Le mouvement des objecteurs de croissance (MOC) : Masse critique et suffisance

les-oc.info, Michel Lepesant, le 5 décembre 2010

http://www.les-oc.info/2010/12/masse-critique-et-suffisance/

Masse critique et suffisance

Au cœur de la pratique politique du Mouvement des objecteurs de croissance (le MOC), se trouve la notion de « masse critique ». Dans cette manière de Penser et Faire la transition, sont en jeu : les expérimentations sociales, les alternatives concrètes, les rapports avec les autres partis/mouvements de la gauche anti-productiviste et anti-capitaliste, avec les décroissants, avec les mouvements sociaux. Cette expression ne doit pas être une « formule magique » et certaines confusions doivent être rapidement levées[1] : surtout ne pas réduire cette « masse critique » à une accumulation comptable de « vrais gens » dépolitisés !

La masse critique, c’est qui ?

La masse critique, c’est combien ?

La masse critique, c’est comment ?

La masse critique, c’est quand ? C’est « sans attendre, sans illusion ».

Il serait tellement plus simple de croire encore à la Révolution, celle du Grand soir, celle du prolétariat (comme sujet de la révolution). Les militants seraient encore l’avant-garde éclairée et éclairante, l’avenir serait écrit d’avance et garantirait sans aucun risque de scepticisme ou de pessimisme le sens de nos actions et de nos engagements !

Las, les objecteurs de croissance dénoncent déjà les illusions et les religions que le capitalisme – à chacune de ses phases – ne cesse d’utiliser à des fins de propagande pour modeler nos vies : le scientisme, la technologie, le mythe du progrès, la représentation… Il leur faut aussi ajouter à cette déjà longue liste une nouvelle croyance à rejeter : celle que la prise du pouvoir institutionnel est la condition préalable de toute transformation sociale et politique.

Croyance que partagent les capitalistes comme leurs adversaires socialistes, les sociaux-démocrates de la réforme comme les socialistes marxistes de la révolution, les adversaires trotskistes des léninistes comme les critiques anarchistes des trotskistes, etc. Manière pour les décroissants, quand ils assument d’entrer en politique de se mettre à dos à peu près tout le monde et ainsi de se sentir « décalés » dans presque tous les lieux traditionnels de militance.

Est-ce à dire alors que les décroissants doivent rejeter toute politique et ne plus continuer à poser la question du pouvoir ? Certainement pas mais la piste est escarpée, toujours menacée de glisser soit dans la pente du renoncement et du pragmatisme, soit dans la pente de la caricature et de la simplification. Comment agir politiquement sur la crête ?

La masse critique, c’est qui ?

Il serait tellement plus simple de croire qu’il existe une classe particulière porteuse du projet et de tous les espoirs de révolution ! Mais ce n’est pas le cas. La « moyennisation-prolétarisation » des classes sociales, d’une part ; la puissance de l’idéologie dominante pour fournir aux défavorisés du système à la fois leur aliénation et sa mystification, d’autre part : plus question de prolonger le mythe d’un prolétariat comme sujet de la révolution. En même temps, c’est l’occasion d’en finir avec les procès contre les social-traîtres ; personne n’est plus à rejeter quand est abandonné l’illusion de l’avant-garde.

Mais alors, quand on passe ainsi de la révolution à la transformation, quel peut être le sujet de cette transformation ? Transformation que l’on peut bien aussi nommer « révolution lente » ou « trajet de l’escargot » ; cela a peu d’importance quand il s’agit de chercher à produire un « effet de masse critique ».

Comment en peu de mots définir cet « effet de masse critique » ?

« C’est un processus permanent et évolutif de transformation sociale. Son but ? La rupture avec le modèle dominant. Son chemin ? Conjuguer luttes sociales, contre-pouvoirs, alternatives concrètes et combats institutionnels. A la condition que ces combats divers s’appuient sur la cohérence d’un projet politique global de sortie du capitalisme et du productivisme. C’est de l’expérience et de l’analyse de ces alternatives que les contre-pouvoirs, issus des luttes de résistance, tirent les enseignements pour proposer des ruptures sociétales et institutionnelles : sans cesse et sans attendre. Ce qui entraînent à la fois des changements culturels (mise en cause de l’idéologie dominante) et des modifications législatives permettant des avancées sociales, traduisant de nouveaux rapports de force dans la société. Pour les Objecteurs de Croissance, la prise du pouvoir institutionnel n’est pas prédominante : le préalable, c’est la capacité des mouvements sociaux, à inventer, organiser, proposer l’organisation sociale à venir, qui permet les ruptures fondamentales »[2].

