Jean Zin – Petite interview sur l’intime : Bombe climatique, sursaut démocratique, solitude, précarité, écriture…

jeanzin.fr, Jean Zin en réponse à Yvan Brunet, le 8 août 2009

Petite interview sur l’intime

Bombe climatique, sursaut démocratique, solitude, précarité, écriture…

1) Et vous, qu’est ce que vous pensez du fait qu’il est déjà trop tard que les carottes sont cuites et que la messe est dite ? Pour nous au moins. Puis pour la bombe climatique, le sursaut démocratique improbable, la réalisation de la philosophie aux abonnés absents, la fermeture paranoïaque de tous ces chemins qui ne mènent nulle part…

« Toute ma vie, je n’ai vu que des temps troublés, d’extrêmes déchirements dans la société, et d’immenses destruction » (Debord. Panégyrique)

« Celui qui lira attentivement ce livre verra qu’il ne donne aucune sorte d’assurances sur la victoire de la révolution, ni sur la durée de ses opérations, ni sur les âpres voies qu’elle aura à parcourir, et moins encore sur sa capacité, parfois vantée à la légère, d’apporter à chacun le parfait bonheur. Moins que tout autre, ma conception, qui est historique et stratégique, ne peut considérer que la vie devrait être, pour cette seule raison que cela nous serait agréable, une idylle sans peine et sans mal; ni donc que la malfaisance de quelques possédants et chefs crée seule le malheur du plus grand nombre. Chacun est le fils de ses oeuvres, et comme la passivité fait son lit, elle se couche. Le plus grand résultat de la décomposition catastrophique de la société de classes, c’est que, pour la première fois dans l’histoire, le vieux problème de savoir si les hommes, dans leur masse, aiment réellement la liberté, se trouve dépassé : car maintenant ils vont être contraints de l’aimer ». (Debord. Préface à la 4ème édition italienne de la société du spectacle, p39)

Il a toujours été trop tard. Notre fin tragique ne fait pas de mystère, c’est notre destin de mortels. Cela fait maintenant plus de dix ans que je suis un survivant, grâce aux miracles de médecines naturelles, et que je considère mes écrits comme posthumes ! Cela peut durer encore pas mal de temps comme ça, à mon grand étonnement. Notre réalité est un rêve en ce qu’elle est destinée à sombrer dans le néant. Notre existence est strictement limitée à notre présent dans le sentiment de son absence, ainsi qu’à nos difficiles relations sociales, de sorte qu’il ne faut pas vouloir voir trop loin, même si les phénomènes climatiques nous y obligent par leur temporalité.

Est-ce à dire que la messe est dite et que la fin de l’histoire se conclurait par notre défaite entière ? Je ne le crois pas du tout, au plus noir de la nuit c’est l’aurore qui s’annonce déjà et ne déçoit jamais nos attentes. Ce monde qui court à sa perte, c’est notre monde, formé par l’histoire des hommes et de leurs révoltes, ce n’est pas une réalité étrangère à notre essence. La raison finit toujours par s’imposer même si elle doit passer par le pire et que le temps de l’histoire est trop long pour nos vies impatientes. Il y a bien peu d’occasions dans la vie de participer à l’histoire en train de se faire, la fenêtre est étroite et ne se reproduit pas souvent pour chacun d’entre nous. Il est donc fort possible que, pour nous du moins, « les carottes sont cuites » ; tout dépend jusqu’où nous irons. Il n’est pas du tout exclu qu’on affronte des temps régressifs, rien ne serait moins étonnant, ce qui ne veut pas dire que nos ennemis ne seront pas finalement écrasés par leurs propres fautes envers l’esprit. La défaite ne doit pas nous décourager, petit bonhomme se relève toujours ! Même à être si vaincus, nous appartenons à l’avenir, nous participons à l’aventure humaine en donnant forme à l’humanité future, nous lui transmettons non seulement nos gènes mais bien plus nos formulations et nos idéaux. C’est même la difficulté de la tâche et l’incertitude de l’avenir qui donnent tout son prix à notre existence et la rend si décisive.

Pour la bombe climatique, c’est bien possible qu’il soit trop tard mais on ne peut dire qu’à ce jour la chose soit entendue. Pour un certain nombre, le réchauffement Lire la suite

Contre Allègre : une écologie qui émancipe

liberation.fr, Denis Baupin, adjoint au maire de Paris chargé de l’environnement, du développement durable et du plan climat, le 5 août 2009

Contre Allègre : une écologie qui émancipe

Fidèle à la stratégie de son nouveau maître – Nicolas Sarkozy -, Claude Allègre prétend, en s’appropriant indûment l’identité de ceux qu’il veut combattre – les écologistes -, se parer lui-même des habits de l’écologie, avec la création prochaine de sa Fondation pour l’écologie productive (Libération du 17 juillet).

Venant d’un des principaux négationnistes du dérèglement climatique, y compris au prix du tripatouillage de travaux scientifiques, le propos pourrait faire sourire. Mais on aurait tort de se contenter de ce premier réflexe. Claude Allègre n’est que la figure la plus caricaturale d’une entreprise plus globale visant à se réapproprier le succès des écologistes pour mieux le dénaturer. Cette entreprise utilise deux artifices.

