A bas le développement durable ! Vive la décroissance conviviale !

eco.loucevenol.com, Serge Latouche, le 16 septembre 2009

A bas le développement durable ! Vive la décroissance conviviale !

 «Il n’y a pas le moindre doute que le développement durable est l’un des concepts les plus nuisibles». Nicholas Georgescu-Roegen, (correspondance avec J. Berry, 1991) (1).

On appelle oxymore (ou antinomie) une figure de rhétorique consistant à juxtaposer deux mots contradictoires, comme «l’obscure clarté», chère à Victor Hugo, «qui tombe des étoiles…». Ce procédé inventé par les poètes pour exprimer l’inexprimable est de plus en plus utilisé par les technocrates pour faire croire à l’impossible. Ainsi, une guerre propre, une mondialisation à visage humain, une économie solidaire ou saine, etc. Le développement durable est une telle antinomie.

En 1989, déjà, John Pessey de la Banque mondiale recensait 37 acceptions différentes du concept de «sustainable development» (2). Le seul Rapport Bruntland (World commission 1987) en contiendrait six différentes. François Hatem, qui à la même époque en répertoriait 60, propose de classer les théories principales actuellement disponibles sur le développement durable en deux catégories, «écocentrées» et «anthropocentrées», suivant qu’elles se donnent pour objectif essentiel la protection de la vie en général (et donc de tous les êtres vivants, tout au moins de ceux qui ne sont pas encore condamnés) ou le bien-être de l’homme (3).

Développement durable ou comment faire durer le développement

Il y a donc une divergence apparente sur la signification du soutenable/durable. Pour les uns, le développement soutenable/durable, c’est un développement respectueux de l’environnement. L’accent est alors mis sur la préservation des écosystèmes. Le développement signifie dans ce cas, bien-être et qualité de vie satisfaisants, et on ne s’interroge pas trop sur la compatibilité des deux objectifs, développement et environnement. Cette attitude est assez bien représentée chez les militants associatifs et chez les intellectuels humanistes. La prise en compte des grands équilibres écologiques, doit aller jusqu’à la remise en cause de certains aspects de notre modèle économique de croissance, voire même de notre mode de vie. Cela peut entraîner la nécessité d’inventer un autre paradigme de développement (encore un ! mais lequel ? On n’en sait rien). Pour les autres, l’important est que le développement tel qu’il est puisse durer indéfiniment. Cette position est celle des industriels, de la plupart des politiques et de la quasi-totalité des économistes. A Maurice Strong déclarant le 4 avril 1992 : «Notre modèle de développement, qui conduit à la destruction des ressources naturelles, n’est pas viable. Nous devons en changer», font écho les propos de Georges Bush (senior) : «Notre niveau de vie n’est pas négociable» (4). Dans la même veine, à Kyoto, Clinton déclarait sans prendre de gants : «Je ne signerai rien qui puisse nuire à notre économie» (5). Comme on sait, Bush junior a fait mieux…

Le développement soutenable est comme l’enfer, il est pavé de bonnes intentions. Lire la suite

Teddy Goldsmith

lemonde.fr, Hervé Kempf, le 27 août 2009

Teddy Goldsmith

Le mouvement écologique vient de perdre un de ses parrains – dans le meilleur sens du terme – avec la disparition d’Edward, dit « Teddy », Goldsmith, survenue le 21 août, dans sa maison située près de Castellina in Chianti, en Toscane. Sans doute moins connu qu’Ivan Illich ou André Gorz, il n’en a pas moins imprimé une forte empreinte sur l’écologie politique. Son influence intellectuelle a été portée par la parole et par un journal, The Ecologist, autant que par ses ouvrages. Il assumait aussi un engagement militant original, soutenu par le hasard de la fortune, qui l’avait richement doté.

Teddy Goldsmith est né le 8 novembre 1928 à Paris de Frank Goldsmith et de Marcelle Mouiller. Frank avait quitté l’Angleterre en 1918, suite à la vague antiallemande qui sévissait alors dans ce pays. Il bâtit en France une affaire très prospère, la Société des hôtels réunis, donnant à ses deux enfants – le cadet de Teddy, Jimmy, est né en 1933 – une enfance dorée, la double nationalité (française et anglaise), et une fortune que Jimmy saurait multiplier et Teddy ne pas dilapider.