Adopter une stratégie de masse critique suppose au préalable l’abandon d’une segmentarisation des pratiques politiques ; pas question de jouer les uns contre les autres ; pas question de faire l’économie d’une quelconque parcelle d’engagement politique. La politique n’est pas plus l’affaire des « militants » traditionnels que celle des « vrais gens ». La stratégie de masse critique est une stratégie de convergence et de réseau dans laquelle tous les différences doivent être reconnues comme des apports. Laissons au capitalisme et au libre-échange la mauvaise foi de confondre « différence » et « concurrence ».

Décroissance et militants

Ce serait donc une erreur « stratégique » que de « penser que pour changer la société il suffit de ne s’adresser qu’aux militants et ne convaincre que les militants ». Pour quelle principale raison la politique ne doit pas être une chasse gardée entre « spécialistes » ? Parce que, à quelque niveau qu’elle se joue, la politique est affaire de « pouvoir ». Inévitable pouvoir qu’on ne peut con-tourner que par la rotation des « représentants » politiques. A condition évidemment d’avoir aussi abandonné l’illusion qu’à tout moment, sur tout sujet, n’importe quel « citoyen » se doit de donner son avis politique et participer directement à la décision.

Mais ne pas réserver la politique aux militants ne suppose pas du tout qu’il faille – par un effet extrême de retour de balancier – les rejeter et les mépriser. Pour quelles raisons ? La première, c’est qu’il faut n’avoir jamais milité dans sa vie pour ne pas avoir rencontré de « bonnes personnes ». Car au fond de tout militant qui se bat pour une idée, il y a une très respectable éthique de la conviction. Une deuxième raison, c’est que le rejet du militant se confond trop souvent avec un rejet ambigu et sournois de la politique. C’est le fameux jugement du philosophe Alain sur celui qui disait qu’il ne faisait pas de politique : « voilà quelqu’un qui n’est pas de gauche ». Il y aurait quelque contradiction dans une stratégie de masse critique qui se veut une repolitisation de la politique à commencer par répéter les antiennes de la société dépolitisée.

D’autant qu’un mépris de la part des objecteurs de croissance vis à vis des « militants » politiques tomberait en priorité sur les militants « de gauche » ; normal, ce sont quand même les seuls que nous fréquentons et que nous rencontrons « sur le terrain ». Mépris qui ne pourrait être pratiqué qu’en adoptant un repli identitaire sur La Décroissance (avec un « D » majuscule !). Et voilà que les « vrais » décroissants – au moment où ils prétendraient se séparer radicalement de la « vieille » politique – ne feraient que retrouver les mauvais réflexes de la pire époque du militantisme, quand « les vrais, les purs » croyaient que la politique était affaire de Vérité[3] !

La décroissance et les gens

éthique;Il ne faut donc ni rejeter ni se contenter de fréquenter les militants traditionnels de la « vraie » gauche. Pas plus qu’il ne faut ni rejeter ni se contenter de ne s’adresser qu’aux « vrais gens ». Pas plus qu’il ne faut ni rejeter ni se contenter de suivre les théoriciens qui professent leur conception de la décroissance. Pas plus qu’il ne faut ni rejeter ni se contenter de ne s’adresser qu’à ces essaims de consomm’acteurs, de « sélistes », d’amapiens, de citadins et villageois « en transition ». Pas plus, pas moins.

