Débat sur France Culture entre Yves Cochet et Pascal Bruckner – Le catastrophisme, maladie infantile de l’écologie politique ?

Tribune – Les controverses du progrès – Le catastrophisme, maladie infantile de l’écologie politique ?

liberation.fr, Politiques, débat animé par Max Armanet, retranscrit par Tania Kahn, émission réalisée par Luc-Jean Reynaud et diffusée sur France Culture de 18h20 à 19 heures, le  29 octobre 2010

http://www.liberation.fr/politiques/01012299105-le-catastrophisme-maladie-infantile-de-l-ecologie-politique

Après bien d’autres organismes, l’Académie des sciences vient de confirmer l’essentiel des thèses du Giec, l’instance de l’ONU chargée de synthétiser le savoir scientifique sur le climat. Les émissions de gaz à effet de serre modifient les conditions climatiques qui prévalent sur la planète. Il faut admettre que le modèle de développement posé par l’Occident a atteint des limites, qu’il faut en inventer un autre privilégiant un équilibre à long terme. Pour y parvenir, faut-il jouer sur la peur ? Le catastrophisme est devenu l’un des termes du débat politique porté par une partie du mouvement écologiste. Le pire est-il certain ? Agiter la menace de la catastrophe est-ce le meilleur moyen de mobiliser nos concitoyens ? Cela ne révèle-t-il pas un pessimisme viscéral quant à la nature humaine ?

Yves Cochet : Je récuse la connotation négative du catastrophisme. Il y a bien une maladie sénile, celle du productivisme, du gâchis des ressources naturelles et humaines, qui nous amène vers le pire. L’espèce humaine a depuis deux siècles une empreinte écologique c’est-à-dire un impact sur la nature. 80% de notre mode de vie vient du sous-sol, d’une dotation initiale en matières premières et en énergies fossiles. Or elles s’épuisent au fur et à mesure qu’on les consomme, sans possibilité d’être renouvelées. Ces richesses sont le système de sustentation de notre vie individuelle et collective et leur diminution se ressent au niveau de l’économie, du social et des relations internationales. Tout est lié. Il est probable que la catastrophe soit inévitable. La suite dépendra de la démocratie, des élections et des politiques publiques à tous les échelons. Pour l’instant, la différence entre le constat scientifique et les politiques publiques est accablante. Le but des écologistes politiques est de changer cela.

Pascal Bruckner : Le contexte actuel me rappelle cet album de Tintin, l’Île mystérieuse, dont l’histoire débute par l’arrivée d’une météorite à proximité de la terre. Il fait chaud, l’asphalte fond, le prophète Philippulus annonce la fin du monde et exhorte la population à se repentir. Bien sûr, Tintin s’y refuse et la météorite passe à 45 000 km de la terre. Les savants sont désespérés de s’être trompés et font de nouveaux calculs pour voir si la fin du monde ne serait tout de même pas proche. Cette attitude de catastrophisme contraste avec l’euphorie d’il y a vingt ans. Souvenez-vous de la bonne humeur des démocraties occidentales. On avait gagné contre le communisme, la démocratie allait s’étendre naturellement en même temps que l’économie de marché. Ce conte de fée ne s’est pas produit. L’écologie est devenue l’idéologie dominante, nous avons une vision négative du genre humain et vivons sous l’épée de Damoclès d’un désastre imminent. Il y a une crise du progrès, ce n’est plus l’expansion, la joie de vivre mais l’obsession de la survie et de la longévité. Depuis un siècle, la question que se sont posé nos sociétés est «qui est mon ennemi ?» Les marxistes ont répondu le capitalisme. Les tiers-mondistes ont désigné l’occident impérialiste. L’écologie politique a apporté une réponse tout à fait nouvelle : l’homme serait coupable par nature, il doit se racheter. C’est un retour au péché originel. La notion d’empreinte carbone que vous employez me dérange, elle induit qu’en vivant, en respirant, nous laissons une marque nuisible sur la terre. Ce pessimisme culturel me rappelle les hérésies millénaristes qui ont émaillé l’histoire du christianisme.

