« Adieu à la croissance », de Jean Gadrey : l’écologie, c’est l’emploi

lemonde.fr, Hervé Kempf, le 21 octobre 2010

http://abonnes.lemonde.fr/livres/article/2010/10/21/adieu-a-la-croissance-de-jean-gadrey_1429314_3260.html

« Adieu à la croissance », de Jean Gadrey : l’écologie, c’est l’emploi

Dans le numéro marquant le trentième anniversaire d’Alternatives économiques, le deuxième magazine économique français, son fondateur, Denis Clerc, fait part d’un regret : « Il y a un point sur lequel je m’interroge : l’ambiguïté entretenue sur la question de la croissance depuis le début du journal. » Certes attentif aux questions d’environnement, Alternatives économiques juge pourtant trop souvent le bien-fondé d’une mesure ou d’une donnée à son effet sur la croissance du produit intérieur brut (PIB). « Il nous faut cesser d’être chauves-souris, mammifères à certains moments, mais animaux volants quand ça nous arrange. Le dernier livre de Jean Gadrey m’a convaincu qu’il faudra finir par trancher. On ne peut plus

Il faut saluer l’honnêteté de Denis Clerc, et y voir un tournant : la doxa de la croissance est enfin remise en cause par la fraction la plus éclairée des économistes. Et il faut lire le livre de Jean Gadrey, pour comprendre la pertinence de ce tournant.

Jean Gadrey est professeur honoraire d’économie à l’université de Lille. C’est un expert des comptes de la richesse, et il a participé au travail de la commission Stiglitz sur la mesure du PIB. Son livre commence par un exposé clair des imperfections de cet indice qui fascine politiques et économistes. Jean Gadrey rappelle que le PIB ne mesure ni le bien-être, ni la soutenabilité écologique et sociale. Et que, en revanche, sa croissance est clairement associée avec les dommages à l’environnement. Le livre démontre qu’on ne peut attendre du progrès technologique qu’il résolve le problème écologique dans une société qui voudrait maintenir un taux de croissance de 2 % par an.

Mais Jean Gadrey va plus loin : organisant sa réflexion autour de la nécessité de parer à l’aggravation de la crise écologique, il va chercher à démontrer qu' »une société post-croissance est non seulement une nécessité, mais, moyennant une redéfinition des priorités, correspond à une perspective désirable et crédible de progrès social et de développement humain ».

Une condition en est la remise en question de l’augmentation de la productivité du travail, habituellement considérée par les économistes comme un bien en soi. En réalité, elle est destructrice : produire plus avec autant de travail serait une bonne chose, sauf que, rappelle Jean Gadrey, « il faut en général plus de matériaux, d’eau et d’énergie, que les uns et les autres sont disponibles en quantités limitées, et que certaines ressources naturelles sont proprement vitales ».

Voie féconde

L’abandon de la recherche de gain de productivité est la clé de la nouvelle économie écologique : la plupart des modes de production écologiques demandent plus de travail que les productions polluantes. Une politique environnementale est donc créatrice d’emplois.

Jean Gadrey dresse une prospective pour les principaux secteurs d’activité des créations et des destructions d’emplois entraînées par une politique écologique. Le bilan est sommaire, mais Lire la suite

A Montreuil, la Maison des Babayagas pose un regard différent sur le vieillissement

lemonde.fr, Anne Rodier, le 15 février 2010

A Montreuil, la Maison des Babayagas pose un regard différent sur le vieillissement

De nombreuses pertes d’autonomie peuvent être compensées par la solidarité. » Forte de cette conviction, Thérèse Clerc, 82 ans, a créé, à la fin des années 1990 à Montreuil en région parisienne, la Maison des Babayagas. Cette association a élaboré un projet alternatif aux maisons de retraite, sans personnel affecté, sans équipement médicalisé, où les résidents prennent collectivement en charge l’organisation et la gestion du lieu, afin de se passer autant que possible de l’aide extérieure.

Comment ? En anticipant la dépendance par l’attention mutuelle et par un soin particulier apporté à la santé et au corps. En développant aussi la solidarité et en mutualisant les moyens consacrés à la vie quotidienne des personnes (restauration, santé…).

Autogestion, solidarité, citoyenneté, écologie sont les quatre piliers la Maison des Babayagas, association dont le nom fait référence à un conte russe.

Rapidement rejointe par deux amies, Suzanne Gouëffic (78 ans) et Monique Bragard (78 ans), puis par une dizaine d’autres femmes de 60 à 90 ans, Thérèse Clerc, la présidente de l’association, a imaginé ce lieu de vie grâce à un autre regard sur le vieillissement. Les plus de soixante ans ayant encore une vingtaine d’années à vivre, les « Babayagas » estiment qu’il faut dépasser le déni de vieillesse et considérer les vieux non comme des malades potentiels mais comme des acteurs de la société.

« Proposer à la société un modèle « clés en main » de lieu de vie adapté aux personnes âgées et réplicable à l’envi, ce n’est pas seulement de l’innovation sociale, c’est de la démocratie participative« , souligne Thérèse Clerc. Les Babayagas, qui mènent depuis dix ans une vie culturelle active, ont un projet ouvert sur la ville. Le rez-de-chaussée de leur future maison sera le lieu de tables rondes, de conférences et de débats sur la philosophie, la sociologie et l’anthropologie.

De l’Etat à la ville de Montreuil, le projet a tout de suite séduit les pouvoirs publics, car au-delà de l’innovation, il apporte un élément de réponse aux conséquences du vieillissement. « Les solutions lourdes existantes, comme les établissements d’hébergement pour personnes âgées, dépendantes ou non, ne suffiront pas à faire face à l’évolution démographique, explique Jean-Paul Bléry, directeur général de l’office public HLM de Montreuil ; en outre, tout ce qu’on fait en termes d’adaptation des logements pour ce public traite la perte d’autonomie, mais pas l’isolement« , estime-t-il. Dès 2003, la municipalité de Montreuil avait promis un terrain en plein centre-ville, et en 2004, l’office HLM avait lancé un appel d’offres pour choisir l’architecte.

Pourtant, six ans plus tard, le terrain de la rue de la Convention à Montreuil est toujours nu. L’immeuble est dessiné, avec ses 25 logements – il comptent de 26 à 40 mètres carrés ; le permis de construire est, lui, à la mairie. Mais le financement du projet, aujourd’hui quasiment bouclé (à 200 000 euros près sur un total de 4 millions d’euros), a été bloqué à plusieurs reprises.

« L’innovation, qui est notre premier atout, aura aussi été notre plus grand frein, davantage que Lire la suite