Cette expression de « vrais gens » est elle aussi une expression méprisante et quand on part à la recherche de sa réalité, il faut constater que les « vrais gens » sont toujours dans un ailleurs sans cesse repoussé. Trouve-t-on les « vrais gens » parmi les adhérents d’innombrables associations qui ont des « objets » de justice (sociale), de responsabilité (écologique), de décence (humaine) ? Non répondront les « puristes », il faut encore aller chercher plus loin car appartenir à une association, c’est déjà manifester au moins un début de prise de conscience. Trouve-t-on les « vrais gens » parmi ceux qui – sans militer ni adhérer à un « parti politique » – s’intéressent néanmoins à la politique, au point de participer aux votes ? Mais accepter le jeu électoral au point de voter, n’est-ce pas s’enfermer dans une conception électoraliste des élections ? « Pas assez purs ! » péroreront nos puristes : « pas assez critiques », pas assez des « décolonisés de leur imaginaire ». Mais alors où les trouver ces « vrais gens » ? Et s’ils n’existaient tout simplement pas, sinon dans l’imagination sans limites de tous ceux qui croient au fond que les « vrais gens », ce ne peut être qu’eux-mêmes ! Et voilà comment la recherche « identitaire » des vrais gens montre son vrai visage, celui du nombril.

C’est bien pour éviter de telles dérives que le mouvement des objecteurs de croissance doit abandonner cette rhétorique – populiste au plus mauvais sens du terme. Etre objecteur de croissance, c’est s’adresser à tous les gens, sans ségrégation. Alors oui, les gens on peut les rencontrer en de nombreuses occasions : dans les associations, lors d’une élection, sur les marchés, dans des débats ; et même dans les expressions politiques du vieux monde : les manifestations, les grèves, les pétitions…

Les décroissants et les militants-chercheurs

L’objecteur de croissance doit adopter la même ouverture vis à vis des « théoriciens » de la décroissance. Ni les aduler et s’écrouler sous les arguments d’autorité : le « penseur » de la décroissance n’est pas un « gourou ». Ni les rejeter, au nom d’un anti-intellectualisme qui malheureusement résulte, dans nos milieux « alter », d’un biais culturel[4].

Enfin, c’est bien dans les « alternatives concrètes » que les objecteurs de croissance devraient espérer trouver le terreau le plus fertile pour leurs engagements, ceux qui auront un « effet de masse critique ». D’une part, parce que dans ces associations on y retrouve beaucoup d’anciens militants découragés par les stratégies des partis politiques traditionnels et que l’objection de croissance, par la radicalité cohérente de ses analyses et de ses propositions, par la recherche ouverte d’un « nouveau paradigme », peut leur redonner toute une dimension d’espérance dans le agir-ensemble, dans le construire-ensemble-un-espace-public. D’autre part, parce que cet engagement dans les alternatives concrètes – concrètes dans le sens où on n’y fait pas abstraction des tenants et des aboutissants d’un engagement par un bout de la société – est quand même ce qui fait bien défaut à tous les partis politiques classiques[5].

La stratégie de l’effet de masse critique est donc une attitude d’ouverture. Ouverture, ne le cachons pas, dirigée vers des engagements et des alternatives qui – l’expérience réelle de ces associations en fournit malheureusement une preuve sans arrêt répétée – ont souvent bien du mal à renouveler leur « bureau », leur « conseil d’administration », leurs « membres actifs », leurs « bénévoles ». C’est ainsi que la stratégie de la masse critique n’est vraiment pas une « récupération » de toutes ces énergies mais peut venir apporter un surplus de sens, le sens de la politique.

La masse critique, c’est combien ?

D’où vient cette expression de « masse critique » ? De la « physique nucléaire »[6] : c’est la quantité minimale de matière fissile pour déclencher une réaction nucléaire en chaîne, une explosion nucléaire. Quand cette quantité est atteinte se produit un effet de masse critique. Cet effet est donc un effet de seuil. Passé ce seuil, l’effet n’est plus fonction de la quantité atteinte. C’est cet aspect de seuil qui doit particulièrement intéresser les objecteurs de croissance : car il n’est pas question de toujours plus de matière fissile pour obtenir toujours plus de réaction nucléaire. Mieux, même dans une petite quantité d’uranium, les noyaux d’uranium sont instables, et sont toujours susceptibles de fissionner, spontanément ou suite à l’absorption d’un neutron. Il s’agit là de caractéristiques des atomes individuels. Chacun peut en déduire la traduction dans le domaine de l’action, même individuelle[7]. Enfin, les objecteurs de croissance qui adopte ce vocabulaire de la « masse critique » pourraient aussi aller voir du côté de la notion de « percolation » : c’est-à-dire le processus physique qui décrit pour un système la « transition » d’un état à un autre.