Edward a connu une enfance heureuse, entre les palaces cinq étoiles, quelques semestres aux Bermudes, pendant la deuxième guerre mondiale, où il développa une passion très bien informée sur les coquillages, avant d’entreprendre des études à Oxford, au Magdalen College, qu’il ne poussa pas au-delà de la troisième année. Il passa ensuite, entre 1953 et 1955, deux ans de service militaire dans les services de renseignement en Allemagne, avant de « s’essayer » aux affaires, dans une entreprise de distribution de composants électroniques. Sans grand succès, comme il l’indiquait lui-même : dans une courte notice autobiographique, il précise qu’il « consacrait l’essentiel de son temps libre à l’étude des sujets qui continuent à (le) préoccuper ». Grand lecteur, il put abandonner l’idée de gagner sa vie à la mort de son père, en 1967, pour se consacrer à des sujets plus proches de sa compétence.

Les deux frères, Teddy et Jimmy, auraient passé un accord oral selon lequel Jimmy aurait la disposition de l’héritage pour le gérer au mieux, tout en versant une rente à Teddy pour le reste de sa vie. L’accord, fidèlement respecté par un cadet qui deviendrait milliardaire, tout en restant très admiratif de l’envergure intellectuelle de son aîné, a permis à celui-ci de mener une vie dégagée des soucis matériels.

Mais certainement pas oisive. Dès 1968, Teddy, qui avait fait plusieurs voyages d’étude dans des contrées alors encore reculées, notamment au Botswana, participait à la fondation de ce qui allait devenir Survival International, l’organisation de défense des peuples premiers. En 1969, il lançait au Royaume-Uni The Ecologist, une revue austère, mais qui allait s’imposer comme une référence dans la réflexion sur l’actualité environnementale. En 1973, il publiait Blueprint for Survival (Changer ou disparaître, Fayard), qui est devenu un best-seller : il y expliquait, parmi les premiers, comment la poursuite de la croissance et du productivisme conduisait à une dégradation insupportable de la planète Terre.

CONCEPT DE DÉCROISSANCE

Le succès de ce livre allait lui permettre d’asseoir plus confortablement The Ecologist et de répandre ses idées avec plus d’efficacité. Il fut ainsi un des premiers à faire connaître Nicholas Georgescu-Roegen, l’économiste qui élabora le concept de décroissance. Il soutint le développement de la théorie Gaïa de James Lovelock et Lynn Margulis : selon cette théorie, le fait que la Terre manifeste une capacité extraordinaire à maintenir son équilibre (homéostasie) permettait d’inférer qu’il s’agissait en fait Lire la suite

Le point de vue de Lutte Ouvrière et de l’UCI sur la décroissance.

revoltunited.canalblog.com, NC, le 16 août 2009

Le point de vue de Lutte Ouvrière et de l’UCI sur la décroissance.

Je connais assez mal l’idéologie de la décroissance, je ne peux donc que publier ce qu’en dise les camarades de LO. Pour ce que j’en sais, cela ressemble assez à l’idéologie des petits propriétaires terriens du début du XXème siècle vis à vis du capitalisme industriel naissant. Mais je vous laisse juger.

La décroissance, un point de vue parfaitement réactionnaire

Si les années quatre-vingt-dix ont vu émerger et se développer les idées de l’altermondialisme, ce courant est aujourd’hui concurrencé, chez un certain nombre de jeunes et moins jeunes plus ou moins contestataires, par un courant qui s’est baptisé : la décroissance. Refus de la croissance économique, « antiproductivisme », lutte contre la consommation, volonté de revenir à une économie locale, rejet du progrès technique, démarche de « sobriété » ou de « simplicité volontaire », sont les piliers de ce nouvel évangile.

Il est difficile de savoir si le relatif succès de ce courant sera un phénomène durable. Mais il est incontestable qu’il est, pour l’instant, à la mode. Certes, cela ne s’est pas vu lors des récentes élections européennes, où les listes Europe Décroissance n’ont recueilli que des scores insignifiants – entre 0,02 et 0,04 % suivant les circonscriptions. Mais la percée électorale des listes Europe-écologie reflète, en partie du moins, cette tendance, car nombre de partisans de la décroissance ont apporté leurs voix, au nom d’une sorte de « vote écologique utile », aux listes menées par Daniel Cohn-Bendit.

