le terrain de la dénonciation des inégalités, et prétend vouloir mieux répartir les richesses entre les différentes régions de la planète.

La décroissance, elle, ou plutôt la nébuleuse d’organisations, de journaux et d’individus qui se réclament d’elle, se situe sur un tout autre terrain : celui des idées franchement réactionnaires. Ses partisans ne le nient d’ailleurs pas vraiment : Serge Latouche, le principal porte-parole de la décroissance en France, dénonce par exemple, dans l’introduction de son Petit traité de la décroissance sereine, « le totalitarisme développementiste et progressiste ». Le « totalitarisme progressiste » ! Il faut se pincer pour y croire. Il est peu probable que les femmes africaines qui font des dizaines de kilomètres à pied pour trouver un peu d’eau potable, ou les centaines de milliers de gens dans le tiers-monde qui meurent du sida faute de trithérapies, se réjouissent de ne pas être victimes du « totalitarisme progressiste ». On retrouve le même type de propagande anti-progrès dans un numéro de la revue décroissante Silences, qui a publié en Une un dessin montrant trois personnages monstrueux, mi-humains mi-reptiles, sous la légende : « Ils veulent détruire le monde ». Ces trois personnages étaient ainsi présentés : « La trilogie maléfique : croissance, consommation, progrès. »

Le décor est planté. Le courant décroissant affiche clairement non seulement son refus Lire la suite

Entropia n°6 « Crise éthique, éthique de Crise ? »

 entropia-la-revue.org, revue d’étude théorique et politique de la décroissance

Entropia n°6 « Crise éthique, éthique de Crise ? » 

Malgré les caricatures dont elle est l’objet, et face à la crise systémique sans précédent qui sévit partout en tout domaine, l’idée de décroissance a commencé à s’insinuer dans les charnières d’un système sans avenir. Dans un climat de désenchantement général, il se pourrait bien qu’elle puisse introduire un sursaut de conscience collective modifiant tout à la fois les mentalités et les actes, en particulier dans nos relations avec la nature qui sont inséparables de nos rapports avec les autres et avec nous-mêmes.

La voie étroite de la décroissance est une éthique générale. C’est une mobilisation contre l’absurdité, le cynisme et la déréliction dont souffrent la planète et ses habitants. Si elle n’est pas « le remède-miracle » et encore moins un projet normatif et moralisant, elle est bien un engagement qui invite impérativement à ne plus séparer pour dominer, à ne plus morceler pour humilier et qui convie à reconnaître les liens qui unissent fondamentalement la condition humaine localisée à l’espèce entière et à la totalité du vivant.

À ces relations d’« harmonie conflictuelle », l’histoire ne cesse de substituer l’inertie où les choses suivent leur cours, mais aussi les menaces de barbarie dont l’impérialisme de l’économie fait le lit. Comprendre comment nous en sommes arrivés là peut aider à inventer une éthique de la décroissance. Et c’est aussi un appel à retrouver un art de vivre, la joie de la connaissance, la gratuité et la beauté, sans lesquels disparaît le monde commun.

Alors que nous participions à l’assemblée réunie par Entropia, le 29 mars 2008 en un séminaire intitulé « André Gorz, Décroissance, Utopie« , nous vous avions diffusé en quatre documents sonores originaux et en différé, les tribunes de Thierry Paquot, Alain Gras,  Serge Latouche et Edgar Morin :

– Thierry Paquot Lire la suite

De l’écologie politique dans la perspective de l’effondrement de civilisation

agoravox.fr, Hans Lefebvre, le 20 juin 2009

De l’écologie politique dans la perspective de l’effondrement de civilisation

Incontestablement, si le grand vainqueur des dernières élections européennes n’est autre que le parti des abstentionnistes, fait par ailleurs toujours inquiétant pour un processus démocratique, il nous faut constater que le score réalisé par la liste Europe Ecologie a permis de remettre en perspective l’écologie politique. Cette percée historique nous vaudra la formule opportune prononcée par l’ex-leader du mouvement de 1968 : « c’est le D-Day de l’écologie politique » ! Pour autant, est-ce à dire que les français d’une part, et les européens dans leur ensemble d’autre part tendent à devenir des écologistes convaincus, s’appropriant valablement l’engagement dans la voie de l’écologie politique ? À l’évidence, si la réponse reste complexe, n’est-il pas plus pertinent de nous questionner quant à l’avenir de cette proposition alternative vitale pour l’avenir de l’humanité, et cela plus particulièrement à la lumière de cet effondrement de civilisation annoncé.

Sans toutefois remonter aux philosophes de l’antiquité qui avaient pourtant déjà défini l’homme comme un être vivant parmi un ensemble complexe, c’est à l’aube de notre société industrielle que le philosophe Allemand Ernst von Haeckel définissait la notion d’écologie (1866) , posant ainsi les bases d’un concept qui allait devenir un enjeu majeur de notre société contemporaine.

Un siècle plus tard, le début des années soixante-dix marquait un tournant essentiel dans l’histoire [1] de la prise de conscience écologiste avec notamment la création du mouvement les amis de la terre (1969) et le fameux « appel de Menton » lancé aux Nations Unies par 2200 personnalités inquiètes des dangers induits par la société industrielle ( mai 1971). Puis, en 1972, sous l’impulsion du Club de Rome, créé en 1968, paraîtra le rapport Meadows & al (1972) [2] dont le propos était de définir l’impact du modèle productiviste sur le devenir de monde en posant déjà la question fondamentale des limites de la croissance avec, en point de mire, la problématique déjà pertinente de l’effondrement de ce modèle. Ce travail essentiel de modélisation, très contesté à l’époque notamment dans à sa proposition principale de « croissance zéro », mériterait selon certains contemporains d’être actualisé tant le propos était novateur, d’autant que les moyens informatiques actuels permettent d’envisager de nouveaux calculs bien plus vertigineux [3]. Cette même année eu lieu à Stockholm la première conférence des Nations Unies consacrée à l’environnement humain dont l’intelligente devise était « une seule Terre ».

En ces temps là, l’écologie politique faisait ses premiers pas audibles pour se répandre peu à peu dans le champ d’une certaine pensée politique engagée, marquant ainsi le début d’une lutte citoyenne active, comme un indispensable contrepoids à la dictature des deux idéologies productivistes dominantes (capitalisme et communisme).

En 1974, René Dumont faisait acte de candidature à l’élection présidentielle au nom de ce combat qu’il pressentait comme indispensable, affirmant avec la plus grande conviction que « la politique n ’appartient pas aux spécialistes. La politique vous appartient ». Avec à peine 1,3% des voix exprimées, l’auteur de « l’utopie ou la mort » [4] donnait corps à l’écologie politique, portant à la connaissance de la conscience collective ce choix désormais possible. Mais il était en avance sur son temps ce diable d’empêcheur de produire en rond, alors que la société issue des trente glorieuses était au plus loin de ce types de préoccupations. Agronome de formation, l’homme fut un des pionniers de ce combat politique avant-gardiste (il fut aussi un tiers-mondiste convaincu), dénonçant avec force le productivisme acharné du monde occidental hégémonique et sa quête absurde du toujours plus. La lucidité de son analyse était telle qu’elle vaut encore à ce-jour par son acuité remarquable, imprégnant largement tous les discours écologistes d’aujourd’hui.