Cette expression est ensuite reprise dans le domaine économique sous le nom de « masse critique » ou « taille critique » : c’est la taille minimale qu’une entreprise doit posséder pour s’introduire ou se maintenir sur un marché sans subir de handicap concurrentiel. Rappelons[8] qu’un marché où régnerait une concurrence parfaite, « libre et non faussée », serait un exemple réussi de réseau décentralisé, c’est-à-dire une organisation d’entités indépendantes dont l’harmonie ne provient pas d’un centre organisateur[9].

Surtout cette expression est associée depuis une vingtaine d’année à une manifestation à vélo organisée simultanément le dernier vendredi du mois dans plus d’une centaine de villes dans le monde[10]. Le point de départ proviendrait d’une observation des pratiques des cyclistes chinois qui attendaient d’avoir atteint une masse critique pour traverser les carrefours[11].

Ce qu’il faut retenir c’est que les vélos n’ont pas besoin d’être plus nombreux que les voitures ; qu’un vélo individuellement est un pot de terre contre le pot de fer automobile ; mais qu’atteint et dépassé un certain seuil, la masse critique est suffisante pour imposer à la masse bien supérieure de non-vélos la vitesse du flux, voire la remise en cause pure et simple de l’existence du flux. Les slogans de Critical Mass montrent bien quelles prises de conscience peuvent s’enclencher à partir d’un tel Faire : « nous ne bloquons pas la circulation, nous sommes la circulation » ; « les voitures ne sont pas dans un bouchon, elles sont le bouchon »[12]. Traduisons : les alternatives ne s’opposent pas à la société, elles sont la société ; le capitalisme n’est pas en crise, il est la crise.

Masse critique : dans une certaine mesure

Que d’espérance donc pour une transition comme « effet de masse critique » ; à condition cependant d’en voir immédiatement certaines limites. D’abord, ces « masses critiques » « vélorutionnaires » sont des moments conviviaux, des rencontres « entre potes ». Que la décroissance doive être conviviale c’est une évidence ; que la convivialité de la rencontre soit suffisante, c’est une toute autre affaire ! Attention à ne jamais négliger que l’« éthique de la conviction » court souvent le risque d’oublier « l’éthique de la responsabilité » (vis-à-vis des autres comme vis-à-vis de la nature) : qu’elle est souvent tentée par l’a-politisme (on adopte alors une posture/imposture de radicalité=intransigeance au lieu d’une radicalité=cohérence) : les ballades en vélos, les apéros ont leurs limites[13] et ce sont des limites politiques.

Une seconde limite serait de croire que le succès de la masse critique serait proportionnel à la croissance de ces participants. Non, la réussite de la masse critique, ce n’est pas 20 000 participants une année et 30 000 l’année suivante : ce n’est pas ainsi qu’il faut mesurer ses effets. C’est un contresens que d’avoir une lecture quantitative de la « masse critique ». La stratégie de la masse critique, ce n’est pas toujours plus de vélos, toujours plus d’amapiens, toujours plus de selistes…

La stratégie de la masse critique est une recherche de qualité, celle de la vie d’abord ; démocratie qualitative du « pouvoir de » plutôt que démocratie quantitative du « pouvoir sur »[14], le « faire » plutôt que le « faire faire »[15]. La compréhension quantitative de la démocratie – quand la prise de décision se fait par le vote majoritaire – n’est qu’une variante de la loi du plus grand nombre, de la loi du plus fort. La stratégie de la masse critique c’est exactement l’opposé, c’est la puissance des moins nombreux. Double renversement : du pouvoir à la puissance, de la recherche d’une majorité au respect des minorités.

La prise de conscience n’est pas un préalable

Pour les objecteurs de croissance, emprunter le trajet de la masse critique c’est sortir de l’alternative : la rue ou les urnes, et c’est emprunter une autre voie, un autre chemin, celui du Faire. Il y a là incontestablement une critique de la démocratie, critique qui peut aller de son rejet à une redéfinition complète de la démocratie : essayons de ne pas reprendre à notre tour les malheureuses expressions de « vraie » démocratie et préférons nous inspirer des critiques revigorantes de la démocratie pour parler de « démocratie générale »[16] – Takis Fotopoulos – ou de « démocratie radicale »[17] – Chantal Mouffe.

