Edgar Morin : « L’une des tragédies de l’Europe, c’est que les nations sont égocentriques »

latribune.fr, Propos recueillis par Robert Jules et Philippe Mabille, le 2 mai 2010

|Edgar Morin : « L’une des tragédies de l’Europe, c’est que les nations sont égocentriques »

Dans un grand entretien à lire ce lundi dans La Tribune, le sociologue et philosophe français Edgar Morin revient longuement sur la crise grecque et ses conséquences.

La Tribune : l’impuissance à apporter une solution au problème grec n’est-elle pas la démonstration d’une crise des finalités de l’Europe ?

Edgar Morin : La finalité première de l’Europe, c’était d’en finir avec les guerres suicidaires. Face à l’Union soviétique et ses satellites, il fallait créer et sauvegarder un espace de démocratie et de liberté. Donc, l’idée première était fondamentalement politique. Mais la résistance des Etats nationaux à abandonner une parcelle de souveraineté pour créer une entité politique supranationale a bloqué cette évolution. Dans les années 50, les grands courants économiques qui traversaient l’Europe occidentale ont permis de constituer une unité économique qui s’est achevé avec la constitution de l’euro. Mais sans aller au-delà. Nous avons payé cher cette débilité politique, par exemple avec la guerre de Yougoslavie. Et aujourd’hui, dans le cas de la Grèce, on mesure bien l’absence d’une autorité politique légitime. L’Europe est arrivée dans un état d’impuissance. Elle est paralysée par son élargissement et son approfondissement est bloqué par la crise actuelle.

La montée du nationalisme en Europe vous inquiète-t-elle ?

Avant même 2008-2009, il y avait déjà des poussées de nationalisme, certes limités à 10 ou 15% des voix, mais qui représentaient quelque chose de nouveau dans le paysage européen. Là-dessus s’est greffée la crise financière et économique, qui favorise ces tendances xénophobes ou racistes. L’Europe est arrivée à une situation « crisique » puisque pour la première fois, l’hypothèse que l’euro puisse être abandonné par un pays comme la Grèce a été émise, même si cela a été pour la rejeter. L’euro que l’on pensait institué de façon irréversible ne l’est pas. En fait, on ne sait pas très bien vers quoi le monde se dirige. Et, bien qu’il s’agisse d’une situation très différente de celle de 1929 ne serait ce que par le contexte européen, il ne faut pas oublier que c’est dans le pays le plus industrialisé d’Europe, l’Allemagne, qu’Hitler est arrivé légalement au pouvoir en 1933. Je ne veux pas dire que nous sommes condamnés à une troisième guerre mondiale, mais l’aggravation de la crise économique peut avoir des conséquences politiques et sociales extrêmement graves.

Quelle est la nature profonde de la crise que nous traversons ?

Par delà son déclenchement local, aux Etats-Unis, cette crise est liée à l’autonomisation du capitalisme financier, à l’ampleur de la spéculation, au recours de plus en plus important au crédit chez les classes moyennes appauvries, et aux excès d’un crédit incontrôlé. Mais la cause globale est l’absence de régulation du système économique mondial. Le règne du libéralisme économique est fondé sur la croyance que le marché possède en lui des pouvoirs d’autorégulation, et aussi des pouvoirs bénéfiques sur l’ensemble de la vie humaine et sociale. Mais le marché a toujours eu besoin de régulations externes dans le cadre des Etats nationaux. Après la mythologie du communisme salvateur, la mythologie du marché salvateur a produit des ravages, de nature différente, mais tout aussi dangereux.

Une autorité planétaire telle que le G20 apporte-t-elle la réponse ?

Nous sommes dans le paradoxe de la gestation d’une société monde où l’économie et les territoires sont reliés entre eux, mais pour qu’il y ait au-dessus de cela une autorité légitime, il faudrait qu’il y ait le sentiment d’une communauté de destin partagé. Pour des problèmes vitaux comme la biosphère, la prolifération des armes nucléaires ou l’économie, il n’y a pas de véritable régulation mondiale. Ce qui se passe dans l’économie est à l’image des autres débordements, des autres crises du monde. La crise économique n’est pas un phénomène isolé. Elle éclate au moment où nous vivons une crise écologique.

C’est une crise de civilisation ?

C’est une crise des civilisation traditionnelles, mais aussi de Lire la suite

VIENT DE PARAITRE : La nature et la norme. La philosophie politique contemporaine face aux questions écologiques

nonfiction.fr, Hicham-Stéphane Afeissa, le 4 juillet 2009

L’écologie est-elle soluble dans la démocratie ?

La nature et la norme. La philosophie politique contemporaine face aux questions écologiques

Nicolas de Longeaux, Éditeur : L’Harmattan

Résumé : Un livre de philosophie politique exceptionnellement riche, dont les conclusions ne semblent toutefois pas réellement démonstratives.  

Hans Jonas a longtemps été conspué pour avoir osé douter de la capacité de la démocratie, dans son fonctionnement actuel, à prendre en charge les enjeux écologiques. Selon lui, le changement radical de mode de vie et de consommation, ainsi que le contrôle drastique de l’innovation scientifique, ne pouvaient être réalisés que s’ils étaient imposés d’en haut par « une tyrannie bienveillante, bien informée et animée par la juste compréhension des choses »  . « Seule une élite », poursuivait-il, « peut éthiquement et intellectuellement assumer la responsabilité pour l’avenir », en sorte que, à tout prendre, le centralisme socialiste lui semblait encore préférable au complexe « capitaliste-démocratique-libéral »  .