Mais il ne fut pas le seul à s’inscrire dans cette perspective de l’écologie politique, puisque Ellul et son compatriote Charbonneau furent eux aussi des militants de la première heure de cette cause. Véritables précurseurs de cette préoccupation du vivre en harmonie avec notre support terrestre, alors que leurs contemporains n’entrevoyaient absolument pas les perspectives posées par ces intelligences précocement éveillées aux problématiques qui sont aujourd’hui en passe de s’imposer à l’ensemble de la société humaine. Ainsi, ils appartiennent à jamais à cette communauté de pensée qui n’a eu de cesse de croire à la possibilité d’un autre monde. Jacques Ellul, cet apôtre du développement local et néanmoins disciple de la frugalité, mesurait déjà le danger de l’automobile, cet objet technologique qui incarne à lui seul la révolution industrielle, devenu aujourd’hui ce véritable petit temple des vanités dont la sacralisation est synonyme d’asservissement. Loin de dénoncer le progrès technique, c’est surtout le rapport de l’homme à cette notion que le penseur émérite n’a eu de cesse de dénoncer car, en sacralisant la production de ce savoir technologique il se soumet. Quelle fulgurante réflexion nous confiait-il alors !

Aussi, par delà la critique du modèle productiviste industriel, le discours et la pensée écologiste ne manquent pas de remettre fondamentalement en cause le fonctionnement de nos systèmes démocratiques centralisateurs et bureaucratiques dont les effets pervers peuvent-être perceptibles par chacun. Ce tout (pouvoir économique, politique et technologique) qui mène le monde est parfaitement imbriqué et son entropie galopante pose la question encore une fois centrale de son effondrement sur lui-même. Certains intellectuels ont déjà théorisé cet effondrement de civilisation inévitable dont les contours apparaissent de plus en plus nettement. Mais, entre « l’inquiétante » rhétorique menée avec un certain talent par Jared Diamond dans son désormais célèbre ouvrage paru en 2006 [5], qualifié par ailleurs de néo-malthusianisme par certains contradicteurs [6], et une globalisation inévitablement inscrite dans le mouvement du monde, il est bien évident que l’humanité se trouve aujourd’hui dans une situation sans équivalent dans le déroulement de son histoire. Le point de rupture n’a jamais été aussi proche et nul catastrophisme ou autre millénarisme dans cette affirmation, point d’idéologie, mais juste un constat évident, incontestable, si prégnant qu’il a pénétré une part importante de la population au point de générer certaines évolutions notables, même si parfaitement insuffisantes. Parmi les quelques signes lisibles, il y a notamment le vote qui a eu lieu lors des élections du parlement européen, les sommets internationaux au chevet de la planète qui se multiplient, mais surtout une cohorte de mouvements citoyens engagés qui aspirent à construire un autre monde autour de ce que l’on nomme aujourd’hui l’altermondialisme. De fait, ce vaste « mouvement des mouvements », opposé à la mercantile mondialisation imposée par le capitalisme triomphant de la fin des années 90 [7], ne fait que capitaliser un héritage constitué de ces multiples pensées qui ont tenté d’éveiller le monde à son devenir forcément problématique au regard du chemin emprunté. Tout cela est maintenant absolument incontournable, et il n’est qu’à constater l’empressement de certains de nos décideurs à se convertir à la pensée verte pour mesurer combien l’écologie politique se fait indispensable.

Pour autant, le problème majeur des inégalités « nord-sud » demeure si prééminent que le fossé considérable qui sépare ces deux mondes doit s’inscrire comme la toute première urgence à prendre en considération tant l’équilibre global dépend de cette prémisse. Dans ce sens, il est de toute première urgence que l’avenir de ces régions du monde s’inscrive dans la logique du développement soutenable. Nos erreurs doivent ne pas être reproduites au risque d’amplifier les déséquilibres écologiques majeurs qui se dessinent à l’horizon. Ainsi, le continent africain doit se définir comme le laboratoire du seul modèle viable, il en va de l’intérêt général du monde. A titre d’exemple, le monde agricole africain devrait se construire sur les critères imposés par le cahier des charges de l’agriculture biologique comme l’exprime parfaitement le journaliste burundais Alexis Sinduhije dans un article récent consacré à la démocratie dans son pays [8]. Et cela n’est pas utopique, car l’utopie, pour reprendre une idée fondamentale émise par Jean Zin c’est de croire que notre mode de civilisation peut continuer ainsi ! Dans la droite ligne de la pensée d’André Gorz, dont il se veut porteur, cet auteur a commis un petit ouvrage diablement intelligent, parfaitement didactique et pragmatique, donc dépourvu de toute idéologie, consacré à l’écologie politique à l’ère de l’information [9]. Ce travail lumineux, diamétralement opposé aux démonstrations télévisuelles stériles et lénifiantes des tartuffes de l’écologie, contient nombre de solutions de bon sens qui, à terme, devraient logiquement s’imposer à cette nouvelle globalité humaine qui prend forme. Certes, l’exercice n’est pas si simple, mais gageons que le sens du vivant, dans sa totalité pleine [1O], finira bien par s’imposer à nous car il est ce mouvement perpétuel qui buissonne et tâtonne afin de perdurer [11]. Nul dessein intelligent derrière cela, nulle vision anthropique, mais juste la hantise du vide. A l’échelle individuelle, en décidant de combler ses vacuités au moyen de son ego surdimensionné, la consommation en bandoulière, l’homme a cessé de se projeter en choisissant de se réaliser dans l’instant, ne se résumant qu’à ce qu’il consomme égoïstement. Avec l’hégémonie du capitalisme, cette tendance est devenue loi, puis dogme.

S’il ne manquera pas à terme d’infléchir le basculement du monde vers une répartition plus juste du bien commun, le nouvel ordre mondial ne pourra naître que de l’effondrement total de l’ordre présent tant la vitesse dynamique acquise semble incontrôlable. De ce grand fracas chaotique devrait émerger la conscience globale de demain qui prononcera l’abolition de tous les principes qui menaient l’humanité jusque-là. Le local s’articulera au global, alors que les notions de profit, de spéculation et autre propriété privée seront consignées au rayon des archaïsmes dans les manuels d’histoire virtualisés. Dans un vaste mouvement de dématérialisation/déconsumérisation, l’humain deviendra ce véritable jardinier du vivant à jamais décentré, principalement préoccupé par la préservation/répartition du bien commun. Si d’aventure tel n’était pas le cas (selon une perspective pessimiste), et quoi qu’il advienne de notre espèce, la planète continuera sa ronde féconde autour de son étoile jusqu’à effondrement final, car pour cela nul besoin d’humain.

[1] Jean-paul Deléage, Une histoire de l’écologie, éditions du Seuil, 1994

[2] Donnela & Denis Meadows, Jorgen Randers, William Berhens, The Limits to Growth, Universe Books, 1972.

Version française : Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance, éditions Fayard 1973.