Y.C. : L’écologie politique n’est pas une secte millénariste annonçant la fin du monde. Nous ne sommes pas des obscurantistes s’opposant au siècle des lumières. Notre approche est scientifique et quantitative, dans la clarté et la raison. Vous faites une confusion entre des mouvements irrationnels et l’écologie qui tente d’analyser les déterminants de la vie individuelle et collective. Parmi ces déterminants, il y a des phénomènes naturels dont l’évolution est incontestable. Nous avons à cet égard, en tant qu’humanité organisée de manière industrielle, les citoyens de l’OCDE en particulier, une responsabilité différenciée mais commune. Dire que l’homme est coupable n’est pas un discours antihumaniste. Nous appelons simplement à une modération dans l’utilisation de tout ce qui est extrait de la terre, en particulier les ressources énergétiques. Je ne me réfère à aucune religion mais au travail d’Aristote sur le vice d’avidité, l’être humain aura toujours envie de plus. La planète étant finie, nos consommations et nos productions devront l’être également. Nous ne pourrons plus vivre de la même manière d’ici quelques décennies.

P.B. : Vous avez là un discours très rationnel mais l’idéologie politique n’emprunte pas toujours les voies de la raison. Je pense à toutes ces images de catastrophes naturelles diffusées à la télévision pour étayer la thèse du réchauffement climatique : la banquise qui s’effondre, la désertification… J’entends les médecins moliéresques du Malade imaginaire crier au poumon, aujourd’hui c’est le réchauffement climatique. Sans nier le réchauffement, je me demande ce qui justifie une telle rhétorique de la peur. Hans Jonas l’a théorisé dans son ouvrage le Principe de responsabilité, bible des Verts allemands. La peur aurait un effet heuristique et c’est uniquement par ce biais qu’on peut amener le peuple à la conscience. Il ajoute que la fête industrielle commencée au XVIIe siècle est terminée et qu’il va falloir par tous les moyens, même non démocratiques, forcer l’humanité à rentrer dans l’air de la sobriété. Cette philosophie me pose problème parce qu’elle supprime toute distance entre le possible et le réel. L’hypothèse devient plus vraie que la réalité. On le voit bien avec les films catastrophes, si prisés parce que permettant d’imaginer un malheur sans le vivre vraiment. Cette jouissance est manipulée par les politiques. Chirac a prononcé en 2002 ces paroles «la terre brûle et nous regardons ailleurs» mais sommes-nous si sûrs que la terre brûle ?

Y.C. : Par une formulation habile, vous évitez qu’on puisse vous classer parmi les climatosceptiques. Hans Jonas étudiait en son temps des modèles d’évolutions continus et gradualistes. C’était pertinent après-guerre. Aujourd’hui, les phénomènes telluriques provoqués par l’espèce humaine, les mouvements d’eau, de carbone et de phosphore sont devenus si forts qu’ils nous échappent. On se croyait, comme disait Descartes, maître et possesseur de la nature mais les avalanches que nous provoquons sont devenues incontrôlables. Le temps du réformisme mou ne marchera pas. J’en veux pour preuve ce qui s’est passé à Copenhague. Jamais il n’y avait eu une telle concentration de responsables politiques et ils ont été incapables de trouver un accord juridiquement contraignant. Il y a bien sûr des incertitudes scientifiques, mais elles sont minimes. Il faut des réponses proportionnelles à ce que disent les scientifiques et il n’y aura pas de demi-mesure. Les initiatives individuelles ne suffiront pas, c’est à nous politiques qu’il appartient d’agir. Et prétendre que la croissance est la solution à tous nos problèmes est une aberration car on est aux limites exploitables des ressources de la planète. La croissance, c’est terminé. Il faut trouver une autre façon de vivre ensemble, pourquoi pas un modèle tel que celui proposé par les objecteurs de croissance, qui est à mon sens tout aussi viable et joyeux.

