Penser le monde de l’après-crise

lemonde.fr, Thérèse Delpech et François Heisbourg, le 15 avril 2009

Penser le monde de l’après-crise

Notre intention est de nous projeter dans les années qui vont suivre la crise économique, d’imaginer ses répercussions stratégiques. Est-ce qu’on peut imaginer que, après la crise, une fois la confiance financière et la croissance retrouvées, la puissance politique sera répartie de la même manière qu’aujourd’hui ?

François Heisbourg. La réponse courte, c’est évidemment non.

Cadrons tout de même nos ambitions analytiques. Quelqu’un qui aurait prétendu se projeter dans l’après-crise en 1931 pour en évaluer l’impact géostratégique n’aurait pu que se tromper, parce que la crise a duré longtemps, qu’elle a été très profonde et que, par définition, elle accroissait les probabilités déjà importantes de rupture stratégique.

Nous ne savons pas si la crise sera aussi longue et aussi dure que celle des années 1930, mais on sait déjà qu’elle sera la plus longue et la plus dure depuis les années 1930. Nous avons, pour la première fois depuis soixante-dix ans, une crise qui n’est pas mono-causale, qui est systémique et qui est mondiale.

Nous sommes aujourd’hui dans un de ces grands moments historiques où énormément de choses basculent et, par définition, nous ne savons pas quel sera le point de repos final des plaques tectoniques qui auront été ainsi bousculées.

Thérèse Delpech. Dans ses grandes lignes, il n’est pas impossible que la répartition de la puissance politique soit comparable à ce qu’elle est actuellement, même si l’idée contraire est souvent avancée. Il faut se garder de prédire des effets stratégiques majeurs de cette crise, malgré sa dimension mondiale.

Je ne suis pas sûre non plus que la bonne référence soit la crise de 1929, où le produit intérieur brut (PIB) américain avait fondu de 50 % en trois ans. Il y avait, en outre, en 1929, des données politiques, stratégiques et militaires qui ont permis à la crise économique de jouer un rôle accélérateur dans la course vers la seconde guerre mondiale. Enfin, de nombreuses incitations à la coopération économique existent aujourd’hui – on a pu le voir avec le G20 – qui n’existaient pas en 1929.

Pour moi, la crise actuelle est plutôt un symptôme parmi d’autres d’un monde en plein bouleversement qu’une cause à proprement parler. Et dans cette crise, ce qui frappe, c’est l’excès, le rôle du virtuel et la religion de l’immédiat. Ces éléments – excès, virtuel, courte vue voire aveuglement – constituent une assez bonne définition du monde contemporain dans ce qu’il a d’inquiétant.

François Heisbourg. Je rejoins ce qu’a dit Thérèse Delpech sur la crise liée au court-termisme et à l’économie virtuelle, une crise du modèle de croissance. A savoir, dans le contexte actuel, le réchauffement climatique, l’incapacité pour la planète à soutenir un mode de croissance comme celui que les Européens et les Américains ont connu pendant une bonne partie du XIXe et du XXe siècles.

Ce modèle de croissance n’est tout simplement pas soutenable. La notion que la Chine ou l’Inde soient aussi motorisées que les Etats-Unis voudrait dire que nous n’aurions plus d’air pour respirer, que l’air serait de toute façon trop chaud pour pouvoir être supporté, et ainsi de suite.

Quelles peuvent être les conséquences de cette crise pour les Etats-Unis et la Chine ?

François Heisbourg. Cette crise est liée très directement à la synergie économique, financière et commerciale qui s’était établie entre la Chine et les Etats-Unis au cours des dernières décennies. Ce modèle économique peut se résumer par une formule très simple : la Chine exporte et épargne, les Etats-Unis s’endettent et achètent.

Cette synergie entre les Etats-Unis et la Chine a duré parce qu’elle Lire la suite

Crise : Reconstruire autrement

alternatives-économiques.fr, Sandra Moatti, avril 2009

Reconstruire autrement

La pire crise depuis les années 1930″. Le parallèle n’est plus un épouvantail pour journaliste en quête de sensationnel, c’est une prévision officielle. En janvier dernier, le Fonds monétaire international (FMI) annonçait que les pays avancés devraient connaître en 2009 « leur pire récession depuis la Seconde Guerre mondiale ». Dans cette mauvaise passe, nous aurions néanmoins une chance: les leçons de l’histoire sont là pour nous prévenir des erreurs du passé.

Vraiment ? Quelle leçon a été retenue ? Pas celle de l’instabilité chronique de la finance en tout cas. En juillet 2007, le FMI revoyait à la hausse ses prévisions de croissance. On parlait pourtant déjà depuis quelques mois de crise des subprime, mais le Fonds ne doutait pas que les grands établissements financiers américains, passés maîtres dans les techniques de gestion et de transfert des risques, seraient suffisamment solides pour y résister.

Ce système financier allait pourtant s’effondrer dans les mois qui suivirent. Autant que l’appétit de gain des banquiers, cette crise révèle les déséquilibres accumulés dans l’économie mondiale depuis une décennie. La finance, à travers ses montages hypersophistiqués, a surtout capté les excédents d’épargne des exportateurs du Sud pour nourrir l’endettement croissant des ménages américains. De quoi maintenir un temps un niveau de vie auquel la stagnation de leurs revenus ne leur permettait plus d’accéder.