L’intérêt pour la décroissance d’une partie de la petite bourgeoisie intellectuelle, d’une frange de la jeunesse étudiante, paraît indéniable. En témoigne entre autres le relatif succès du journal La Décroissance, qui tire à quelque 50 000 exemplaires – ce qui est conséquent pour un journal politique.

Il est clair que le glissement vers la décroissance d’une partie des partisans de l’altermondialisme serait un recul, du point de vue des idées.

L’altermondialisme en effet, malgré ses limites et son caractère profondément réformiste, se situe au moins sur le terrain de la dénonciation des inégalités, et prétend vouloir mieux répartir les richesses entre les différentes régions de la planète.

La décroissance, elle, ou plutôt la nébuleuse d’organisations, de journaux et d’individus qui se réclament d’elle, se situe sur un tout autre terrain : celui des idées franchement réactionnaires. Ses partisans ne le nient d’ailleurs pas vraiment : Serge Latouche, le principal porte-parole de la décroissance en France, dénonce par exemple, dans l’introduction de son Petit traité de la décroissance sereine, « le totalitarisme développementiste et progressiste ». Le « totalitarisme progressiste » ! Il faut se pincer pour y croire. Il est peu probable que les femmes africaines qui font des dizaines de kilomètres à pied pour trouver un peu d’eau potable, ou les centaines de milliers de gens dans le tiers-monde qui meurent du sida faute de trithérapies, se réjouissent de ne pas être victimes du « totalitarisme progressiste ». On retrouve le même type de propagande anti-progrès dans un numéro de la revue décroissante Silences, qui a publié en Une un dessin montrant trois personnages monstrueux, mi-humains mi-reptiles, sous la légende : « Ils veulent détruire le monde ». Ces trois personnages étaient ainsi présentés : « La trilogie maléfique : croissance, consommation, progrès. »

Le décor est planté. Le courant décroissant affiche clairement non seulement son refus Lire la suite

Pierre Rabhi : « Je préconise la sobriété heureuse »

toogezer.com, Marie Ernoult, avril 2009

Pierre Rabhi : « Je préconise la sobriété heureuse »

Depuis plus de quarante ans, Pierre Rabhi consacre sa vie à alerter l’opinion publique sur la tragédie alimentaire mondiale qui se profile. Originaire d’Algérie et installé depuis 1960 en Ardèche où il a opéré un retour à la terre, Pierre Rabhi est un pionnier de l’agro-écologie en France. Ses idées et ses valeurs sont le reflet d’une vie qu’il a voulu simple, en harmonie avec la nature, loin du tumulte d’une société de consommation guidée par une économie de marché qui nous mènera, selon lui, sans une rapide insurrection des consciences, à notre perte…

Comment est né votre intérêt pour l’écologie ?

Dans les années 50, ma femme et moi avions la volonté de fonder une famille, mais de la fonder en assurant son destin. Nous avons donc fait un retour à la terre, bien que je n’aie aucune qualification en agriculture. Il a fallu que j’acquière ces connaissances. Nous étions en plein dans la crise de l’agriculture moderne, c’est donc là que j’ai pu observer qu’elle était terrifiante : usage massif d’engrais, de produits de synthèse, mécanisation de plus en plus en violente, tout cela pour produire, mais produire en détruisant. C’est le défaut de l’agriculture moderne, elle produit beaucoup mais elle produit mal. J’ai compris qu’il y a avait une problématique du rapport de l’être humain avec la terre et la nature. C’est de là qu’est née petit à petit en moi, une nouvelle protestation qui m’a amené à essayer de réfléchir : savoir si on était condamné à cette agronomie destructrice ou bien s’il existait d’autres solutions. Et c’est comme ça que j’ai découvert que ces questions là, des gens plus compétents se l’étaient posée, et qu’il existait des solutions qui associent la nécessité de produire avec celle de respecter les milieux naturels, ayant des effets positifs collatéraux. C’est  donc par l’agriculture que je suis devenu écologiste.

Le mode de production agro-écologique pourrait-il nourrir la planète ?