[3] Jean-Marc Jancovici, Qu’y-a-t-il donc dans le rapport du « Club de Rome » ?

[4] René Dumont, L’utopie ou la mort, Le Seuil, 1973.

[5] Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006.

[6] Daniel Tanuro, L’inquiétante pensée du mentor écologiste de M. Sarkozy, Le Monde Diplomatique, décembre 2007.

Lire la controverse suscitée par cet article.

[7] Emmanuel Allait, L’altermondialisme – Mouvance ou mouvement ? Editions Ellipses, 2007

[8]Alexis Sinduhije, Burundi, les tambours de la démocratie, Libération du 16 juin 2009.

[9] Jean Zin, L’écologie politique à l’ère de l’information, édition Ére, 2006.

[10] Christian Godin, La totalité, 6 volumes, éditions Champ Vallon, 2003

[11] Edgar Morin, La méthode, éditions du Seuil, 1977.

Crise écologique : L’Homme est il coupable ?

croissance-verte.com, Olivier Bazin, le 12 juin 2009

Crise écologique : L’Homme est il coupable ?

Le débat qui s’est installé sur Croissance Verte à la suite de l’article «  Home, et après ? » a permis de soulever une question qui dépasse largement le sujet du film évoqué.  L’Homme est-il  coupable ou victime de la crise écologique actuelle ? Pour répondre à cette question, il faut sortir du simple cadre économique habituel auquel les polémiques autour de l’écologie sont trop souvent réduites. Il s’agit ni plus ni moins que de confronter deux « visions » différentes de ce qu’est l’humanité.

Plaçons nous d’un strict point de vue scientifique… c’est à dire ici de biologiste. Reconnaissons alors que l’espèce humaine se comporte effectivement comme toute espèce animale. Ses actions n’auraient d’autre but que d’assurer sa survie par la recherche d’une maîtrise de son environnement. Au même titre que les sauterelles, l’espèce humaine n’aurait d’autre choix que de s’adapter à une Nature avide de conserver son propre équilibre. La sélection naturelle à laquelle il est ainsi fait référence entrainerait, par son efficacité,  un renforcement des inégalités entre espèces du vivant. Au final, la domination extrême d’une espèce sur son milieu finit par provoquer sa perte. Jared Diamond parle d’ « Effondrement « . S’il vient un jour à disparaître, l’Homme ne sera en définitive que la victime d’un processus de rééquilibrage que la Nature impose à tout ce qui est « trop dominant » pour assurer l’équilibre entropique du système. La Nature se charge seule de trouver ce point d’équilibre …et le fait à son rythme. L’Homme est donc dans son rôle. C’est sa nature même qui explique (justifie ?) son comportement. L’ampleur de ses destructions sur son environnement ne serait qu’une question de degré et pas de nature. Le problème semble donc résolu car, un animal peut il être coupable ?

La réponse est dans la question : l’Homme est-il vraiment un animal comme les autres ? Répondre relève d’un choix éthique et philosophique. Quels que soient les arguments invoqués, la réponse est clairement négative. Ce qui fait la grande différence entre l’animal et l’Homme c’est que ce dernier a conscience de lui-même. Il est capable de mesurer les conséquences de ses actes d’un point de vue moral. Il a la capacité de décider. C’est le fameux « libre arbitre »… cadeau empoisonné qui place sur ses épaules son plus lourd fardeau : la responsabilité. 

L’Homme serait coupable car responsable ? L’Homme s’est en effet tellement convaincu de sa spécificité (Le fameux « cogito » de Descartes) qu’il a estimé pouvoir quitter sa place dans l’ordre naturel. Pire, il a fini par se considérer « Comme maître et possesseur » de la Nature. La faculté de penser serait son seul mais puissant moyen pour s’émanciper de son état de nature. L’état actuel du monde est le résultat de cette erreur sur laquelle s’est appuyée toute la pensée Occidentale depuis le XVIIème Siècle. Non content de se considérer au « centre du monde », l’Homme se déclare au dessus de lui. S’il est coupable de quelque chose, c’est avant tout d’avoir limité sa vision du monde à un anthropocentrisme radical. L’humanité a tellement bien « travaillé » que la question de la survie de l’espèce ne s’est plus posée. Elle est même devenue secondaire face à la satisfaction de ses plaisirs. Le renforcement de la  crise écologique amène heureusement à s’y intéresser à nouveau.

Pour autant, une erreur ne doit pas en appeler une autre. Si l’Homme ne doit pas oublier sa place au sein de la Nature, il ne s’y réduit pas non plus. Il ne faudrait pas tomber dans le piège qui Lire la suite

Patrick Viveret : Vive la sobriété heureuse !

Vive la sobriété heureuse !

lemonde.fr, Patrick Viveret, le13 juin 2009

L’écologie politique, si elle veut être à la hauteur des espérances qu’elle suscite, doit construire une réponse réellement systémique à la crise en articulant une critique de l’insoutenabilité de nos formes de croissance avec l’exigence du mieux-être.

Cette articulation suppose qu’elle intègre pleinement dans sa perspective la question sociale, de même que les socialistes européens se doivent eux de penser radicalement la question écologique. Et la question sociale pose plus radicalement encore la question humaine et la difficulté propre à notre espèce de penser et de vivre le rapport entre notre intelligence et nos émotions. C’est toute la question de ce que Félix Guattari nommait l’écosophie, la capacité de penser écologiquement et politiquement la question de la sagesse. C’est aussi ce que Pierre Rabhi nomme les enjeux d’une « sobriété heureuse » où s’articule, dans la justice sociale, le choix de la simplicité avec celui d’un art de vivre affranchi de sa boulimie consommatrice et consolatrice.

Il nous faut d’abord voir que ce qui est commun à toutes les facettes de la crise, ce qui la rend donc systémique, c’est le couple formé par la démesure et le mal-être. Ce que les Grecs nommaient l’ubris, la démesure, est en effet au cœur de notre rapport déréglé à la nature par deux siècles de productivisme et ses deux grandes conséquences : le dérèglement climatique et ce danger à ce point majeur pour la biodiversité que l’on peut évoquer le risque d’une « sixième grande extinction » des espèces, cette fois provoquée par le comportement irresponsable de notre propre famille humaine.

C’est la démesure aussi qui a caractérisé le découplage entre l’économie financière et l’économie réelle : un ancien responsable de la Banque centrale de Belgique, Bernard Lietaer, a pu avancer qu’avant la crise, sur les 3 200 milliards de dollars (2 272 milliards d’euros) qui s’échangeaient quotidiennement sur les marchés financiers, seuls 2,7 % correspondaient à des biens et services réels !… Démesure encore dans le creusement des inégalités sociales mondiales tant à l’échelle de la planète qu’au cœur même de nos sociétés : lorsque la fortune personnelle de 225 personnes correspond au revenu de 2 milliards d’êtres humains, lorsque les indemnités de départ d’un PDG qui a mis son entreprise en difficulté peuvent représenter plus de mille fois le salaire mensuel de l’un de ses employés.

