Qui veut la peau des emplois du Grenelle de l’environnement ?

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lemonde.fr, Marie-Béatrice Baudet, le 20 décembre 2010

Qui veut la peau des emplois du Grenelle de l’environnement ?

Depuis quelques jours, c’est une série noire pour la croissance verte. Vendredi, 17 décembre, First Solar, le fabricant américain de panneaux solaires, et EDF ont annoncé le gel de leur projet d’usine à Bordeaux et des 400 emplois immédiats à la clé.

Motif ? La décision du gouvernement de suspendre pour trois mois l’obligation faite à EDF de racheter l’électricité aux conditions tarifaires actuelles. Un moratoire qui, selon les deux entreprises, brouille encore les perspectives de la création d’une filière photovoltaïque au sein de l’Hexagone.

La même semaine, on apprenait aussi la possible révision à la baisse des ambitions françaises en matière de parcs éoliens offshore – un marché de 10 milliards d’euros. Les pouvoirs publics tergiversent sur le montant de l’appel d’offres à lancer, laissant industriels et communes du littoral dans l’incertitude.

DES SIGNAUX NÉGATIFS

Ces deux signaux négatifs suivent de près la mise en ligne mi-décembre d’un document de travail de la direction générale du Trésor, intitulé « Impacts macroéconomiques du Grenelle de l’environnement », dont les conclusions firent l’effet d’une petite bombe : si dans les cinq années à venir, les investissements verts devraient doper croissance et marché du travail, en revanche, sur le long terme, c’est la chronique d’une catastrophe annoncée : la hausse des prélèvements obligatoires nécessaires au financement des projets aurait un effet récessif et le Grenelle entraînerait même des pertes nettes d’emplois en 2023.

Une tout autre musique que celle jouée en juin 2009 par les experts du Boston Consulting Group (BCG), cabinet international de conseil en stratégie, qui pronostiquait « la création de plus de 600 000 emplois en moyenne sur la période 2009-2020, principalement dans les secteurs du bâtiment, des infrastructures et des énergies renouvelables« . Leur rapport commandé et payé par Jean-Louis Borloo, alors ministre de l’écologie, avait été mis en avant le 22 juin 2009 par Nicolas Sarkozy, dans son discours prononcé devant le Congrès, à Versailles : « Je veux dire à ceux qui trouvaient que le Grenelle de l’environnement coûtait trop cher que c’est la dépense la plus rentable que l’on puisse imaginer. Elle va créer 600 000 emplois. »

Que s’est-il passé en six mois ? Quels prévisionnistes croire ? Que se cache-t-il derrière ces bagarres de chiffres et d’annonces ?

UNE BATAILLE INTERNE AU GOUVERNEMENT

Nathalie Kosciusko-Morizet, la nouvelle ministre de l’écologie, a immédiatement réagi à la publication de l’étude du Trésor : « un regard très insuffisant et très tronqué sur ce qu’est le Grenelle » ; « ces économistes ne l’analysent qu’avec des lunettes qui sont celles de l’ancien monde. Leur point de vue est inadapté. »

En clair, il s’agissait de faire front. En octobre 2007, lors de l’adoption du Grenelle, l’élan vert était réel. Mais depuis, la crise économique s’est installée et l’urgence sociale s’est substituée à l’urgence écologique. La taxe carbone a été abandonnée et comme le déclarait M. Sarkozy, le 6 mars, au Salon de l’agriculture de Paris, « l’environnement, ça commence à bien faire ».

La ministre évolue donc en terrain miné. L’étude du Trésor la met en position de faiblesse mais renforce en revanche le point de vue des argentiers du gouvernement tenus par un objectif de réduction du déficit public à 6 % du produit intérieur brut (PIB). Les investissements ont intérêt à être rentables.

UN COUP MONTÉ ?

Contactés, les auteurs de l’étude du Trésor ont répondu par mail « qu’ils avaient reçu pour consigne de ne pas répondre aux sollicitations des journalistes pour le moment ». A Bercy, on indique simplement « que le document du Trésor n’engage que ses auteurs et qu’il n’a absolument pas été validé par le ministère de l’économie ». Ces réponses ne satisfont guère Michèle Pappalardo, commissaire générale au développement durable, rattachée au ministère de l’écologie : « L’étude a été mise en ligne par surprise. Nous avions exprimé des critiques vis-à-vis de la méthode et des hypothèses retenues, expliquant que nous n’étions pas favorables à une publication. Nous n’avons pas été entendus. Les six économistes qui ont rédigé ce travail sont maintenant présentés comme des francs-tireurs. Mais la méthode utilisée n’est guère généreuse…  »

Pour Géraud Guibert, animateur du pôle écologique au Parti socialiste, c’est clairement « une opération téléguidée, destinée à améliorer la position de Bercy lors des arbitrages budgétaires interministériels ».

LE JEU PÉRILLEUX DES PRÉVISIONS

Lors de sa sortie en juin 2009, l’étude du BCG avait fait l’objet de critiques de la part de nombre d’experts : prix du baril du pétrole retenu (65 euros) ; non prise en compte des réajustements budgétaires des ménages désireux de consacrer une partie de leur budget à l’isolation de leur résidence ; etc.

Le travail des économistes du Trésor n’échappe pas au jugement de leurs pairs. « L’exercice, tout à fait sérieux, a été conduit à l’aide du modèle macroéconomique Trésor-Insee Mésange qui étudie le choc produit sur l’activité par 450 milliards d’euros d’investissements verts, constate Mathieu Plane, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Mais leur approche est trop comptable puisqu’elle ne prend pas en compte les effets de croissance endogène. On peut en effet imaginer que si la France se montre pionnière et volontariste en matière de technologies vertes, nos entreprises seront plus compétitives et pourront à terme exporter leur savoir-faire et leurs produits. Ce reproche est d’autant plus évident que les auteurs de l’étude en conviennent en préambule de leur rapport… »

Yannick Llhorty, chercheur associé au Centre d’études de l’emploi, se montre plus expéditif : « Le gouvernement a déjà du mal à donner sa prévision de croissance pour 2011, alors comment voulez-vous établir des projections pour 2050 comme le font les six économistes du Trésor ? A dix ans, on peut sans trop de risques définir l’âge moyen des salariés français ou la part des femmes dans la vie active… Mais annoncer l’effet sur l’emploi d’une économie à zéro carbone est d’une très grande complexité, car de multiples facteurs – nature du choc, adhésion au projet de société, concurrence internationale, etc. – entrent en compte. » Pour lui, quoi qu’il en soit, « la prospective à long terme est un exercice de haute voltige, des acrobaties aériennes d’une grande audace ».

CHOIX POLITIQUES

Le passé a montré combien il était dangereux de s’aventurer sur le terrain des prévisions en matière d’emploi. Qu’il s’agisse de la Netéconomie qui devait créer des millions de postes au début des années 2000, avant l’éclatement de la bulle en 2001 ; ou du « gisement » des emplois liés aux services à la personne, qui s’est vite tari pour cause de crise.

Les économistes connaissent en revanche les conséquences néfastes de politiques publiques peu lisibles : elles découragent les investisseurs et les prises de risque. Il en est ainsi des allers et retours en matière de fiscalité environnementale, des modifications réglementaires liées au clientélisme électoral, des remises en cause des aides, etc. Le changement de cap opéré depuis un an par le gouvernement complique non seulement le travail des prévisionnistes mais aussi la stratégie des entreprises prises dans ce maelström.

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