Le risque d’établir par là une sorte d’expertocratie a été largement dénoncé, mais l’on s’est sans doute mépris sur le statut exact de cette proposition par laquelle Hans Jonas ne visait assurément pas à exprimer un idéal politique personnel, mais bien plutôt à avancer un diagnostic sur le fonctionnement des démocraties libérales et sur leur incapacité structurelle à répondre efficacement aux problèmes environnementaux. Dans quelle mesure le système politique moderne est-il capable de comprendre et de traiter les questions écologiques qui se posent à la société ? Tel était le sens de l’interrogation de Hans Jonas.

C’est cette interrogation essentielle que reprend à son compte Nicolas de Longeaux dans ce livre de philosophie politique important et, à de nombreux égards, tout à fait exceptionnel, sans restreindre son champ de réflexion à la seule philosophie environnementale de Jonas, mais en s’efforçant au contraire de prendre en considération presque toutes les philosophies politiques contemporaines susceptibles d’apporter un éclairage sur les questions écologiques, du saint-simonisme à John Rawls, en passant par Karl Marx, Max Weber, Hannah Arendt, André Gorz, Ivan Illich, Jean-Pierre Dupuy, quelques penseurs clés de l’éthique environnementale, Michael Walzer, Felix Guattari, Cornélius Castoriadis, Etienne Tassin et surtout Jürgen Habermas, qui joue dans cette étude un rôle absolument central.      

Objectifs de l’enquête et thèses principales

L’entreprise de Nicolas de Longeaux poursuit deux objectifs principaux. Elle se présente tout d’abord comme une enquête portant sur les conditions théoriques générales de fonctionnement des institutions politiques actuelles, et sur les contraintes principielles qui déterminent les marges d’action des démocraties modernes confrontées aux phénomènes de crise environnementale. 

La thèse qu’il défend à ce niveau est que le système politique contemporain est inadapté à la résolution des questions écologiques, et qu’il est condamné à les aborder avec des ressources et des structures qui ont été mises en place pour répondre à des problèmes politiques totalement différents.

L’enquête se poursuit alors en direction de la réflexion politique contemporaine, en cherchant successivement dans la pensée écologiste (en entendant par là les élaborations théoriques des penseurs de l’écologie sociale, de l’éthique environnementale, de la deep ecology et de Hans Jonas lui-même), puis dans la philosophie politique actuelle Lire la suite

Origines communes des crises économique et écologique

Observatoire international de la dette, François Chesnais, le 15 février 2009

Les origines communes de la crise économique et de la crise écologique

1. L’une des traits majeurs de la situation qui s’est ouverte depuis 2007, est la conjonction entre la crise économique mondiale et la progression de la crise climatique et de ses effets sociaux mondiaux gravissimes. S’y ajoutent ceux de la crise alimentaire provoquée très largement de façon directe par les politiques commerciales mises en œuvre depuis vingt ans. La rapidité avec laquelle la crise climatique progresse et touche les populations des pays les plus pauvres et vulnérables, signifie que celles-ci vont subir les impacts combinés de la récession mondiale, du réchauffement et des effets des politiques agricoles imposées à de si nombreux pays. On peut être sûr qu’une question qui met en cause la civilisation comme telle, va être traitée par les gouvernements comme une question de maintien de l’ordre, tant au plan national qu’international (voir les mesures de l’UE contre l’immigration). Mais dans certaines parties du monde, les effets des changements climatiques, mais aussi les résistances populaires qu’ils provoqueront seront sans doute si forts qu’ils rejailliront sur l’économie et aggraveront la récession.

2. La conjonction entre la crise économique mondiale et la progression de la crise climatique et surtout sa gravité n’est pas totalement fortuite. Les racines de ces deux crises sont les mêmes, à savoir la nature du capital et de la production capitaliste. Mais ce sont seulement la libéralisation et la déréglementation du capital et, partant, sa mondialisation complète et sa financiarisation exacerbée, qui ont fait apparaître cela clairement. Ce sont ces mêmes processus, qui expliquent d’un côté, les traits originaux de la crise, où la surproduction de marchandises et la suraccumulation de capacités de production se combinent avec un effondrement d’un montant gigantesque de capital fictif, et de l’autre l’accélération des émissions mondiales de CO2 après que leurs effets sur le climat eurent été établis.

3. Le temps du changement climatique sous l’effet des émissions de CO2 (que celles-ci en soient la seule cause ou qu’elles l’accélèrent de nombreuses décennies et aggravent qualitativement un cycle climatique multiséculaire ne change rien à la nature centrale de ce fait) et le temps de l’accumulation du capital en longue période, qui est aussi celui de l’accumulation de ses contradictions internes jusqu’au moment où elles ne peuvent plus être contenues, sont des temps très différents. Dans le cas de la longue accumulation à laquelle la crise met fin, on peut considérer qu’elle débute à la fin des années 1950. Dans le cas de la production de gaz à effets de serre et de leur concentration dans l’atmosphère, on en fait généralement remonter l’origine à la diffusion internationale de la révolution industrielle et de l’usage du charbon à très grande échelle à la fin du 19e siècle. On a donc affaire à des temps de maturation très distincts.

4. Mais on note deux choses. D’abord l’accélération des émissions qui commence également dans les années 1970 vers la fin des « trente glorieuses », et surtout à partir du début des années 1990, alors que le premier rapport du GIEC a été publié, l’espèce de « course vers l’abîme » qui s’engage au plan du changement climatique, avec ses conséquences chaque jour plus claires. Or c’est aussi au début des années 1990 que commence le recours de plus en plus systématique à l’ensemble des mécanismes destinés à soutenir l’accumulation et à contenir les crises financières. Ce sont eux qui ont retardé la crise commencée en août 2007 et qui en expliquent maintenant la profondeur. On y revient plus loin dans le texte et on en explique les implications sur le plan écologique. Lire la suite