C’est une question qui n’a pas de sens. L’agriculture moderne a eu les coudées franches pendant des décennies, elle a été préconisée comme étant la solution au problème de la famine. Et, ce que  l’on constate aujourd’hui, c’est qu’elle na pas résolu les problèmes de famine, mais qu’elle les a aggravés par une surproduction qui a anéanti l’autonomie des populations locales. J’affirme avoir préconisé l’agriculture écologique dans les pays du tiers monde et les paysans ont déclaré que cela leur convenait, elle leur permettait de nourrir sans se ruiner avec des intrants, des pesticides… L’agriculture écologique est la mieux adaptée à la résolution des problèmes alimentaires.

Quelle serait selon vous un mode de consommation alimentaire durable et équilibré ?

Pendant des millénaires, les êtres humains, et c’est ce que l’on a appelé la révolution néolithique, ont pratiqué l’agriculture et ont vécu de l’agriculture. Ils sont rentrés dans une forme de durabilité. Ils n’ont pas attendu le XIXème siècle pour résoudre ce problème millénaire, mais ils étaient dans le cadre d’une civilisation agraire, où les gens étaient proches de la source de leur survie. On n’était pas des salariés allant travailler, donner notre temps dans les entreprises et ensuite recevoir de l’argent pour acheter notre nourriture. Cet ordre là a modifié énormément notre comportement avec la terre qui nous nourrit, il nous en a éloigné et a provoqué une civilisation hors-sol, fondée sur la combustion énergétique. La révolution industrielle a tout désorganisé. Désormais, vous avez une masse de gens concentrés dans les villes qu’il faut nourrir, et sans qu’ils participent à la production de leur nourriture. Il y a un énorme déséquilibre entre les sociétés agraires où tout le monde était mobilisé pour produire et se nourrir, et un système où une minorité nourrit une majorité. Cela amène à des déséquilibres énormes. La nourriture est devenue insalubre, les produits toxiques Lire la suite

De la relocalisation à la décroissance… ou au DD ?

neocampagne.wordpress.com, Emmanuelle Mayer, février 2009

De la relocalisation à la décroissance… ou au développement durable ?

J’ai déjà évoqué l’importance de relocaliser l’économie ou plutôt de créer une économie localisée pour favoriser le développement des territoires ruraux mais aussi pour inventer un nouveau modèle de société, plus écologique et sociale. J’ai aussi abordé la question de l’autonomie (vie en auto-suffisance). Il est donc logique que je m’aventure sur le terrain de la décroissance, ce mot-qui-fait-peur mais qui, pourtant, sous-tend une idéologie moins négative qu’elle ne paraît et ouvre différentes perspectives en terme de projet de société.

Pour cela, je vous propose un petit compte-rendu d’une conférence de Serge Latouche, l’économiste le plus prolixe sur la question, qui s’est tenue cette automne à Paris, organisée par les JNE (journalistes pour la nature et l’écologie, dont je suis membre).

Origine du concept de décroissance

La décroissance vient de la rencontre de deux courants de pensées :

– l’écologie politique : le Club de Rome, les intellectuels comme André Gorz ou Bernard Charbonneau, le scientifique Georgescu Roegen, à qui l’on attribue la paternité du mot décroissance (en fait, c’est à son traducteur que l’on doit le terme). Pour ces penseurs, seule la sobriété peut permettre de résoudre la crise écologique puisque la seconde option, la foi en la techno-science (scientisme), conduit à une crise sociale et déshumanise

la critique du développement : des penseurs comme Ivan Illich et François Partant, pour qui l’idéologie du développement n’est que la poursuite des pratiques colonialistes et reflète une velléité d’occidentaliser le monde. En toile de fond, la critique de la société de consommation et de ses 3 piliers : la publicité, l’obsolescence programmée et le crédit.

Au début des années 2000, le développement durable fait son entrée et La Ligne d’Horizon (l’association des amis de François Partant) s’inquiète de ce concept qui leur semble n’être que le nouveau visage de l’idéologie du développement qu’ils critiquent. Cette association organise donc en mars 2002 un colloque international à l’Unesco sur le thème de l’après-développement. Là, ça a fait “tilt” : la décroissance a permis la convergence de ces deux courants.

