A vendre : pays pauvres

nouvelobs.com, Nº 2303, Doan Bui, le 23 Décembre 2008

20 millions d’hectares sur le marché

A vendre : pays pauvres

Comment nourrir son peuple quand on a trop d’habitants et trop peu de terres cultivables ? Il suffit d’aller les chercher où elles sont. C’est ainsi que la Chine, la Corée du Sud ou les Etats du Golfe se sont lancés dans une véritable course à la terre. Ce ne sont pas seulement des récoltes qu’ils achètent mais des régions entières, dans des pays qui ont déjà du mal à alimenter leur propre population. Doan Bui raconte les premiers épisodes de ce qui sera une des grandes batailles du XXIe siècle : celle de la nourriture.

Le Soudan, j’achète !», «Et moi, le Kazakhstan !» Imaginez un Monopoly où l’on n’achèterait plus des rues, mais des pays entiers. Evidemment, comme au Monopoly, les gagnants seraient ceux qui amasseraient le plus de terres, bref, les plus riches à la banque. Les perdants ? Eh bien, ce serait les fauchés, obligés de céder leur bout de terrain pour renflouer les caisses. Ce Monopoly serait un peu particulier. Il s’agirait non pas de construire des immeubles, mais d’installer des tracteurs et des machines agricoles pour produire du blé, du riz, du maïs. Bref, de la nourriture. Ce serait un jeu où les nantis, au lieu de piquer l’hôtel de la rue de la Paix au voisin ruiné, lui faucheraient ses récoltes futures. Amusant, non ? Sauf qu’il ne s’agit pas d’un jeu.

Depuis quelques mois, une gigantesque partie de Monopoly planétaire est en train de se jouer. Et les participants jouent vite. Et gros. D’un côté, des pays riches ou émergents comme la Chine, la Corée du Sud ou les pays du Golfe, qui tous s’inquiètent pour leur sécurité alimentaire. De l’autre, une cohorte de pays pauvres comme le Soudan, l’Ethiopie, l’Ouganda, l’Indonésie, Madagascar… Des pays aux caisses désespérément vides, mais à qui il reste une richesse : leurs terres, si vastes, si prometteuses. A vendre ou à louer.
La terre ! Pour elle, les pays se sont déchirés en guerres meurtrières. Pour elle, les conquistadors ont bravé les mers inconnues, décimé les populations locales afin d’y planter leur drapeau. «La ruée vers les terres n’est pas un fait nouveau. Mais c’est peut-être la première fois dans l’histoire que le phénomène est complètement mondialisé. Et que le rythme est si rapide», s’inquiète Paul Mathieu, expert de la gestion des terres à la FAO (Food Agriculture Organization). Les cris d’alarme de la FAO ont été éclipsés par le krach financier. Et pourtant la crise alimentaire risque d’empirer. Conséquence directe des émeutes de la faim du printemps, les pays importateurs nets de nourriture ont fait de la sécurité de leurs approvisionnements alimentaires leur objectif politique numéro un. Début novembre, la Corée du Sud vient de frapper un grand coup en raflant la moitié – vous avez bien lu : la moitié ! – des terres arables de Madagascar (voir encadré ci- dessus). Mais ce n’est qu’un début. On parle de millions d’hectares en Indonésie ou en Afrique. «On n’arrive même pas à avoir des chiffres exacts tellement cela change vite», se plaint Paul Mathieu. Même l’Ethiopie, où plane à nouveau le spectre des grandes famines, veut entrer dans la danse. Pas comme acheteur, mais comme vendeur. Le Premier ministre éthiopien a déclaré qu’il était «plus que désireux» de signer des accords avec les pays du Golfe. De quoi donner des sueurs froides à Jacques Diouf, le patron de la FAO, qui s’inquiète du «risque d’un néocolonialisme agraire».

Parmi les néocolons, voici les pays du Golfe. Ils ont du pétrole, des dollars. Mais pas d’eau : il y fait si chaud et si sec qu’il faut rafraîchir les quelques bêtes du cheptel avec des ventilateurs et des machines à va peur pour éviter qu elles ne meurent… Comment nourrir la population ? Lire la suite

Le carburant de la destruction en Amérique latine

Le Monde, Laurence Caramel, le 10 septembre 2008

Forum Environnement

L’impact des agrocarburants dénoncé en Amérique latine

Le carburant de la destruction en Amérique latine » : le titre laisse peu de place au suspense sur le ton de ce réquisitoire. Il accuse les agrocarburants d’exacerber la concentration de la propriété foncière, la flambée des prix agricoles et la dégradation de l’environnement. « Tous les pays étudiés ont accru ou projettent d’accroître leur production d’agrocarburants à des niveaux alarmants en menant à coups de subventions, d’exonération de taxes… des politiques très attractives pour les investisseurs », écrit le rapport, qui déplore les conséquences en termes de déforestation et de pollution liée à l’utilisation accrue des pesticides et des engrais.

RECUL DES CULTURES VIVRIÈRES

L’Argentine est encore un nain sur le marché du nouveau « pétrole vert », mais elle est le deuxième producteur mondial de soja. Friends of the Earth a calculé que les projets d’investissements programmés au cours des trois prochaines années pourraient lui permettre de produire 4 millions de tonnes de biodiesel. Pour cela, il faudra convertir ou défricher 9 millions d’hectares, l’équivalent de 60 % des surfaces actuellement cultivées en soja. Au cours des deux dernières décennies, l’expansion du soja a fait reculer les surfaces consacrées à l’agriculture vivrière et à l’élevage de 25 %. Celles destinées au fourrage ont été réduites de 50 %.

Avec son éthanol fabriqué à partir de canne à sucre, dont il est le deuxième producteur mondial, le Brésil éclipse ses voisins latino-américains. La ruée vers les agrocarburants est pourtant chez eux aussi une réalité de plus en plus criante. L’organisation non gouvernementale Friends of the Earth (Amis de la Terre) a publié, mercredi 10 septembre, un rapport dans lequel elle dresse un état des lieux de cette nouvelle donne régionale. Lire la suite