Restaurer le système ne peut conduire qu’à une crise plus grave

jaidulouperunepisode.org, Samir Amin, le 9 mars 2009

Restaurer le système tel qu’il était ne peut conduire à terme qu’à une crise plus grave encore

Samir Amin, économiste, président du Forum Mondial des Alternatives,

Pascale Fourier : À l’occasion de la crise, on a entendu nombre de politiques et de commentateurs appeler à une refondation du capitalisme. Cela semble effectivement une nécessité, non ?

Samir Amin : Non pas du tout, justement. J’utiliserai une phrase un peu provocatrice… Le choix de stratégie d’action est le suivant : sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise. On comprend bien que les pouvoirs établis, les capitalistes et les gouvernements cherchent seulement à sortir de la crise du capitalisme, qu’ils appellent ça « refonder le capitalisme » ou autre chose ne change pas grand-chose à l’affaire. Par contre, il serait déplorable que les victimes du capitalisme qui sont quand même un peu plus nombreux que les milliardaires qui en sont les bénéficiaires acceptent eux aussi, ou s’inscrivent dans une stratégie de sortie de la crise du capitalisme et non pas de sortie du capitalisme en crise. La crise n’a pas commencé le 15 septembre 2008 avec l’effondrement financier. L’effondrement financier est seulement une nouvelle étape du développement de la crise, car, avant septembre 2008, il y avait quand même des chiffres-record de chômage à travers le monde capitaliste et beaucoup de choses qui n’allaient pas. La crise a commencé beaucoup plus tôt. La crise a commencé à mon avis en 1971, pour mettre une date, c’est-à-dire lorsque les autorités des États-Unis ont décidé d’abolir la convertibilité en or du dollar.

Les années 70 qui ont suivi ont été marquées par un effondrement, et on ne s’en est jamais remis depuis 1970-75 : les taux de croissance sont tombés à la moitié de ce qu’ils avaient été pendant les Trente Glorieuses qui avaient précédées, et les taux d’investissement productif dans l’expansion et l’approfondissement du système productif sont tombé aussi à la moitié de ce qu’ils étaient au cours des Trente Glorieuses. Donc la crise avait bel et bien commencé dans les années 70. La réponse du capital à cette crise aux fonds structurels a été comme toujours davantage de concentration, davantage de centralisation du capital. Et c’est au cours des années 70 et 80 que se sont constituées ou se sont renforcés les grands groupes, une poignée de grands groupes, qui contrôlent l’ensemble du système économique capitaliste. C’est la raison pour laquelle je les appelle « ploutocratie ». 500 gigantesques groupes financiers ou financiarisés contrôlent la presque totalité des décisions économiques majeures partout dans le monde Et c’est un degré de concentration du capital qui n’a pas de précédent.
Cette concentration du capital gigantesque est à l’origine de la financiarisation. La financiarisation n’est pas le produit d’une dérive intellectuelle du triomphe de l’école de Chicago et des néolibéraux, etc. Je ne crois pas que ce soit les idées, justes ou fausses, qui commandent le monde, ce sont les intérêts sociaux.

Pourquoi donc cette financiarisation ? Que signifie cette financiarisation ? La financiarisation signifie tout simplement que le groupe des oligopoles – je les appelle, tout le monde les appelle les « oligopoles »-, qui contrôlent l’économie mondiale dans les pays capitalistes développés comme dans les pays du Tiers-Monde, pompe une rente de monopole sur la masse des profits créés par les activités productives. Et cette rente de monopole est véritablement le produit de ce caractère oligopolistique: il n’est pas le produit de la financiarisation. La financiarisation est le moyen, le moyen, par lequel ces oligopoles pompent sur la plus-value ( la masse des profits créés par l’économie mondiale, nationale et mondiale) leur rente de monopoles. D’où les deux taux de profit apparents, le taux de profit apparent des investissements financiers (c’est-à-dire des investissements dans la sphère financière qui visent à être autour de 15 % et qui n’y arrivent pas toujours – mais il n’est pas très loin de 15 %), et le taux de profit dans les activités directement productives, que ce soit la production d’automobiles, de chaussettes, de produits alimentaires ou de service de toute nature, tourne autour de 5 %. La différence gigantesque entre ces deux taux de profit, c’est la rente des oligopoles. Donc Lire la suite

Le pétrole est l’excrément du diable

Le Monde, le 18 septembre 2008, par Dominique Dhombres

Ne regardez pas ce film sur Arte !

La chute des banques américaines vous rend nerveux ? Vous craignez le pire ? Dans ce cas, il ne fallait surtout pas regarder, mardi 16 septembre sur Arte, le documentaire intitulé Cruel sera le réveil consacré à la fin du pétrole. Il y aura des rediffusions. Evitez-les ! La panique de la planète finance, c’est de la petite bière, de la roupie de sansonnet, du sirop par rapport à ce qui nous attend lorsque la dernière goutte aura été pompée du dernier puits encore en activité.

Le pétrole va bientôt manquer. Les pays producteurs mentent effrontément, avec la complicité intéressée des compagnies. Ils déclarent, année après année, le même niveau de réserves tout en puisant dans ces dernières comme des malades. Ces mensonges maintiennent le système à flot, si l’on peut dire. La chute sera dure, le réveil brutal. C’est ce chant funèbre qu’entonnent le journaliste suisse Basil Gelpke et le réalisateur irlandais Ray McCormack, auteurs de ce film apocalyptique. Vous aimez avoir peur ? Vous adorerez. Vous êtes bien assis ? On y va ! Les premières citations vous mettent dans le bain, noir évidemment. « Le pétrole est l’excrément du diable« , nous dit une voix hors champ. La musique est sinistre à souhait. Et cela ne fait que commencer. « Le pétrole n’est pas comme le blé. On n’en cultive pas chaque année. C’est le produit de millions d’années d’histoire géologique », dit un expert. « La majeure partie du pétrole de la planète s’est formée pendant des périodes très courtes de réchauffement extrême, il y a 90 et 150 millions d’années », dit un autre. Le ton est donné.

Produit par la décomposition de végétaux et de cadavres d’animaux, enfoui sous des dépôts successifs de sable, le pétrole était un trésor caché que l’humanité a dilapidé.

Sa disparition prochaine et inéluctable va produire un krach généralisé du système. La révolution verte qui a permis de nourrir les nouvelles générations nées de l’explosion démographique est en grande partie due aux engrais dérivés du pétrole. Avec la fin de ce dernier, comment fera-t-on ? Ce sont donc famines et guerres en perspective. Lire la suite