une ambitieuse « théorie générale de l’émancipation » et un tour d’horizon des « nouvelles pensées critiques » : Le néo-marxisme des gauches radicales

Le néo-marxisme des gauches radicales

bibliobs.nouvelobs.com, Valéry Rasplus (sociologue), août 2010

http://bibliobs.nouvelobs.com/blog/le-voyageur-social/20100802/20649/le-neo-marxisme-des-gauches-radicales

Membre du comité de rédaction de la revue Contretemps (1) et de la Société Louise Michel, un think tank fondé en 2009 et lié au NPA (2), le sociologue Razmig Keucheyan a ressemblé son savoir universitaire et militant pour nous présenter à la fois une ambitieuse « théorie générale de l’émancipation » et un tour d’horizon des « nouvelles pensées critiques ».

Soit, selon la doxa en question, des pensées et des théories (pro)marxistes influentes dans les diverses communautés de révolte des gauches radicales partant à l’assaut du monde libéral-capitaliste.

Un des objectifs de l’auteur est de réfléchir « non seulement sur ce qui est, mais aussi ce qui est souhaitable (…) [en remettant] en question l’ordre existant de façon globale» grâce à « l’une des théories critiques les plus stimulantes à l’heure actuelle(…) celle de Marx » (3).

Des héritiers en conflit

Les pensées radicales sont des pensées de conflits et de tensions entre héritiers (« anciens » ou « nouveaux »), principalement universitaires, où les styles et les contenus distinguent les écoles et les mouvements de contestation. Entre ceux qui se reconnaissent dans les principes de 1789, voire de 1793, et plus globalement dans l’esprit des Lumières (synonyme de départ de la modernité politique pour les postmodernes), entre ceux qui se réclament de la révolution russe d’octobre 1917, via le marxisme « classique » (Kautsky, Luxembourg, Lénine, Trotski, Staline, Bauer, etc.) ou le marxisme « occidental » (Lukacs, Korsch, Gramsci, Adorno, Marcuse, Althusser, etc. ), entre ceux qui eurent un choc intellectuel au moment de la chute du mur de Berlin en 1989 – si ce n’est avant comme au moment du procès Kravtchenko (1949), du « complot des blouses blanches » (1953) ou du rapport Khrouchtchev (1956), lors de l’insurrection de Budapest(1956) ou du printemps de Prague (1968) par exemple – et de la décomposition du bloc communiste qui s’ensuivit, entre ceux qui, enfin, pensèrent le « renouveau de la critique sociale et politique », s’engageant dans « une critique radicale du capitalisme » (4), au sein d’une nouvelle gauche de transformation sociale ou d’une gauche de gauche (5), héritière des organisations « gauchistes » (maoïstes, trotskistes, etc.), anarchistes (6) et autres nouveaux mouvements sociaux dont, pour l’auteur, « les théories critiques actuelles sont des héritières du marxisme occidental ».