C’est pourquoi, pour les objecteurs de croissance, la transition devra passer par le Faire des expériences sociales minoritaires. Et cela dans toutes les dimensions du vivre ensemble, du bien-vivre ensemble : habiter, manger, échanger, éduquer, se déplacer, s’activer, produire, œuvrer, cultiver, se cultiver, se reposer, voyager…

C’est ce passage par le Faire qui est lentement révolutionnaire. La révolution « classique » présupposait une prise de conscience préalable, obtenue comme par « révélation », celle d’une avant-garde éclairée, celle d’un « maître-penseur », celle d’un Guide. Or une telle prise de conscience ne pourrait être valable qu’à partir d’un certain contexte, d’une certaine situation. Ce n’est pas la prise de conscience qui éclaire la situation, c’est l’inverse ; c’est la situation qui doit créer les conditions favorables d’une lente prise de conscience. « En face », le capitalisme l’a bien compris qui, dans le prolongement de ce que Marx le premier a dénoncé sous le nom d’idéologie[18], assure aujourd’hui sa propagande perpétuelle par des dispositifs de « cerveaux disponibles ». Sortir du capitalisme, par une rupture lente et résolue qui peut se commencer sans délai, sans attendre, c’est construire toutes ces situations du bien-vivre ensemble et autrement dans lesquelles le Faire permet à chacun de pratiquer concrètement des valeurs qui rendent possible une prise de conscience : la décolonisation de l’imaginaire n’est pas une prise de conscience mais un faire.

Il s’agit donc bien, « sans délai, sans attendre, sans illusion » de mettre en place tous les dispositifs possibles qui pratiquent déjà le « nouveau paradigme » : ce sont les alternatives concrètes et elles sont la condition préalable de toute prise future de conscience. Adopter une stratégie de masse critique, c’est créer des situations qui seront des contextes qui favoriseront nos préférences : la coopération plutôt que la compétition, le partage plutôt que le quant-à-soi, la reconnaissance plutôt que l’humiliation, la lenteur plutôt que la précipitation, le plaisir plutôt que la jouissance, l’entraide et l’amitié plutôt que l’égoïsme et la rivalité de chacun contre chacun, etc.

Que les décroissants ne gâchent pas les élans en produisant des communiqués triomphants qui se réduisent à une comptabilité. La stratégie de la masse critique n’est pas une course à la quantité, au plus grand nombre. Heureusement d’ailleurs parce qu’il faut bien reconnaître qu’en matière de masse, le capitalisme est bien plus efficace et habile que toutes ses oppositions même réunies[19] !

La masse critique, c’est comment ?

Mais alors la stratégie de la masse critique ne court-elle pas le risque du repli dans les alternatives concrètes : comment faire pour que les « ailleurs » ne deviennent pas des « nulle part » ? Car la voie des associations, des mutuelles, des coopératives de production comme de consommation, a déjà été empruntée au 19ème siècle et pour quels changements sinon la mémoire d’innombrables expérimentations sociales et de leurs échecs[20] ?

Les trois pieds politique de l’objection de croissance

Faire, est-ce suffisant ? Faut-il se replier sur le Faire et délaisser le Dire et l’Agir ? Suffit-il de se replier dans une « coopérative intégrale » et d’attendre que l’exemple essaimera ? Quand on est dans le Faire, que faire de l’Agir de l’action politique – assurer la visibilité des idées, se frotter aux épines des pouvoirs –, et du Dire de la théorie, du « nouveau paradigme » – assurer une radicalité comme cohérence plutôt que comme intransigeance[21]. Equilibrer la stratégie de la masse critique suppose qu’aucun des trois pieds de l’action politique[22] – alternatives concrètes, visibilité politique, cohérence du projet – ne cède à la passion de la suffisance.