Démesure enfin, il ne faudrait pas l’oublier, cette fois dans les rapports au pouvoir, qui a été à l’origine de l’autre grand effondrement politique récent, il y a tout juste vingt ans, celui du système soviétique et de sa logique totalitaire. Il est important de le rappeler si l’on veut éviter le mouvement pendulaire des années 1930 qui vit un politique de plus en plus autoritaire, guerrier et finalement totalitaire, prendre la relève du capitalisme dérégulé des années d’avant-crise.

Ainsi le caractère transversal de cette démesure permet de comprendre le caractère systémique de la crise, et l’on comprend alors que des réponses cloisonnées qui cherchent, par exemple, Lire la suite

Changer le rapport de l’homme à la nature n’est qu’un début

lemonde.fr, Edgar Morin, le 12 juin 2009

Changer le rapport de l’homme à la nature n’est qu’un début

Le succès Vert, en France, aux élections européennes ne doit être ni surestimé ni sous-estimé. Il ne doit pas être surestimé, car il résulte en partie de la carence du Parti socialiste, de la faible crédibilité du MoDem et des petites formations de gauche. Il ne doit pas être sous-estimé, car il témoigne aussi du progrès politique de la conscience écologique dans notre pays.

Mais ce qui demeure insuffisant, c’est la conscience de la relation entre politique et écologie. Certes, très justement, Daniel Cohn-Bendit parle au nom d’une écologie politique. Mais il ne suffit pas d’introduire la politique dans l’écologie ; il faut aussi introduire l’écologie dans la politique. En effet, les problèmes de la justice, de l’Etat, de l’égalité, des relations sociales, échappent à l’écologie. Une politique qui n’engloberait pas l’écologie serait mutilée, mais une politique qui se réduirait à l’écologie serait également mutilée.

L’écologie a le mérite de nous amener à modifier notre pensée et notre action sur la nature. Certes, cette modification est loin d’être accomplie. A la vision d’un univers d’objets que l’homme est destiné à manipuler et à asservir ne s’est pas encore vraiment substituée la vision d’une nature vivante dont il faut respecter les régulations et les diversités.

A la vision d’un homme « sur-naturel » ne s’est pas encore substituée la vision de notre interdépendance complexe avec le monde vivant, dont la mort signifierait notre mort. L’écologie politique a de plus le mérite de nous amener à modifier notre pensée et notre action sur la société et sur nous-mêmes.

En effet, toute politique écologique a deux faces, l’une tournée vers la nature, l’autre vers la société. Ainsi, la politique qui vise à remplacer les énergies fossiles polluantes par des énergies propres est en même temps un aspect d’une politique de santé, d’hygiène, de qualité de la vie. La politique des économies d’énergie est en même temps un aspect d’une politique évitant les dilapidations et luttant contre les intoxications consuméristes des classes moyennes.

La politique faisant régresser l’agriculture et l’élevage industrialisés, et par là dépolluant les nappes phréatiques, détoxiquant l’alimentation animale viciée d’hormones et d’antibiotiques, l’alimentation végétale imprégnée de pesticides et d’herbicides, serait en même temps une politique d’hygiène et de santé publiques, de qualité des aliments et de qualité de la vie. La politique visant à dépolluer les villes, les enveloppant d’une ceinture de parkings, développant les transports publics électriques, piétonnisant les centres historiques, contribuerait fortement à une réhumanisation des villes, laquelle comporterait en outre la réintroduction de la mixité sociale en supprimant les ghettos sociaux, y compris les ghettos de luxe pour privilégiés.

En fait, il y a déjà dans la deuxième face de l’écologie politique une part économique et sociale (dont les grands travaux nécessaires au développement d’une économie verte, y compris la construction de parkings autour des villes). Il y a aussi quelque chose de plus profond, qui ne se trouve encore dans un aucun programme politique, c’est la nécessité positive de changer nos vies, non seulement dans le sens de la sobriété, mais surtout dans le sens de la qualité et de la poésie de la vie.

Mais cette deuxième face n’est pas Lire la suite

Edgar Morin : « La crise peut ouvrir les esprits »

lejdd.fr,  Olivier Jay, le 28 Décembre 2008

Morin : « La crise peut ouvrir les esprits »

Il y a un an, Nicolas Sarkozy ouvrait ses vœux à la presse par une surprenante apologie de « la politique de civilisation ». Nous sommes allés rencontrer l’auteur de ce concept, Edgar Morin. Un an après, il est encore mi-surpris, mi-flatté de cette récupération même si le dialogue a vite tourné court avec le président de la République et surtout son conseiller Henri Guaino. Pour autant, les bouleversements actuels invitent à écouter les analyses du sociologue.

Que retenez-vous de cette année ?

Bien sûr, la crise financière, devenue économique et qui peut avoir d’autres prolongements. Et l’élection, porteuse d’un grand espoir, de Barack Obama. Voilà un président américain avec une exceptionnelle expérience du monde: métis, de père né en Afrique, ayant passé une partie de sa jeunesse en Indonésie. Les deux événements sont liés: on peut se demander si Obama aurait été élu sans la crise morale de la guerre en Irak et la récession économique.

Cette crise, comment en sortirons-nous ?

Il y a le scénario catastrophe : des perturbations sociales et politiques surgissent dans un monde déjà convulsif, en particulier au Moyen et Proche-Orient. Sans faire d’analogie, c’est la crise de 1929 qui a suscité, dans le pays le plus industrialisé d’Europe, l’Allemagne, l’accession légale de Hitler au pouvoir. Il y a aussi le scénario replâtrage : des mesures adéquates, concertées de façon internationale, et une forme de relance par l’écologie.

Replâtrage, ce n’est guère positif. La mondialisation a créé une communauté de destin des êtres humains, devenus interdépendants: la crise présente en est la démonstration. Mais l’humanité n’a pas encore été capable de devenir l’humanité : forger une conscience collective que nous sommes tous citoyens de ce que j’appelle la Terre-patrie. Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, le vaisseau spatial Terre est propulsé par des moteurs incontrôlés. La science et la technique sont ambivalentes, elles produisent à la fois des effets bénéfiques et des armes de mort. L’économie n’est pas régulée. Les sociétés traditionnelles se désintègrent sous l’effet du développement techno-économique sans trouver leurs propres régulations, voyez l’Afrique !

Toute l’humanité affronte les mêmes périls : prolifération nucléaire, dégradation de la biosphère, déchaînements ethno-idéologico-religieux qui, si la crise économique n’est pas vite résorbée, vont s’intensifier. Il y a aussi la démographie avec des pays à trop faible démographie et des pays à trop forte natalité, d’où les immenses vagues d’émigration. Et dans nos sociétés modernes, les aspects positifs de l’individualisme sont compensés par la destruction des anciennes solidarités concrètes et par la montée de l’égoïsme. La compartimentation des gens fait perdre le sens de l’intérêt commun. Notre civilisation a besoin d’une renaissance.