Razmig Keucheyan a classé les penseurs critiques en six idéaux-types. 1. Les convertis : naguère des révolutionnaires qui contestaient le capitalisme avant de s’adapter et défendre la société libérale-marchande comme l’ordre social dominant. 2. Les pessimistes : sceptiques et nihilistes, proches des convertis en ce qu’« ils considèrent la transformation de la société comme impossible ou dangereuse », ne voyant pas un « au-delà du capitalisme » possible sans revivre les « grands désastres du XXe siècle ». 3. Les résistants : figures positives s’il en est, qui « ont maintenu leur position après la défaite de la seconde moitié des années 1970 [où] ils se réclamaient à l’époque d’une forme ou d’une autre de marxisme, d’anarchisme ou autre », et qui sont restés « fidèles (…) à leur engagement initial ». Ce sont finalement des…conservateurs – radicaux – accomplissant de menues adaptations et innovations liées au temps (7). 4. Les novateurs : manient l’hybridation, les références hétérogènes et les mélanges, où l’« on voit d’anciennes références du corpus critique être combinées de manière inédite, ou être associées à de nouveaux auteurs ou courants qui n’étaient pas présents dans ce corpus précédemment ». 5. Les experts : et les contre-experts (souvent universitaires ou liés au monde académique), « visent à prendre à contre-pied [le] discours dominant », à contrer d’autres experts, provenant du monde dominant. 6. Les dirigeants : liés à une organisation, ils posent un problème de choix au militant. Il y a ceux qui pensent qu’une bonne pensée radicale ne peut se soustraire d’un lien fort et d’une implication active au sein d’une structure (politique, syndicale, ouvrière, etc.) de combat (8), où l’intellectuel révolutionnaire est couplé autant à une école du parti qu’à une fonction de militant actif et plus particulièrement de dirigeant, ce stratège confronté à des problèmes politiques réels ayant « besoin de savoirs empiriques pour prendre des décisions », réalisant la synthèse écriture/pensée – action/expérience. A côté de cet intellectuel organique, se trouvent ceux qui, simples sympathisants, compagnons de route d’un instant plus ou moins long, jonglent avec la distance et la fusion. Enfin, il y a ceux qui marquent une séparation franche, par la « professionnalisation croissante de l’activité intellectuelle, qui tend à les éloigner de la politique », à être moins interdisciplinaires, les rapprochant d’analyses et de domaines abstraits, métaphysiques, hermétiques, inaccessibles « au commun des ouvriers » et soumis « aux règles et ressources qui régissent ce champ social ».

La migration de la critique

Pour Razmig Keucheyan, le centre de gravité de la production théorique des pensées critiques a changé de continent, se déplaçant de l’Europe aux mondes anglo-saxons, et plus particulièrement aux Etats-Unis, en longeant « le parcours de la production» où « les nouvelles idées surgissent là où se posent les nouveaux problèmes ». Si l’on suit l’auteur et Perry Anderson qui l’a inspiré (9), les futurs lieux de la géographie des pensées sociales critiques devraient se délocaliser, dans les prochaines années, à la périphérie et à la marge du « système-monde », en Lire la suite

Vient de paraître – Paul Ariès : La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance – Une grève générale de la consommation ?

nonfiction.fr, Fabrice Flipo, le 3 août 2010

http://www.nonfiction.fr/article-3669-p3-une_greve_generale_de_la_consommation_.htm

Vient de paraître – Paul Ariès : La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance – Une grève générale de la consommation ?

Résumé : Paul Ariès présente une réflexion intéressante sur l’écologie politique, la décroissance et la nécessité d’une « grève générale de la consommation ».

Paul Ariès est connu pour ses travaux et ses prises de position en faveur de la décroissance et de la gratuité. Il nous livre ici une réflexion sur la simplicité volontaire, qu’il oppose au mythe de l’abondance.

Ariès commence par résumer les enjeux du « capitalisme vert », dont il souligne à juste titre les risques, des risques qu’il juge gravement sous-estimés par les antiproductivistes (p13). Le capitalisme vert procède en cherchant à mettre en œuvre de nouvelles solutions techniques, telles que des tours géantes, plutôt que d’affronter la question des responsabilités politiques sous-jacentes à la dégradation des écosystèmes planétaires. Il entend adapter l’écologie au marché, ce qui se traduit notamment par l’apparition de « droits à polluer », dont les dérives sont largement avérées, bien avant qu’ils aient eu un quelconque effet positif sur la planète. Ariès liste dix « missiles » de « l’écologie capitaliste croissanciste » contre la possibilité même d’une pensée alternative. Ces missiles sont généralement appuyées sur des économistes, Nobel ou nobélisables, qui vont de Ronald Coase à Gary Becker en passant par Harold Hotelling. Ils ont tous en commun de chercher à démontrer que l’écologie est soluble dans le capitalisme. Ariès donne des arguments permettant de penser que tel n’est pas le cas, sauf à retourner le progrès technique contre l’humain. A ce titre les initiatives telles que Home, le film de Yann Arthus-Bertrand, sont de très mauvaises opérations pour l’écologie politique, car « ce parti-pris esthétique a une fonction : exonérer de toute responsabilité les grandes firmes »  . Home utilise ainsi une esthétique qui ne cherche qu’à transférer les responsabilités.