Double sens de cette suffisance : bien sûr la suffisance comme contraire de l’insuffisant mais aussi comme synonyme d’arrogance, comme défaut de modestie, comme perte du sens de la mesure. Les alternatives concrètes ne sont pas suffisantes. La visibilité politique n’est pas suffisante. Le travail du projet n’est pas suffisant. Les alternatives concrètes ne doivent pas se croire suffisantes et rejeter la visibilité politique et le travail du projet. La visibilité politique ne doit pas se croire suffisante et mépriser les alternatives concrètes et la réflexion théorique. Le travail de projet ne doit pas se croire suffisant et se priver de l’analyse des pratiques concrètes et des manifestations de la visibilité[23].

Pourquoi ce constat d’insuffisance et cette crainte de la suffisance ? Parce que les objecteurs de croissance ne possède plus le grand Récit qui les garantirait d’inscrire toutes leurs actions dans le « sens de l’Histoire ». L’objecteur de croissance comme « militant-chercheur » n’est plus le militant-prophète qui possède la pré-science du « sens de l’Histoire »[24]. Ce qui ne le prive d’aucune « sensibilité à l’historique » : par la prise en compte dès à présent des générations futures, par le refus de plonger dans l’abyme du « présentisme », par la conscience que le monde à protéger est d’abord un monde reçu, à conserver, à transmettre, à hériter.

Adopter une stratégie de masse critique, c’est abandonner le ton péremptoire de celui qui connaît la fin de l’Histoire avant tout le monde. Alors les objecteurs de croissance cherchent : en s’impliquant dans les alternatives concrètes, en s’expliquant dans une présence non électoraliste à des élections, en se compliquant leur compréhension par la tentative de penser un refus intégral de l’ancien monde. A celui qui lui reprocherait une participation à des élections, l’objecteur de croissance ne peut guère répondre : car en effet, il n’est pas certain qu’il ne court pas le risque de se perdre. A celui qui lui reprocherait une théorisation excessive de ses pratiques, l’objecteur de croissance ne peut guère répondre : comment être assuré qu’en cherchant juste à comprendre ce qu’il fait, il n’est pas tout simplement en train de se contenter de comprendre le monde au lieu de le transformer ? Etre objecteur de croissance et emprunter le trajet de la masse critique ne fournit aucune certitude visionnaire : c’est pourquoi il faut savoir se contenter de commencer sans attendre.

Est-ce à dire que cette perte des certitudes pourrait justifier n’importe quelle initiative au nom d’un principe réaliste d’incertitude ? Comment ne pas justifier le « n’importe quoi » ? Comment trier entre les initiatives qui vont dans le « bon sens » quand est perdue toute certitude sur le « bon sens » ? Comment critiquer l’absurdité d’une croissance infinie dans un monde limité si on ne possède pas a minima une intuition de ce qui a un sens et de ce qui n’en a pas ?

Ouvrir des projets potentiellement fermés

C’est là qu’il faut admettre que chacun des trois pieds joue un rôle de contrepoids pour chacun des deux autres. Ainsi la plupart des alternatives concrètes sont menacées d’un syndrome de l’enfermement local : celui de la « communauté terrible », du quant-à-soi. L’Amap devient alors un cercle fermé de consommateurs, le Sel devient un club de rencontre, le café alternatif devient un lieu entre potes, la relocalisation devient un repli sur soi, l’éducation populaire devient le cénacle des éclairés.

La réponse ne revient pas à nier ce risque d’enfermement : d’abord parce qu’il s’agit bien de créer les conditions de protection des expérimentations sociales minoritaires. Il serait bien naïf de croire qu’un nouveau monde peut naître en s’intégrant parfaitement dans les règles de l’ancien monde. Sauf que cet ancien monde est d’abord celui de la Séparation : et croire que l’on va rompre avec le monde de la Séparation en s’en séparant est une mystification. Il y a donc bien là un Agir sur la crête à comprendre et à pratiquer.