La crise économique peut aussi être une chance…

J’aime beaucoup la parole de Hölderlin: « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » La prise de conscience de la dégradation de la biosphère peut susciter Lire la suite

Eric Fottorino : Le vert est mis

lemonde.fr, Eric Fottorino, le 9 juin 2009

Le vert est mis

Obsédés que nous sommes en France par le jeu des hommes et des partis, on risquerait de sous-estimer la percée accomplie le 7 juin sur le terrain des idées. Cette élection européenne a marqué l’avènement électoral, dans notre pays, de l’écologie politique. Trente-cinq ans après que René Dumont, candidat écologiste à la présidentielle, eut vidé devant les caméras de télévision un verre d’eau, affirmant que ce liquide serait un jour aussi rare et précieux que le pétrole, trente-cinq ans après, ce verre est devenu fleuve.

Comme toujours dans un succès, il a fallu que se rencontrent un chef de file et son public, un discours et une attente. Disons, dans les termes de l’économie de marché combattue par ce mouvement, une offre et une demande.

Daniel Cohn-Bendit, secondé avec succès par Eva Joly, avait en main la bonne partition. Parce qu’il a parlé à la fois d’Europe et d’écologie, estimant que la première n’est rien sans la seconde, que le changement climatique et ses dangers pour nos sociétés dépassent les frontières pour représenter un enjeu supranational.

Ce discours puise en profondeur. Encore fallait-il le remonter à la surface. Que signifie cette victoire ? On y voit trois réponses encore mal formulées, qui devront s’affiner pour que l’espoir soulevé s’appuie sur un socle solide, déjà éclairé par les nombreux écrits d’un penseur comme Edgar Morin.

La première réponse est à chercher du côté de la crise du capitalisme. Vécue depuis plusieurs mois par des millions de Français, elle a brutalement mis en lumière les impasses de la dérégulation.

L’écologie politique apparaît comme une alternative aux modes de création de richesses hérités de l’âge postindustriel. « La preuve est faite que la réponse à la crise économique doit être aussi une réponse écologique », déclare Daniel Cohn-Bendit à Libération. Au règne de la finance, son mouvement veut substituer celui de l’équité. Même s’il faut faire un effort d’imagination pour inventer comment.

La deuxième réponse relève de ce qu’on pourrait appeler l’extension du domaine de la lutte. Le champ de l’écologie ne se limite pas aux effets du climat détraqué. Derrière le réchauffement terrestre, la préservation de l’accès aux « biens premiers », il y a les inégalités sociales. « A mesure qu’un système s’approche de ses limites écologiques, les inégalités ne font que s’accroître », écrivait en 1987 le rapport Brundtland, Notre avenir à tous, premier grand texte politique sur le développement durable.

Plus manquera l’eau, plus se renchérira la nourriture, plus il fera chaud, plus souffriront les pauvres, les plus fragiles de nos sociétés. Les victimes de la canicule de 2003 en France ou celles, non secourues, de l’ouragan Katrina en Louisiane, pendant l’été 2005, en furent des exemples éloquents.

La troisième réponse a trait à Lire la suite

Edgar Morin – La voie : Les 7 réformes pour le XXIè siècle

dialoguesenhumanité.free, 2009

Edgar Morin – La voie : Les 7 réformes pour le XXIè siècle

Sparsa colligo

« Il y a ceux qui voudraient améliorer les hommes et il y a ceux qui estiment que cela ne se peut qu’en améliorant d’abord les conditions de leur vie. Mais il apparaît que l’un ne va pas sans l’autre et on ne sait par quoi commencer » André Gide Journal 194249, p.31

« Les forces « extérieures » du monde sont les mêmes que celles qui nous agitent intérieurement ; ses drames, ses tentations, ses lâchetés, ses cruautés –pour peu qu’on ait l’occasion,la volonté, la franchise, l’intelligence de les voir, de leur résister, de les combattre en soi-même procèdent aussi de la vie intérieure de tous les autres êtres humains….Les cruautés des tyrans leur viennent d’une vie intérieure qui nous est commun à tous » Pierre Guyotat

« Il faudrait voir d’une part si le projet humain réalisé durant ces six millénaires par l’homo historicus est le seul projet humain possible et d’autre part voir s’il ne faudrait pas faire aujourd’hui quelque chose d’autre » Raimundo Pannikar

« Si le domaine des idées est révolutionné, la réalité ne peut demeurer telle qu’elle est » Hegel

« Nous continuons à chercher des dépanneurs de la planète alpha, alors que nous sommes sur la planète bêta, où seuls les questionneurs peuvent nous aider » Ph. Caillé

Je ne cesse d’avoir de nouvelles preuves qu’un grand potentiel de bonne volonté sommeille en nous. Celleci n’est qu’atomisée, intimidée, piégée, paralysée et désemparée. Dans cette situation, il est du devoir des hommes politiques de ramener à la vie ce potentiel timide et sommeillant, de lui proposer une voie, de lui frayer un passage, de lui redonner assurance, possibilité de se réaliser, bref espoir. Vaclav Havel

Première partie

  1. La difficulté de penser le présent « no sabemos lo que pasa y eso es lo que pasa » (Ortega y Gasset) Il y a toujours retard de la conscience par rapport à l’immédiat.
    Il y a la rapidité des processus en cours. Il y a la complexité propre à la globalisation : inter-rétroactions innombrables entre processus extrêmement divers (économiques, sociaux, démographiques, politiques, idéologiques, religieux, etc.).
  2. Le paradoxe de la mondialisation La mondialisation est à la fois le meilleur (inter solidarité et communauté de destin, symbioses et métissages culturels, possibilité d’émergence d’un monde nouveau) et le pire (les dégradations, régressions et menaces mortelles sur l’espèce humaine).
  3. La crise planétaire
    1. situation chaotique du point de vue de la multiplicité des nations et des déchaînements ethnico-politico-religieux
    2. contradiction entre les souverainetés nationales absolues et la nécessité d’une autorité supranationale pour traite les problèmes vitaux de la planète
    3. interdépendance accrue de chacun et de tous (l’ONU pourrait se fonder sur une déclaration d’interdépendance ONU)
    4. infra-texture d’une société-monde que les processus techno-économiques ont fait émerger, mais que la crise planétaire empêche d’émerger
    5. communauté de destin des humains (l’interdépendance, les menaces nucléaires et écologiques) mais faible Lire la suite

Lepage et Cochet : Entre espoir vert et sombre lucidité

liberation.fr, Laure Noualhat,

Entre espoir vert et sombre lucidité

Livres. Les visions opposées d’ex-ministres de l’Ecologie.

Antimanuel d’écologie Yves Cochet, Editions Bréal, 310 pages, 21 euros Vivre autrement Corinne Lepage, Grasset, 166 pages, 9 euros.

Quand deux anciens ministres de l’Environnement prennent la plume, ce n’est pas pour caresser un potentiel électorat mais pour chatouiller une société abattue par la crise systémique. Le premier bénéfice de l’Antimanuel d’écologie, du député Vert Yves Cochet, est de réhabiliter le mot écologie. Parce que, écrit-il, «l’écologie est un paradigme, une pensée totale, et qu’en dehors d’elle, il ne reste plus grand-chose». S’il est bien un mot qui mérite d’être réhabilité, c’est celui-là. L’écologie, les plus gros pollueurs de la planète la vendent comme pot de peinture, des consommateurs schizophrènes l’achètent, le monde occidental en parle, en veut, la mange, la (con)chie, mais peu de monde, en réalité, la vit.