Ariès se demande ensuite si le productivisme n’est pas la « maladie honteuse des gauches ». Qu’est-ce que le productivisme ? Ariès s’appuie sur une définition d’Henri Lefebvre : le productivisme est le fétichisme de l’Etat et de la technicité. Que ce soit l’Association pour la taxation des transactions financières et l’aide au citoyen (Attac), le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), la Fondation Copernic ou même Alain Accardo, aucune pensée se revendiquant « de gauche » ne semble avoir réellement rompu avec ce productivisme. Ariès rappelle l’ambiguïté d’André Gorz sur la question de la technique et notamment des technologies de l’information. « L’économie de l’immatériel et le capitalisme cognitif, loin de permettre de (re)gagner du terrain sur le capitalisme et le productivisme, entraînent l’occupation des derniers territoires qui demeuraient encore un peu autonomes »  . Les gauches ne s’intéressent guère à l’agression publicitaire, par exemple. Elles se n’offusquent pas d’une vie conçue comme une somme de petits plaisirs. En acceptant le progrès technique, elles laissent entrer par la fenêtre le capitalisme sauvage qu’elles ont essayé de chasser par la porte. Que faire pour réveiller la gauche ? Ariès a « longtemps cru à la thèse du retard avant de découvrir qu’elle ne tient pas. […] Nous avons besoin de mots neufs pour réveiller les forces émancipatrices »  . La décroissance, à laquelle Ariès a consacré de nombreux textes, fait partie de ce nouvel arsenal. Pour lui, l’impasse théorique de la gauche a deux visages : le « marxisme officiel optimiste mais productiviste ; […] gauches antiproductivistes mais pessimistes »  . A contrario « la droite est (re)devenue capable de penser […]. Le capitalisme vert lui redonne une seconde jeunesse. La gauche, elle, est moribonde »  . Pour lui la solution viendrait des courants présocialistes, socialismes chrétiens, libertaires, mouvements coopératifs, Proudhon, Bakounine, Gide, Marx. Un Marx « antiéconomiste [qui] permet de comprendre que, par-delà l’extorsion de la plus value, le capitalisme est déjà condamnable au regard de son « incapacité à faire société »  . La gauche aurait donc commis plusieurs « bévues », notamment avoir fait l’éloge du capitalisme, comme libérateur des forces productives, et avoir confondu ces forces productives avec l’émancipation humaine. Ariès montre que le pouvoir d’achat n’a guère augmenté pour les ouvriers, en 1968 un mois de salaire permettait de se payer 1777 baguettes contre 1065 aujourd’hui . Sa solution ? Troquer le pouvoir d’achat pour le pouvoir de vivre.

Un antiproductivisme optimiste est-il possible ?

Dans cette quatrième partie Ariès rappelle qu’il existe un antiproductivisme populaire spontané, par exemple chez les luddites. Cette tendance existe encore, il cite des cas de refus du Lire la suite

Les trois pieds politiques de l’Objection de croissance, par Michel Lepesant

dutron.wordpress.com, Guy Dutron, le 15 août 2009

Les trois pieds politiques de l’Objection de croissance, par Michel Lepesant

Notre ami Michel Lepesant est un petit cachotier ! Professeur de philosophie, nous le pensions en vacances ; en fait il était à Nantes pour s’opposer avec d’autres à un projet d’aéroport. (ici et)

Mais Michel réfléchissait aussi et travaillait. Il vient de livrer un document de 54 pages intitulé « Les trois pieds de l’Objection de croissance » car Michel est objecteur de croissance et membre du RESEDA. Il préfère d’ailleurs dire : « Objecteur de conscience à la croissance ». Une trouvaille que je trouve intéressante et intelligente.

Il y en a d’autres dans son document que je viens de lire d’une traite tant il est clair notamment quand il qualifie de “trajet” notre objectif de transformation écologique et sociale…c’est bien plus parlant.

Ce texte est aussi un peu théorique…comment faire autrement …mais bien écrit. Notre petit RESEDA comptait déjà 4 écrivains ; si Michel le voulait, il serait bientôt le cinquième. (ici)

Quand je pense que nous en attendons un autre incessamment sous peu…nous en reparlerons…, d’ici à ce que des malfaisants ou des jaloux nous cataloguent ramassis d’intellos infréquentable, y’a pas des kilomètres !!