Ainsi une alternative concrète doit s’appuyer et sur une compréhension théorique et projective de sa pratique et sur une implication dans des visibilités militantes classiques. Il s’agit de comprendre le présent et de poser sans cesse la question du « et après ? », question qui est aussi celle de la généralisation : « tout le monde peut-il faire comme nous faisons ? Est-ce possible ? Est-ce réellement souhaitable que tout le monde fasse pareil ? ». Pas d’alternative concrète sans travail sur le projet. Pas d’alternative concrète non plus sans travail militant classique de mise en réseau, d’échange des compétences, sans une éventuelle présence électorale : on n’expulse pas de la même manière celui qui se rend visible et celui qui se cache. De la même façon que le procès de Foix a juridiquement conforté les projets de SEL, les projets de monnaie locale devront juridiquement affronter la question du travail au noir, la défense des habitats hors normes ou l’instauration d’un revenu inconditionnel ne peuvent se passer d’une présence sur le terrain politique et juridique des législations.

Penser la transition, suivre un trajet de masse critique : pour construire une contre-société et abandonner la société en espérant au mieux que l’exemple fera école ? Ou pour changer de l’intérieur la société, toute la société ? Rappelons juste que l’origine chinoise de la masse critique, c’est bien des vélos au milieu des voitures et pas des pistes cyclables protégées pour les vélos…

Le social et la politique

La stratégie de masse critique est un projet politique de « bloc social ». Est ainsi abandonné la croyance qu’il suffirait d’aller ensemble aux élections – que ce soit sous la banderole de la décroissance, en faisant ainsi la réunion des groupuscules décroissants, que ce soit sous la bannière des gauches anti-productivistes et anti-capitalistes, que ce soit sous le drapeau de l’unitude enfin trouvée des « vraies gauches » – pour avoir adopté une stratégie du « riposter ensemble ». Car si nous étions ensemble, pourquoi devrions-nous nous contenter de riposter[25] ? Symétriquement est aussi abandonné la confusion entre la méfiance légitime vis à vis de la politique et des ruses du Pouvoir et son rejet sans discussion.

Pour réussir à constituer un « bloc social » autour des alternatives concrètes et des résistances sociales (contre-pouvoirs et mobilisations, front des luttes), la stratégie de la masse critique est l’un des apports possibles du politique au social, évitant ainsi le danger du repli sur soi, potentiellement porteur d’une confusion entre politique et religieux – qui ne soit ni réforme (trahison de l’accompagnement) ni révolution (mythe de la rupture dans les urgences) : c’est une stratégie de la transformation.

Une stratégie de la transformation qui cesse de croire que la prise des pouvoirs institutionnels est le préalable nécessaire à tout changement de monde ; pour cela :

« Socialiser la politique » (féminisme, libertés, l’être plutôt que l’avoir, les combats pour la reconnaissance et la dignité, migrations, « styles de vie », retrouver tous les « sans » : « sans-papier », « sans-domicile fixe », « sans-travail », sans-visage »…) : toutes les luttes « sociétales » et les alternatives concrètes posent la question du « sens de la politique ».

Dans les alternatives concrètes, chacun peut prendre l’habitude de prendre plaisir à vivre une « valeur ».  Mais l’engagement dans de telles alternatives proviendra souvent de combats d’opposition et de contre-pouvoirs  parce qu’une idée ne peut devenir collective, et être partagée et diffusée, que quand elle est une réponse compréhensible et adaptée à une question sociale posée par les gens eux mêmes, formulée dans leurs termes et à partir de leur situation, et qu’elle est en cohérence avec une lutte.

« Politiser la société » (car, même si tout n’est pas politique, il faut profiter des zones et des moments de conflits pour expérimenter les sorties immédiates du capitalisme).

Les partis politiques doivent, avant de transformer la société, se transformer eux-mêmes : a minima, mettre plus de réseau et moins de partidaire, plus d’horizontalité et moins de verticalité.

Une stratégie de la transformation qui s’équilibre sur ces trois pieds : le pied de la constitution d’un « bloc social » par conjugaison des solidarités dans les luttes et des sorties immédiates du capitalisme, le pied de la visibilité politique – élections, manifestations, pétitions, le pied du travail idéologique – changement de paradigme : après-développement, anti-productivisme, gratuité, usage/mésusage, etc.). Pour cela :

« Repolitiser la politique » : les questions centrales du pouvoir et de la démocratie ; aussi bien en interne dans l’organisation des organisations politiques qu’en externe, comme projet plus général (cumul, proportionnelle, délégation, mandat impératif, municipalisme, etc.).