Un mot communiquant

Le mot “décroissance” a été choisi pour son côté communiquant, plus parlant que la notion d”après développement”. Dans un monde de communication, il fallait un mot un peu slogan, qui puisse susciter des réactions. C’était important face à l’inertie actuelle. Avec le mot décroissance, on se focalise sur la base des problèmes : la croissance à l’infini n’est pas soutenable car les ressources de la planète sont limitées, et elle n’est pas souhaitable d’un point de vue social. Pour le reste, les divergences sont nombreuses car la décroissance a donné naissance à plusieurs courants de pensée.

Trois contre-sens à propose de la décroissance

Où les sceptiques se rendent compte qu’il ne s’agit pas du tout de revenir à la bougie

1) la décroissance n’est pas la récession ni la croissance négative, ni la croissance zéro.
La crise actuelle n’a rien à voir avec la décroissance. Et pour cause, il n’y a rien de pire qu’une croissance négative dans une société bâtie sur la croissance, c’est que nous vivons en ce moment (nous et nos portes-monnaies !). La décroissance, c’est une invitation à créer un nouveau projet de société qui Lire la suite

Décroissance: pas une mode de crise, un choix de société

environnement.blogs.liberation.fr, Laure Noualhat, le 8 mars 2009

Décroissance: pas une mode de crise, un choix de société

Au journal, on m’a demandé si le regard sur les décroissants avait changé. D’abord, il a fallu expliquer que les décroissants ne décroissaient pas mais qu’ils émettaient des objections à la croissance. L’exactitude du vocabulaire implique que l’on parle des objecteurs de croissance. Ceci étant rectifié, je pouvais demander à ces militants quelle perception ils avaient du changement de regard sur leur mouvement et leurs idées. Certains pensent qu’il s’agit -encore une fois- d’un malentendu.

A la maison des métallos, dans le 11ème arrondissement, les objecteurs de croissance se sont donnés rendez-vous -à l’invitation du Crédit coopératif- pour discuter. Audrey parle d’un Envoyé spécial qui l’a « stigmatisée ». Il faut dire que la trentenaire, disposant d’un travail et d’un salaire, a choisi de glâner, c’est à dire de ramasser des fruits et légumes à la fin des marchés, ou de se servir dans les poubelles des supermarchés. Ceux qui sont contraints par la misère à le faire apprécieront. Mais c’est un autre débat. Je n’ai pas vu le Envoyé spécial, je n’ai pas la télé. Mais on peut y trouver un commentaire ici. Plusieurs personnes m’ont dit que l’émission mettait en scène trois personnages tous plus stéréotypés les uns que les autres. Et qu’il était dommage, encore une fois, que le mouvement de la décroissance soit assimilé à une stratégie d’adaptation, à une mode, contextualisée par la crise.

A la réunion des Métallos, Jean-Luc Pasquinet, un des coordinateurs du Mouvement des objecteurs de croissance, a souvent pris la parole, pour dire, entre autres, que les initiatives individuelles ne suffisaient plus. « On ne peut pas résumer la décroissance à des choix de vie personnels, austères. c’est un choix de société, un choix politique. C’est de cela dont il faudrait parler désormais. » Kristo, depuis son email, reconnait que les grands médias semblent s’être éveillés aux objecteurs de croissance, mais en « évoquant des cas particuliers et des tranches de vies, plutot que de parler de l’aspect politique et de choix de société… » C’est tout nous, ça, les journalistes, rester à la surface des choses.

Pour lui, les médias feraient mieux d’évoquer la crise comme « étant à la fois financière, économique, sociale et environnementale », comme une crise totale, salutaire. « Il faut s’en réjouir: c’est un peu comme une voiture qui fonce sans regarder les obstacles, et qui serait stoppée par une crevaison. Avant de rentrer dans le mur, quelle chance de pouvoir réfléchir plutôt que de redémarrer tête baissée. » Si seulement…

Jean-Luc Pasquinet, du Moc, reconnait: « On ne nous ignore plus, mais notre message est tronqué (le glanage, les yourtes, la pauvreté), mais c’est aussi dû à notre message qui n’est pas encore assez clair, n’oublions pas que décroissance est un « mot-obus », il permet de relancer le débat sur la critique radicale du système mais ne dit vraiment pas quoi faire… »

