Les dangers de la «croissance verte»

auditalentsawards.liberation.fr, Aurèlien Boutaud, ni ancien ni futur ministre, environnementaliste, chargé de cours à l’université Jean-Moulin (Lyon-III), membre du comité de rédaction de la revue d’écologie politique EcoRev’ , le 5 août 2009

Les dangers de la «croissance verte»

Dans une tribune publiée le 17 juillet dans les colonnes de Libération, Claude Allègre expliquait sa vision d’une écologie politique fondée sur la «croissance verte». En ces temps de crise économique, l’idée a de quoi séduire : réparer la planète, voilà un marché qui s’annonce prometteur ! Nos gouvernants l’ont d’ailleurs bien compris : de Jean-Louis Borloo, qui n’hésite plus à affirmer que «l’adaptation aux changements climatiques va doper la croissance», à Nicolas Sarkozy, pour qui la croissance verte est le «stade ultime du capitalisme». Autant dire que M. Allègre n’a sans doute pas grand-chose à craindre de cette «écologie punitive» qu’il dénonce avec véhémence et qui, selon ses propres termes, serait défendue par de dangereux écologistes qui ont «la haine des hommes» et ne désirent rien d’autre que «la multiplication des taxes, les interdictions diverses et l’arrêt du progrès».

Pourtant, ce que ne dit pas assez M. Allègre, c’est que l’idéologie qu’il défend présente également quelques dangers pour l’avenir de l’humanité.

La technoscience nous sauvera…

Pour bien le comprendre, il faut se souvenir que les scientifiques considèrent que l’impact d’une société sur l’environnement relève de trois facteurs : la démographie, le niveau «moyen» de consommation ou de production par habitant et les technologies utilisées. Tout projet politique visant à réduire notre empreinte écologique est donc voué à agir sur un ou plusieurs de ces trois leviers d’action : population, consommation-production et technologie.

Il faut tout de suite constater que la question démographique est quasi systématiquement laissée de côté par les différents courants de pensée de l’écologie politique. C’est donc essentiellement sur les deux autres facteurs de l’équation que les projets s’affrontent. Et il va sans dire que pour les tenants de la «croissance à tout prix», à qui on a appris que «plus» équivalait à «mieux», il faut croître… c’est-à-dire consommer et produire toujours davantage. C’est d’ailleurs cela qu’ils nomment progrès. Pour faire face aux enjeux écologiques, ne reste à leur disposition que le troisième levier d’action : la technologie.

On comprend pourquoi celle-ci exerce une telle fascination sur les décideurs politiques et économiques, mais aussi sur les médias : la croyance en une technoscience capable de résoudre à elle seule tous nos soucis présente le grand avantage de ne pas remettre en cause les bonnes vieilles recettes productivistes. «Continuez à consommer, nos savants s’occuperont du reste

… A condition de laisser faire le marché

Bien entendu, tout cela doit s’opérer grâce à la main invisible du marché. C’est là le second point central de l’idéologie de la croissance verte décrite par M. Allègre : il ne faut pas que l’Etat intervienne. Point de taxes ! Point d’interdictions !

Pour éviter toute réglementation contraignante, les champions du libre marché n’ont alors qu’un mot à la bouche : Lire la suite

EcoRev’ « Des chiffres et des êtres »

ecorev.org, mars 2009

Le dernier EcoRev’, revue critique d’écologie politique, vient de sortir dans sa version papier. 7 euros pour un numéro consacré à la fascination des chiffres. Au-delà du dossier, vous retrouverez nos rubriques habituelles.

Relancer la croissance coûte que coûte. Malgré les beaux discours, les pompiers pyromanes qui tentent aujourd’hui d’éteindre les foyers allumés dans l’ordre économique et financier ne se sont toujours pas décidés à braquer leurs lances sur l’incendie écologique. Les études s’accumulent pourtant pour démontrer que le marasme actuel ne sera rien en regard du coût des dégâts infligés à la planète. Les estimations de Nicholas Stern sur le coût du changement climatique sont sans cesse réévaluées. Peut-on attendre des suites de l’électrochoc provoqué par le rapport de l’économiste britannique ?

Ni la fonte spectaculaire du pôle Nord, ni les images choc des ours polaires nageant désespérément à la recherche d’un bout de banquise, ni la menace d’engloutissement de certaines îles du Pacifique, ni même les rapports alarmants du GIEC (groupe d’experts internationaux du climat) n’étaient pourtant parvenus à un tel exploit : faire du changement climatique un sujet suffisamment « important » pour mériter la une des médias. En donnant un prix à la catastrophe écologique qui nous guette, Stern semblait avoir touché la corde sensible des dirigeants de ce monde. Face à leur manque d’intérêt pour l’érosion de la biodiversité, l’économiste indien Pavan Sukhdev a été chargé par l’ONU d’évaluer le coût de la destruction des écosystèmes.

Tout ceci révèle à quel point nos sociétés modernes semblent obsédées par les évaluations chiffrées. Ecologistes compris, car il faut parfois parler la même langue… Arguments suprêmes, arbitres des débats d’idées, les indicateurs revêtent pour la plupart d’entre nous les qualités les plus précieuses héritées des Lumières : objectivité, rationalité, scientificité. Jusqu’à devenir parfois des arguments suprêmes, les arbitres définitifs des débats d’idées et des choix politiques… quitte parfois à court-circuiter le débat démocratique.

C’est donc dans ce monde de statistiques et d’indicateurs que ce nouveau numéro d’EcoRev’ nous invite à plonger.

« Des chiffres et des êtres »

Dossier coordonné par Aurélien BOUTAUD

CLASSIQUES
« Un thermomètre qui rend malade ? »

Patrick VIVERET

« Au-delà des chiffres et du productivisme : redéfinir la richesse comme production de soi »

André GORZ Lire la suite