« Resocialiser la société » : les questions des « produits et des déchets » autant que celle des « moyens de productions », du travail contraint et du travail salarié, de la dotation inconditionnelle d’autonomie, du revenu maximum, des liens plutôt que des biens…

C’est là qu’il est fondamental pour l’objection de croissance en politique de lier le chemin et le but, le trajet et le projet, la méthode et le contenu : la stratégie de la transformation et la décroissance ; pour adopter un trajet de l’escargot[26].

Concrètement, en attendant un « Manifeste pour une société de décroissance »[27] qui s’adressera autant aux « gens » qu’aux « militants », la stratégie de la masse critique doit s’articuler autour d’un texte suffisamment court et explicite pour qu’il serve de signe de reconnaissance à tous ceux qui s’impliquent déjà dans la sphère la plus élargie possibles des « alternatives » : une plate-forme de convergence. Elle existe déjà[28] ; comme processus en vie, elle peut et doit être reprise, retravaillée, reformulée, en particulier la troisième partie sur les « chantiers » de la décroissance. A condition de ne pas en faire un mésusage – signe de ralliement – mais un bon usage – signe de reconnaissance[29].

Les notes

On l’a vu récemment avec les analyses confuses de certains sur les retraites, avec les procès d’intention contre le MOC, avec les ambiguïtés portées par certains groupuscules décroissants dans nos rapports aux élections, aux militants, aux « vrais gens »… []

Sans illusion, sans attendre 2012 : http://www.les-oc.info/?p=924 []

Quand la Pravda – la Vérité en russe, la Vérité avec un grand « V » – est aujourd’hui défendue par les complotistes et les révisionnistes : http://confluences.ma-ra.org/?p=302 []

Le biais culturel dans la mouvance alter : http://confluences.ma-ra.org/?p=140 []

Seul Europe-Ecologie-Les Verts semble s’en être aperçu et tente d’y remédier par le débauchage des acteurs de la « société civile » au moment de remplir ses listes électorales. []

Ironie de l’histoire ! []

Si cela a un sens de parler d’action individuelle, surtout si l’on adopte la terminologie d’Hannah Arendt, qui attribue à l’action – à la différence du travail et de l’œuvre – la destination de protéger la « pluralité », celle de l’espace public de la Cité. []

Là aussi avec quelque ironie ! []

Pour F. Hayek, le modèle d’un tel marché est… la Nature ! []

http://www.critical-mass.info/origin.html []

The name « Critical Mass » is taken from Ted White’s 1992 documentary film about bicycling, « Return of the Scorcher ». In the film, George Bliss describes a typical scene in China, where cyclists often cannot cross intersections because there is automobile cross-trafic and no traffic lights. Slowly, more and more cyclists amass waiting to cross the road, and when there is a sufficient number of them – a critical mass, as Bliss called it – they are able to all move together with the force of their numbers to make cross traffic yield while they cross the road. []

En France : http://velorution.org/ []

http://confluences.ma-ra.org/?p=235 []

Patrick Viveret : http://mediascitoyens-diois.blogspot.com/2010/06/rencontre-avec-patrick-viveret-la-roche.html []

Le pouvoir et la puissance : http://confluences.ma-ra.org/?p=335 []

http://le-dar.ouvaton.org/archives/290 []

http://confluences.ma-ra.org/?p=84 []

« L’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante », Karl Marx. []

Dernier chiffre en date : le classico a rassemblé plus d’un milliard de téléspectateurs pour voir le Barça écraser le Real. []

Prendre la peine de lire l’impressionnant catalogue de ces expérimentations : http://fr.wikipedia.org/wiki/Socialisme_utopique []

http://confluences.ma-ra.org/?p=110 []

http://confluences.ma-ra.org/?p=14 []

Analyse de la pratique/Synthèse de la pratique : http://confluences.ma-ra.org/?p=365 []

Du contre-pouvoir : http://confluences.ma-ra.org/?p=71 []

La stratégie de l’escargot : http://confluences.ma-ra.org/?p=138 []

http://confluences.ma-ra.org/?p=347 []

Qui devrait s’inspirer du Manifeste du parti communiste et de ses quatre parties []

http://www.les-oc.info/?p=94 []

http://www.les-oc.info/?p=290 []

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