Le texte de Michel est bien trop long pour le format d’un blog mais Michel a eu la bonne idée de la mettre en ligne sur notre site national du RESEDA que vous devriez apprendre à visiter bande de flemmards !!

Vous pourrez donc le lire sur :

http://reseda.ouvaton.org/index.php?post/2009/08/14/tripode

Sur notre blog, je me contente de vous donner l’eau à la bouche avec le plan du travail de Michel

Introduction

a) Trois ambitions.

b) Deux écueils.

1. Sortir de la Gauche.

A. Ne pas être insensible à l’historique.

B. Hypothèses historiques.

C. Hériter du marxisme.

a) Qui pour appeler à d’autres mondes possibles ?

b) Quand d’autres mondes seront-ils possibles ?

– Un principe de non-violence.

– Un principe Lire la suite

NPA : Intégrer la question de l’écologie dans le programme socialiste

porcieu-amblagnieu-municipales-2008.over-blog.com, Bruno Bajou, le 25 juillet 2009

NPA : Intégrer la question de l’écologie dans le programme socialiste

La question de l’écologie suscite de nombreux débats parmi tous ceux qui militent pour un projet de transformation révolutionnaire de la société.

S’il semble acquis pour tous que l’ampleur de la crise écologique en fait une question centrale, s’il est clair qu’il n’est plus possible de faire de l’écologie un supplément d’âme d’un programme socialiste… la discussion reste ouverte et nécessaire sur comment intégrer, en opposition à l’écologie moralisatrice des partis institutionnels, la critique écologique dans ce qu’elle à de plus subversif, à notre combat anticapitaliste, à notre perspective socialiste.

Pour certains camarades la nécessité de prendre en compte les conséquences de la crise écologique devrait conduire à une intégration de l’écologie politique au programme socialiste, en rejoignant le courant « écosocialiste ». C’est ce qui a été défendu au congrès de fondation du NPA dans le débat autour du mot même d’écosocialisme.

Le débat ne porte pas sur le fait de savoir s’il faut ou pas intégrer les données de l’écologie à notre critique du capitalisme. Rajouter le préfixe « éco » signifie rejoindre un courant politique, l’écosocialisme, qui a sa propre existence et qui se définit pour reprendre une formulation de Michael Löwy comme « un courant de pensée et d’action écologique qui fait siens les acquis fondamentaux du marxisme – tout en le débarrassant de ses scories productivistes. » 

Cela pose deux problèmes, d’une part le problème de définir ce qu’est réellement l’écologie politique en tant que courant et son apport et, d’autre part, le problème que certains camarades semblent confondre le bilan du socialisme réel, des régimes staliniens, des régimes nationalistes prétendument socialistes avec la critique marxiste du capitalisme.

« Ecosocialisme », actualisation du marxisme ou concession à l’écologie politique radicale ?

L’expression « écologie politique » a toujours été volontairement confuse. Utiliser le nom de ce qui est avant tout une science pour désigner un courant politique a toujours permis aux courants se revendiquant uniquement de l’écologie politique de prétendre se situer au-dessus des clivages politiques traditionnels et de ne pas se situer sur le terrain de la lutte des classes et de la critique du capitalisme. La grande majorité de ces courants et partis, souvent très institutionnels, acceptent globalement le cadre du capitalisme et n’ont d’autres perspectives que de s’en remettre aux bons vouloirs des dirigeants et de leurs administrations. Cela revient au final à s’aligner sur un « capitalisme vert » dont tous les gouvernements se font maintenant les champions.

Le courant écosocialiste est né, en réaction à cette écologie institutionnelle et bien pensante, de la volonté de lier le combat écologique et le combat social, démarche sur laquelle on ne peut que se retrouver. Mais quand ces camarades discutent de réactualiser notre projet d’émancipation en introduisant « à part égale » l’apport des courants écologiques et du celui du marxisme, ils introduisent en réalité beaucoup de confusion politique. Car plus qu’une actualisation du marxisme, cela revient avant tout à faire Lire la suite