Fidèle au concept d’antimanuel, celui-là nous permet de passer dans les bras de quelques grands hommes : René Descartes, Edgar Morin, Ivan Illitch, Hans Jonas, et d’embrasser aussi la pensée de quelques – trop rares – femmes, dont Hannah Arendt ou la prix Nobel de la paix Wangari Maathai. Il y a aussi d’illustres philosophes, des écologues, des biologistes, mais aussi des intellectuels qui pensent cette chose que d’autres renoncent à envisager : la fin de l’humanité, sa place dans une nature sans cesse transformée, sa responsabilité, ses courses à l’échalote. Le tout ponctué par de pertinentes illustrations distillées avec humour.

Inspiration. Qu’on se rassure, ces penseurs n’ont aucun des oripeaux dont on veut affubler les écolos : le militantisme en bandoulière, l’indolence, la marginalité ou le catastrophisme chevillé au corps. Même si cet ouvrage très pédagogique nous prévient : le monde va mal et l’espoir est mince. Et ce ne sont ni les responsables politiques – obsédés par les échéances électorales -, ni les responsables économiques – obnubilés par la rentabilité de leur entreprise -, qui peuvent tenir le discours sur l’effondrement.

Que de temps perdu, que de gâchis. Dire que les voyants sont au rouge depuis des décennies, que les alertes sont lancées depuis le début des années 70. Le pire drame des écolos est sûrement d’avoir eu raison trop tôt. Qu’importe, «notre responsabilité est de changer de posture, explique Cochet. De nous préparer à affronter l’inflation, la récession, les tensions sociales et internationales, la guerre. A cette fin, une seule inspiration doit guider les politiques publiques dans tous les pays : protéger les citoyens contre les conséquences de la catastrophe écologique». Dans son ouvrage, Cochet nous invite à ne plus croire les indéfectibles gardiens du temple, aveugles mais musclés, qui défendent le monde de ceux qui n’ont rien vu venir et auxquels tout cela échappe. Il nous invite à embrasser la décroissance plutôt que de la subir, dans le seul but de «vivre mieux».«Plus n’est pas nécessairement mieux et moins nécessairement pire

Plus modeste dans sa forme mais tout aussi percutant dans son analyse, le livre de Corinne Lepage nous convie aussi à Vivre autrement. Lire la suite

Festival Philisophia, Saint-Emilion, 30 et 31 mai, le « mondial » et l’universel »

festival-philosophia.com, mai 2009

Philosophia – 3ème édition les 30 et 31 mai 2009 à Saint-Émilion sur le thème du « mondial » et de « l’universel »

« Philosophia » est d’abord une « fête de la philosophie ». Pendant un long week-end, on y célèbre le plaisir d’apprendre et de comprendre. Le public peut assister à des conférences philosophiques, participer à des ateliers, à des expériences sensorielles, dans différents lieux emblématiques d’une prestigieuse cité viticole classée au Patrimoine mondial de l’Unesco.
Simultanément, la ville sera animée par des débats, des interventions œnologiques et gastronomiques, des lectures publiques, des expositions, des spectacles…

Saint-Émilion fêtera en 2009 le dixième anniversaire de son inscription au patrimoine mondial de l’Unesco au titre de l’architecture mais aussi du paysage. Cet anniversaire a éveillé en nous des nombreuses questions spontanées et intuitives. Un paysage mondial, quel paysage, quel monde ? Sommes-nous les acteurs malhabiles d’un monde qui nivelle et gomme inexorablement les identités et les différences ? Nos vins – et nos pensées – doivent-elles se ranger dans des flacons identiques, les yeux de nos enfants s’émouvoir aux mêmes spectacles ? A l’heure d’Internet et des échanges planétaires, comment la pensée philosophique appréhende-t-elle cette mondialisation galopante ? Pouvons-nous encore résister ? Après les deux premiers festivals consacrés respectivement aux thèmes des  » sens  » et du  » bonheur « , les notions de  » mondial  » et  » d’universel  » seront les points de départ de notre manifestation cette année.

SAMEDI 30 MAI

14h00 – 15h00

CARMEN ANóN FÉLIU, Paysagiste, professeur à l’Université Polytechnique de Madrid, membre et expert évaluateur du Comité du Patrimoine Mondial (UNESCO)

Patrimoine mondial, valeur universelle ?

L’UNESCO encourage l’identification, la protection et la préservation du patrimoine culturel et naturel à travers le monde. Le patrimoine est l’héritage du passé que nous transmettons aux générations à venir. Ce qui rend exceptionnel le concept de patrimoine mondial est son application universelle : les sites du patrimoine mondial appartiennent à tous les peuples du monde, quel que soit le territoire sur lequel ils sont situés.

Conférence parrainée par la Ville de Saint-Émilion – Spécial 10ème anniversaire classement UNESCO.
Cloître de la Collégiale

PIERRE-HENRI TAVOILLOT – Maître de conférences en philosophie à l’Université de Paris IV et chargé de cours à l’IEP, Président du Collège de Philosophie et membre du Conseil d’Analyse de la Société.

• Une leçon particulière sur l’universel : les lumières Impérialisme ou communautarisme ?

Universalisme ou différentialisme ? Entre deux maux lequel choisir ? Face à ce dilemme, Lire la suite

Edgar Morin : Il faut débureaucratiser les sociétés

leprogres.fr, Fabrice Roussel, le 2 mai 2009

« Je milite pour une déclaration d’interdépendance des peuples »

Edgar Morin était l’invité d’honneur du festival de la culture Soufie à Fès au Maroc. Un grand penseur dans un petit festival niché au cœur d’une capitale millénaire de l’Islam. L’image peut intriguer. Et pourtant, le coup de foudre a bien eu lieu. Une conférence-débat donnée loin des cénacles officiels de la pensée où le très vert Edgar Morin, à l’ombre d’un chêne millénaire et à la lumière de ses 87 printemps a pu, pendant près de deux heures, donner sa vision de la mondialisation et esquisser quelques pistes pour surmonter « la crise de civilisation » à laquelle le monde occidental est confronté. Morceaux choisis.

Comment surmonter l’impasse d’une société occidentale dont le modèle consumériste met en péril l’avenir même de la planète ?

« Je milite pour une déclaration d’interdépendance des peuples, des nations et des cultures. L’ONU pourrait porter cette démarche. Nous devons être conscients aujourd’hui que nous sommes reliés par une communauté de destin. L’occident a beaucoup de leçons à apprendre des pays du Sud. Jusqu’à présent, l’occidentalisation a dégradé les solidarités traditionnelles. L’antidote se trouve autant dans cet occident créateur des droits de l’Homme, que dans d’autres cultures.

Les plans anti-crise des nations, des organisations mondiales et du G20 vous semblent suffisants pour sortir de cette crise ?

Bien sûr que non. Il faudra aussi réformer les consciences, inventer une nouvelle approche de la connaissance moins ethnocentrée sur l’occident, décloisonner les savoirs et le système éducatif pour réussir à changer nos modes de vie. Notre savoir fait de nous des aveugles. Nous vivons dans une utopie que j’appellerais « l’utopie concrète des week-ends ». Deux jours de respiration pour encaisser les cinq jours de la semaine. Il faut changer ce rapport au temps. Réhumaniser les villes et revitaliser les campagnes.