P.B. : Je me méfie des promesses politiques annonçant un monde meilleur. Nous venons de vivre une année de psychodrame tournée autour des sciences du climat et, en tant qu’observateur, je m’étonne qu’il n’y ait pas d’accord unanime au sein du Giec, organe plus politique que scientifique. Je ne comprends pas non plus cet acharnement contre Claude Allègre. Si son propos n’est pas scientifique il faut le traiter de manière dérisoire mais, si c’est une question sensible, pourquoi le priver d’espace médiatique ? Le réchauffement climatique est indéniable mais est-il d’origine humaine, solaire, géologique ou océanique ? La meilleure attitude est de s’y adapter plutôt que de vouloir refroidir la planète de manière artificielle.

Y.C. : Les rapports du Giec, quatre en vingt ans, sont des constats scientifiques sur l’évolution du climat et le lien entre le changement climatique et notre mode de développement industriel est sans équivoque. C’est une probabilité vraie à 98% au même titre que les lois de l’attraction de Newton. Appliquer le principe de précaution c’est prévenir ce risque dont la réalisation serait catastrophique pour l’humanité. Ce n’est pas un principe d’inaction, au contraire, il s’applique en cas de controverse scientifique opposant une majorité à une minorité. Nous devons donc réduire nos émissions de gaz à effet de serre, baisser notre standard de vie, diminuer notre facture matérielle. Les solutions sont faciles à énoncer, difficiles à mettre en œuvre.

P.B. : Il y a tout de même une artillerie médiatique continue qui nous explique que le monde est suspendu à l’imminence d’un grand malheur et lorsqu’on en demande la preuve, on nous répond par une probabilité. Le discours catastrophique gagne à tous les coups. Si la catastrophe arrive, les prophètes auront eu raison, sinon, ils diront que le pire a été évité grâce à eux. La question est de savoir si la peur est un bon pédagogue. Il y a la peur qui divise et celle qui effraie, infantilise et nous oblige à trouver refuge entre les mains d’un tyran ou des experts. L’annonce répétée d’une situation pire que celle que nous vivons me rappelle les discours antiterroristes des pouvoirs publics. A la veille de l’invasion en Irak, sur les preuves de l’existence d’armes de destruction massive, George Bush a eu cette réponse génialement casuistique : «L’absence de preuve n’est pas la preuve d’une absence.» C’est un expert dans la fabrication médiatique de la terreur citoyenne. Nous sommes conscients des dangers écologiques qui nous guettent mais la peur d’un futur éventuel nous prive des moyens pour résoudre les défis actuels.

Y.C. : Ce qui infantilise, c’est de ne pas ouvrir les yeux sur la réalité matérielle des phénomènes qui arrivent. Il y a des certitudes, les signes sont évidents dans le domaine du climat, de la biodiversité, des pollutions chimiques et industrielles, de la raréfaction des sols arables et des matières premières. Nous avons besoin de politiques publiques extrêmement rigoureuses en matière énergétique, de transport ou d’agriculture. Il y a aussi le problème de l’Asie. S’il devait y avoir autant de voitures en Inde qu’en France, il faudrait 700 millions de véhicules, soit multiplier par deux le parc automobile mondial actuel. Nous souhaitons un développement équivalent au nôtre de la Chine et de l’Inde mais ils ne vivront pas comme nous parce qu’il n’y a pas assez de matières premières pour tous. Et si l’on continue à vivre de notre manière, ça sera la guerre. Il nous reste à trouver une bonne vie ou la vie bonne comme disent les philosophes, c’est-à-dire l’amitié, l’amour, l’art. Je préfère Mozart à une Ferrari.

P.B. : Les idées développées par les écologistes sont fondamentales mais restent confinées au cercle des pays du Nord. Or les pays du Sud comme l’Inde, la Chine ou le Brésil sont en train d’émerger de façon spectaculaire. Nous ne pouvons pas faire comme s’ils étaient incarcérés dans l’image du misérable. Le catastrophisme écologique ne serait-il pas la réaction d’un Occident dépossédé de sa maîtrise de l’histoire ? Enfin, s’il est déjà trop tard, cela signifie qu’il ne nous reste qu’à prier en attendant que le ciel nous tombe sur la tête. Nous sommes pris dans une contradiction fondamentale et désarmés.

Pascal Bruckner Romancier, essayiste

Yves Cochet Député vert

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