Le premier est un grand classique : faire passer les écologistes pour des passéistes, des opposants au progrès, etc. Refrain connu chez les productivistes et les scientistes de droite et de gauche, depuis Robert Hue, qui refusait le retour à «la lampe à pétrole», à Martine Aubry, qui ne veut pas s’intéresser «aux radis», en passant par Luc Ferry, dont l’ouvrage le Nouvel Ordre écologique disait le mépris d’une certaine classe intellectuelle pour qui ne partageait pas sa vision du progrès humain.

Le second, plus nouveau, est devenu un passage obligé pour tout politique en panne de discours : repeindre en vert les politiques les plus productivistes et polluantes, afin de leur donner une nouvelle légitimité. En la matière, Claude Allègre ne craint personne. Après avoir été le héraut du lobby de l’amiante (qui continue de tuer chaque année plusieurs milliers de personnes), le voici en porteur de valise du nucléaire, des organismes génétiquement modifiés (OGM), voire du stockage de carbone comme réponse au dérèglement climatique.

Il y a pourtant un point sur lequel on peut être d’accord avec Claude Allègre : oui, l’écologie peut être productive, innovante, source de progrès pour l’humanité, créatrice d’emplois et aussi – même si cela l’intéresse sans doute moins – de justice sociale. Mais pour cela, pour être résolument moderne – car nous revendiquons la modernité -, l’écologie n’a pas besoin d’épouser une fuite en avant technoscientiste promue au rang d’idéologie. Notre écologie s’appuie sur l’innovation et les technologies modernes, mais en privilégiant celles qui accroissent l’autonomie des gens, qui émancipent au lieu d’asservir.

Reprenons les exemples de l’énergie, des OGM et du stockage de carbone pour en faire la démonstration.

Pour la production énergétique, peu importe à Claude Allègre que le nucléaire dit de quatrième génération – supposé recycler ses propres déchets – ne soit qu’une chimère dont les seuls exemples, à commencer par Superphénix, furent des échecs retentissants, si cela lui permet de justifier la fuite en avant franco-française dans l’industrie énergétique la plus dangereuse (par ses déchets, ses accidents et la prolifération qui lui est liée) et la plus coûteuse… Comme vient de le confirmer le PDG d’EDF en Lire la suite

Les dangers de la «croissance verte»

auditalentsawards.liberation.fr, Aurèlien Boutaud, ni ancien ni futur ministre, environnementaliste, chargé de cours à l’université Jean-Moulin (Lyon-III), membre du comité de rédaction de la revue d’écologie politique EcoRev’ , le 5 août 2009

Les dangers de la «croissance verte»

Dans une tribune publiée le 17 juillet dans les colonnes de Libération, Claude Allègre expliquait sa vision d’une écologie politique fondée sur la «croissance verte». En ces temps de crise économique, l’idée a de quoi séduire : réparer la planète, voilà un marché qui s’annonce prometteur ! Nos gouvernants l’ont d’ailleurs bien compris : de Jean-Louis Borloo, qui n’hésite plus à affirmer que «l’adaptation aux changements climatiques va doper la croissance», à Nicolas Sarkozy, pour qui la croissance verte est le «stade ultime du capitalisme». Autant dire que M. Allègre n’a sans doute pas grand-chose à craindre de cette «écologie punitive» qu’il dénonce avec véhémence et qui, selon ses propres termes, serait défendue par de dangereux écologistes qui ont «la haine des hommes» et ne désirent rien d’autre que «la multiplication des taxes, les interdictions diverses et l’arrêt du progrès».

Pourtant, ce que ne dit pas assez M. Allègre, c’est que l’idéologie qu’il défend présente également quelques dangers pour l’avenir de l’humanité.

La technoscience nous sauvera…

Pour bien le comprendre, il faut se souvenir que les scientifiques considèrent que l’impact d’une société sur l’environnement relève de trois facteurs : la démographie, le niveau «moyen» de consommation ou de production par habitant et les technologies utilisées. Tout projet politique visant à réduire notre empreinte écologique est donc voué à agir sur un ou plusieurs de ces trois leviers d’action : population, consommation-production et technologie.

Il faut tout de suite constater que la question démographique est quasi systématiquement laissée de côté par les différents courants de pensée de l’écologie politique. C’est donc essentiellement sur les deux autres facteurs de l’équation que les projets s’affrontent. Et il va sans dire que pour les tenants de la «croissance à tout prix», à qui on a appris que «plus» équivalait à «mieux», il faut croître… c’est-à-dire consommer et produire toujours davantage. C’est d’ailleurs cela qu’ils nomment progrès. Pour faire face aux enjeux écologiques, ne reste à leur disposition que le troisième levier d’action : la technologie.

On comprend pourquoi celle-ci exerce une telle fascination sur les décideurs politiques et économiques, mais aussi sur les médias : la croyance en une technoscience capable de résoudre à elle seule tous nos soucis présente le grand avantage de ne pas remettre en cause les bonnes vieilles recettes productivistes. «Continuez à consommer, nos savants s’occuperont du reste

… A condition de laisser faire le marché

Bien entendu, tout cela doit s’opérer grâce à la main invisible du marché. C’est là le second point central de l’idéologie de la croissance verte décrite par M. Allègre : il ne faut pas que l’Etat intervienne. Point de taxes ! Point d’interdictions !

Pour éviter toute réglementation contraignante, les champions du libre marché n’ont alors qu’un mot à la bouche : Lire la suite