Beaucoup de penseurs ou d’hommes politiques tirent ce signal d’alarme. Pourtant, on a l’impression de se confronter à un mur d’impuissance. Alors, changer de voie, est-ce possible ?

Je peux répondre en terme de probabilité. Ce qui est probable, c’est que si nous ne changeons rien nous allons vers des catastrophes naturelles, nucléaires et géopolitiques que nous ne pouvons même pas imaginer.

Comment interdire à des pays en voie de développement de ne pas accéder à ce niveau de développement et donc de pollution ?

Il ne s’agit pas d’interdire à la Chine de se développer. Mais, que ceux qui ont déjà le confort commencent à se limiter. Je ne parle pas de privation, mais Lire la suite

Morin, Gonod, Paskua : Manifeste pour la métamorphose du monde

paskua.net, Edgar Morin, Pierre F. Gonod et Paskua, le 21 Mars 2009

LE MANIFESTE POUR LA METAMORPHOSE DU MONDE

dit « L’Appel de Bora Bora »

Adresse aux artistes

Chers amis,

Permettez nous de vous saluer et de vous féliciter pour votre initiative de former le groupe « Métamorphose ». Nous ne nous étonnons pas que les premiers à s’engager dans ce combat pour le futur soient des artistes. Ils ressentent plus profondément et  plus vite que les autres la souffrance et les espérances du monde, leurs œuvres libèrent des forces génératrices – créatives. Nous vous invitons à mettre vos talents au service du vaste mouvement pour la métamorphose du monde dont vous serez les pionniers. L’œuvre singulière de notre ami Paskua en incarne l’avant-garde.

Vous êtes témoins et acteurs de la crise du monde qui affecte toutes les sphères. Une analyse systémique montre  qu’elle est le résultat de  l’enchevêtrement de multiples composants, des relations et rétroactions innombrables qui se tissent entre des processus extrêmement divers ayant pour sièges les systèmes économiques, sociaux, démographiques, politiques, idéologiques, religieux, l’éthique, la pensée, le mode de vie, l’écosystème, tous en crise.

Le vaisseau spatial terre n’a pas de pilote. Ses quatre moteurs, la science, la technique, l’économie, le profit, sont, chacun incontrôlé. En l’absence d’une gouvernance mondiale, le vaisseau va vers la catastrophe. C’est l’hypothèse la plus probable.

L’improbable c’est la capacité d’une guidance en temps utile pour suivre un autre itinéraire permettant de traiter les problèmes vitaux pour l’humanité, en premier lieu la dégradation de la biosphère sans oublier les menaces nucléaires qui ne sont pas disparues.

Il faudrait une métamorphose, qui dans l’état de conscience actuelle est une hypothèse improbable, quoique non nulle. Mais qu’est, au fait, une métamorphose ? Sinon le changement d’une forme en une autre, et, en biologie, une transformation importante du corps et du mode vie au cours du développement de certains animaux comme les batraciens et certains insectes. Ainsi on parle des métamorphoses du papillon ou des grenouilles. Ici l’auto-destruction est en même temps auto-construction, une identité maintenue  dans l’altérité.

Plus généralement la naissance de la vie est une métamorphose d’une organisation chimico-physique. Les sociétés historiques le sont devenues à partir d’un agrégat de sociétés archaïques. Vie et société sont le produit de métamorphoses. Elles sont en danger. L’histoire c’est aussi l’issue tragique du développement d’une capacité à détruire l’humanité. Il y a donc la nécessité vitale d’une meta-histoire. Il n’a pas de fin de l’histoire, contrairement à la thèse de Fukuyama qui avait tiré du triomphe du capitalisme la conclusion de sa pérennité. Les capacités créatrices ne sont pas épuisées. Une autre histoire est possible.

Il y a des raisons d’espérer.

L’Homme Générique  de Marx exprime ses vertus génératrices et créatrices inhérentes à l’humanité. Il y a toujours en lui  ces capacités. On peut user de la métaphore des cellules souches dormantes dans l’organisme adulte et que la biologie moderne  a révélées. De même, il y a dans les sociétés normalisées, stabilisées, rigidifiées, des forces génératrices-créatrices qui se manifestent. : « International art movement for the metamorphosis of the world » en est la preuve.

La crise financière et économique pousse actuellement nombre de dirigeants et d’économistes réveillés de leur torpeur à « réformer le capitalisme ». C’est une nécessité que certains considèrent encore comme une contrainte conjoncturelle. Mais il s’agit d’une crise systémique, beaucoup plus large et profonde, la crise planétaire multidimensionnelle. Et avec elle est concerné l’ensemble des peuples. C’est dans leur sein que vont s’éveiller des forces créatrices et une volonté transformatrice. Si une hirondelle ne fait pas le printemps, des signes forts sont apparus.

Ainsi, de Seattle à Porto Alegre s’est manifestée une volonté de répondre à la mondialisation techno-économique par le développement d’autres formes de mondialisation, allant vers l’élaboration d’une véritable « politique de l’humanité », qui devrait dépasser l’idée de développement.

Nul ne peut faire l’impasse sur l’aspiration multimillénaire de l’humanité à l’harmonie, Lire la suite

Université populaire de l’environnement Aquitaine 2009

MNE Bx Aquitaine, Pascal Bourgois, le 17 décembre 2008

Université populaire de l’environnement en préparation pour 2009

§   3 nouveaux cycles de « Cours tout public » :

– « L’homme et le risque » avec Michel Lesbats, une fois par mois de mars à juillet 2009 au Jardin botanique de Bordeaux.

– « Crise(s) et perspectives » qui ciblerait sur les crises écologique, climatique, énergétique… en travaillant sur les constats et les hypothèses de sortie.

– « Les précurseurs de l’écologie » Ellul, Charbonneau, Jonas, Moscovici, Passet, Guattari, Gorz, Illich, Castoriadis, Morin, Passet… ont développé dans les années 60/70 des analyses qui retrouvent une grande modernité. Nous tenterons de relire leurs travaux au travers de la nouvelle prise de conscience écologique de cette fin de décennie.

§   En projet, la réalisation mensuelle d’une Conférence-débat avec un « Grand témoin » :

– Réservez le jeudi 15 janvier 2009 à 18h00 à Bordeaux pour une Conférence-débat à l’IJBA (IUT de journalisme)sur le thème « Ecologie et journalisme d’investigation » avec Marie Monique Robin et en soirée à l’Utopia la diffusion du « Le monde selon Monsanto » suivi d’un débat.

– A confirmer pour février et mars Hervé Kempf, journaliste environnement au Monde, et Serge Latouche, économiste spécialiste de la décroissance.

§   En projet, tous les deux mois un « Forum » :

Nous envisageons de réaliser le premier sur le thème de « Déplacements intelligents – Mobilité de demain ». Il s’agirait à partir des expériences émergeantes d’auto-partage, site de co-voiturage, plan de déplacement d‘entreprise, accompagnement scolaire à pied ou à vélo, zone 30…, d’imaginer ce que sera la mobilité urbaine de demain.