Jean-Claude Besson-Girard est un des fondateurs de la revue Entropia. C’est lui qui a la première fois émis cette idée de la crise totale. « Il est incontestable que “la Crise” a changé le regard et la perception sur l’objection de croissance. Malgré l’ignorance et la mauvaise foi de ceux qui confondent ou font mine de confondre la récession en cours et la décroissance. » Il donne des dizaines de conférences sur le thème de la décroissance depuis des années et participe à des forums sur les mêmes sujets. Partout, il constate que le public a évolué et s’est élargi. « Face à la profondeur de la crise actuelle, le vide de “la pensée hyper médiatisée” est tel qu’un public de plus en plus nombreux est en mesure de pressentir l’importance de l’objection de croissance, ne serait-ce que pour se poser de bonnes questions. » Lire la suite

Jean Zin : Les 4 alternatives écologistes

Jean Zin, le 7 décembre 2003

Les propositions des écologistes me semblent pouvoir se répartir selon 4 axes :

1) la correction de la valeur économique afin d’obtenir une « vérité des prix » écologique, l’internalisation des externalités par des taxes et l’orientation des mécanismes de marché vers les solutions écologiques (ecolabels, commerce équitable, normes, subventions) ainsi que la constitution d’un secteur protégé hors marché (biens communs et tiers-secteur). Ces mécanismes correctifs (de régulation par le marché) sont sensés rendre le productivisme capitaliste plus efficace écologiquement moins destructeur et plus durable. C’est donc ce qu’on peut appeler le productivisme durable.

2) Une autre façon de résoudre le problème d’une croissance destructrice serait de restreindre le productivisme en ralentissant la croissance, dans la production par la réduction continue du temps de travail et dans la consommation par la frugalité volontaire, tout cela sans changer la logique du système mais en luttant simplement contre ses excès et en essayant de garder les protections salariales. C’est la même chose, mais en moins (ou en mieux), une économie « plus économe », ce qu’on peut appeler un productivisme bridé.
3) Ceux qui défendent une décroissance conviviale se situent par contre clairement dans une alternative au productivisme et une critique de l’économisme dominant. C’est la version politique de l’écologisation de l’économie, les régulations économiques étant remplacées par des régulations collectives débattues publiquement. Ce n’est pas un retour aux économies planifiées et centralisées puisque c’est au contraire une relocalisation de l’économie, une auto-gestion démocratique décentralisée de la production et des échanges ; mais il faut bien dire que les modalités et leur efficacité restent problématiques.

4) Enfin, la dernière façon de répondre à un productivisme insoutenable est de construire une production alternative tirant partie de la révolution informationnelle pour réorienter l’économie sur le développement humain, les services et les consommations immatérielles en passant d’une logique concurrentielle à une logique coopérative et d’une productivité à court terme à l’investissement dans l’avenir, c’est-à-dire en développant l’autonomie de chacun, en particulier l’autonomie financière par une garantie de revenu. C’est la seule alternative concrète qui me semble à la hauteur des mutations en cours et d’une écologie qui doit nous apprendre à penser à long terme.

On remarquera justement qu’il y a une certaine gradation dans ces différentes alternatives, à plus ou moins long terme, et chacune des politiques défendues est susceptible d’utiliser accessoirement les propositions précédentes. Ainsi, la décélération de la croissance ne répugne pas à utiliser les écotaxes, la décroissance conviviale prône la réduction du temps de travail et la multiplication par 10 des prix du pétrole, le revenu garanti est inséparable d’une relocalisation de l’économie et les coopératives municipales ne peuvent se passer de régulations collectives, etc. Pourtant ces stratégies ne sont pas équivalentes ni toujours compatibles et, pour des écologistes, les mesures à court terme ne prennent sens qu’en fonction des objectifs à long terme. C’est pourquoi, même si le revenu garanti n’est pas notre horizon immédiat, il me semble que c’est seulement dans ce cadre qu’on peut parler d’une véritable alternative écologiste.

Il s’agit d’examiner les arguments pour ou contre chacune des solutions afin d’essayer de construire un consensus à partir de nos divergences, sur la pertinence et le cadre des politiques à défendre selon le contexte et les enjeux. Lire la suite