Que faire maintenant que ce mécanisme est cassé ? Réguler la finance certainement, mais cela ne suffira pas à redonner du travail aux chômeurs. Si l’augmentation de la dette privée n’est plus le carburant de la croissance, qu’est-ce qui la remplacera ? Dans l’urgence, une réponse s’impose: la dette publique! Partout, les gouvernements volent au secours des banques et de l’activité. Un soutien temporaire, disent-ils, comme s’il s’agissait d’un creux de cycle à passer pour que tout reparte « comme avant ». Le précédent de la Grande Crise rappelle pourtant qu’en 1938, l’économie américaine n’était pas encore remise de la dépression. Il faudra la mobilisation de toute l’économie dans l’effort de guerre, puis dans la reconstruction, pour clôturer ce chapitre.

C’est une autre guerre qu’il nous faudrait livrer aujourd’hui. Afin de réorienter notre système productif vers la qualité des services rendus plutôt que vers la quantité de biens produits, vers des activités plus intenses en travail et plus économes en ressources naturelles : un changement Lire la suite

Les Cassandre sont à la mode

challenges.fr, Eric Tréguier, le 28 janvier 2009

Les Cassandre sont à la mode

L’apocalypse financière : c’est l’un des sujets de conversation favoris du 39e sommet de Davos, grand rendez-vous d’un gotha économique mondial qui vient de traverser un annus horribilis et qui n’a toujours pas trouvé les clés pour en sortir. «Pourquoi sommes-nous surpris par toutes ces mauvaises nouvelles ? Sommes-nous vraiment si nuls en économie ? Je crains que la réponse soit oui !» se demande un pilier de Davos, Victor Halber-stadt, professeur d’économie à l’Université de Leyde, aux Pays-Bas.

Les stars de Davos, ce sont les Doomsday Boys (de doomsday, le Jugement dernier), une poignée de dépressifs surdiplômés, qui nous promettent l’apocalypse. Ils vont bien au-delà des prévisions du «consensus» qui a jeté ses lunettes roses dans le sillage des experts du FMI pour prévoir un ralentissement de l’économie mondiale. A la Deutsche Bank, qui, l’an dernier, brillait encore de tous ses feux, on annonce désormais un recul de 4% de la croissance allemande… Mais les adeptes du doomsday sont plus radicaux. Pour eux, c’est tout le système qui va s’effondrer. Le capitalisme est en voie d’autodestruction, laissant libre cours à sa «pulsion de mort», comme l’évoque le titre du dernier ouvrage des universitaires Bernard Maris et Gilles Dostaler, publié chez Albin Michel. On ne parle plus de récession, mais de dépression.

Le prophète de cette tribu est Nouriel Roubini, ce professeur à l’Université de New York qui avait annoncé la crise des subprimes avec deux ans d’avance. Le credo ? Nous sommes entrés dans une crise au moins aussi sévère que celle des années 1930, qui entraînera de longues années de croissance négative, des faillites en chaîne, du chômage, de l’instabilité politique, des barrières douanières infranchissables, des conflits armés… Au mieux, la fin d’un monde. C’est la thèse du sociologue Immanuel Wallerstein, de l’Université Yale : «Nous sommes dans la dernière phase d’un cycle long. Dans dix ans, on y verra peut-être plus clair et, dans trente ou quarante ans, un nouveau système aura émergé

Le dollar en première ligne

Le noeud du problème, affirme Nouriel Roubini, c’est le système bancaire qui est insolvable. Les banques vont devoir effacer 3 600 milliards de dollars de leurs bilans, c’est-à-dire autant que le montant de leurs actifs. Pour maintenir à flot les seuls établissements américains, il faudrait encore les recapitaliser de 1 000 à 1 400 milliards de dollars. Un effort impossible à fournir. Première victime : le dollar, qui perdra une partie de sa valeur. Ce qui mettrait alors en position délicate les pays qui, à l’instar de la Chine, détiennent des monceaux de billets verts dans leurs coffres… Or la Chine, dixit Steen Jacobsen, le chief investment officer de la banque danoise Saxo Bank, est déjà à genoux. Le pays va afficher cette année une croissance de 0%, alors qu’elle a besoin d’un rythme annuel de 7,5% pour éviter le chaos social. Du coup, le pays sera contraint de laisser filer sa monnaie. Ce qui provoquera «une guerre commerciale comparable à celle des années 1930», selon Albert Edwards, stratégiste à la Société générale. Pour s’y préparer, certains, comme l’essayiste Emmanuel Todd, auteur d’Après la démocratie (Gallimard), en appellent ouvertement au protectionnisme.
Côté Bourse, le krach va durer plus longtemps que prévu. Ibra Wane, au Crédit agricole, affirme que les révisions en baisse des résultats sont insuffisantes. «Il faut prévoir un repli [supplémentaire] de 40%», annonce-t-il, avec des cours qui n’ont pas fini de dégringoler. Steen Jacobsen, lui, a une stratégie simple : rester en cash avec quelques positions à la vente pour continuer à profiter de la baisse des cours.

Albert Edwards, l’économiste de la Société générale, est du même avis. Dans une note Lire la suite