§   En projet, des « Ateliers pratiques écolo » :

Il s’agirait de « cours » très pratico-pratique, valorisant les initiatives, ce qui se fait dans les familles, intégrant le côté féminin, permettant peut-être l’accueil des enfants… Les thèmes abordés pourraient être : les déplacements, le logement, la santé, les vacances, l’alimentation, le jardin/la biodiversité, les économies d’énergie, l’éco-construction…

§   En projet, le « Site Internet de référence sur la nature, l’environnement et l’écologie en Aquitaine » :

–    les activités de l’Université populaire (programme, accès aux vidéos, dossiers thématiques…)

–    l’actualité et les grands enjeux locaux, régionaux, nationaux, internationaux de l’environnement

–    le calendrier régional des manifestations, animations, rencontres, formations, salons… liés à l’environnement

–    un annuaire des associations environnementales d’Aquitaine et des autres acteurs régionaux de l’environnement

 Dans l’attente du Site, Lire la suite

La citation du jour : Edgar Morin « Vers l’abîme ? » 2007

Or ce chaos où l’humanité risque de sombrer porte en lui son ultime chance. Pourquoi ? parce que nous devons savoir que quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, soit il se désintègre, soit il est capable dans sa désintégration de se métamorphoser en un méta système plus riche, capable de traiter ses problèmes. Et ici l’idée de feed-back positif, nous est utile. Dans le monde physique, un feed-back positif conduit inévitablement à la désintégration ou à l’explosion. Mais dans le monde humain… le feed-back positif en désintégrant d’anciennes structures sclérosées, peut susciter l’apparition de forces de transformation et de régénération.

La métamorphose de la chenille en papillon nous offre une métaphore intéressante Lire la suite

Sortons du mur ! Pour un nouvel imaginaire politique

Un texte de Patrick Viveret, philosophe, janvier 2008.

Depuis le temps que nous disons les uns et les autres dans nos réseaux respectifs que « nous allons dans le mur » si nous continuons dans la voie d’un productivisme insoutenable aggravé par un capitalisme financier de plus en plus autoritaire posons nous la question : et si le mur nous ne l’avions pas déjà percuté ? Et si donc la question était désormais non pas d’éviter d’y aller mais de commencer à en sortir.

Car après tout que voyons nous si nous regardons un peu le rétroviseur de ces trente cinq dernières années (pour prendre avec 1972 une date qui soit écologiquement significative d’un début de prise de conscience, la conférence de Stockholm [1]) ? Nous constatons que quantité de situations que nous vivons actuellement régulièrement, parfois au quotidien, auraient paru à l’époque relever du fameux risque de percussion mural : l’élévation gravissime du CO2 et son cortège de catastrophes naturelles (sécheresses, canicules, inondations, tempêtes etc.), l’expérience de catastrophes technologiques majeures (Seveso, Bhopal, Tchernobyl) en constituent des exemples sur le plan écologique. Lire la suite

Conscience planétaire et politique de civilisation

Edgar Morin dans Wikipédia

Conscience planétaire et Politique de civilisation [modifier]

Avec Terre-Patrie, écrit en 1993, (avec Anne-Brigitte Kern), Edgar Morin en appelle à une « prise de conscience de la communauté du destin terrestre », véritable conscience planétaire.

« C’est en Californie, en 1969-1970, que des amis scientifiques de l’université de Berkeley m’ont éveillé la conscience écologique » rapporte-t-il, avant de s’alarmer : «Trois décennies plus tard, après l’assèchement de la mer d’Aral, la pollution du lac Baïkal, les pluies acides, la catastrophe de Tchernobyl, la contamination des nappes phréatiques, le trou d’ozone dans l’Antarctique, l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans, l’urgence est plus grande que jamais ».

En 2007, il est l’auteur de L’an I de l’ère écologique : La Terre dépend de l’homme qui dépend de la Terre. Le livre comporte un dialogue avec Nicolas Hulot.

Cette conscience doit s’accompagner pour Edgar Morin[5] d’une nouvelle « politique de civilisation », pour sortir de cet « âge de fer planétaire… préhistoire de l’esprit humain ».

La politique de civilisation (concept emprunté à Leopold Sedar Senghor [réf. nécessaire]), explique Edgar Morin, « vise à remettre l’homme au centre de la politique, en tant que fin et moyen, et à promouvoir le bien-vivre au lieu du bien-être »[6]. Lire la suite

Nicolas Hulot : « C’en est fini du libéralisme »

Le Journal du Dimanche, dimanche 30 Mars 2008, Soazig QUEMENER, à Dinard

Il souhaite s’affirmer comme le Al Gore français. Se dit séduit aujourd’hui par Daniel Cohn-Bendit et Olivier Besancenot. Lance un appel vibrant à une véritable révolution culturelle. Nicolas Hulot a reçu le JDD dans son refuge breton de Dinard (Ille-et-Vilaine) et il appelle à une remise en cause radicale de notre modèle de développement. A trois mois de la présidence française de l’Union européenne, l’initiateur du pacte écologique entre dans un nouveau cycle. Depuis la présidentielle, l’homme d’Ushuaïa se consacre à la réalisation du Syndrome du Titanic, un documentaire sur l’état de la planète qui devrait sortir en salles l’an prochain. Et élargit pour la première fois sa réflexion aux domaines économiques et sociaux.

Jeudi, vous avez cosigné un appel dans Le Monde demandant de mettre en œuvre, en France, la révolution écologique annoncée fin octobre…

Pour moi, c’est autant un appel d’espoir que d’inquiétude. Un appel à la responsabilité des députés pour éviter qu’ils ne tirent le Grenelle vers le bas. C’est aussi un encouragement à Jean-Louis Borloo et Nathalie Kosciusko-Morizet dont on sait bien que le travail est très difficile.

Il n’empêche que le déficit public menace les réformes promises par Nicolas Sarkozy. Pensez-vous que le Grenelle sera épargné par la rigueur ? Lire la suite

D’un côté les ultralibéraux, de l’autre les écologistes ?

Jean-Marc Fedida, trublion de la bien-pensance écolo

NaturaVox, Thierry Crouzet le 13 août 2008

Dès qu’il est question des solutions pour atteindre un meilleur avenir, j’ai presque toujours constaté que deux camps se formaient : d’un côté les ultralibéraux, de l’autre les écologistes.

On a beau dire que le monde n’est pas tout blanc et tout noir, il nous apparaît souvent ainsi dans les débats où les opinions se cristallisent sur des positions extrêmes.

En gros, les libéraux veulent avant tout préserver les libertés individuelles. Ils sont donc contre des mesures qui voudraient imposer à tous certains comportements stéréotypés, par exemple rouler avec tel ou tel type de voiture, trier de telle ou telle façon les ordures, employer des ampoules économiques plutôt que classiques…

De leur côté, les écologistes pensent souvent que nous avons besoin de mesures érigées par le haut pour nous imposer certaines attitudes responsables.

Je me sens libéral et je trie mes ordures, j’utilise des ampoules économiques, j’ai le solaire à la maison, je mange bio… Lire la suite