Vers la décroissance : quelles actions ? Essai de classification

apeas.fr, Christian Araud, auteur dans la revue Entropia, le  20 juillet 2010

http://www.apeas.fr/Vers-la-decroissance-quelles.html

Vers la décroissance : quelles actions ? Essai de classification

Face à la crise climatique et à la fin du pétrole bon marché, toute personne convaincue qu’on va « dans le mur » à belle allure peut se poser la question concrète suivante : « Que faire pour ralentir, éviter l’obstacle, ou amortir le choc ? »

Une réponse typique se trouve dans le livre de Matthew Stein [1] dont le sous-titre est très explicite : A Manual for Self-Reliance, Sustainability, and Surviving the Long Emergency (un manuel pour l’autonomie durable et la survie pendant la longue situation d’urgence). Dans ce manuel de savoir-survivre à l’usage des nouvelles générations, l’auteur énonce à la fin de son ouvrage quelques actions, individuelles ou collectives, pour participer au changement nécessaire :

– conservation, recyclage,

– action collective,

– acheter local,

– diète adaptée,

– action politique,

– restructurer les affaires,

– remplacer les ampoules électriques,

– choisir une automobile peu consommatrice,

– aller en bicyclette, prendre le train, covoiturage,

– réduire le chauffage et la climatisation de l’habitat,

– installer des systèmes d’énergie renouvelable chez soi,

– développer ses capacités personnelles d’autonomie,

– participer à des communautés autonomes.

Cette liste est sans doute assez représentative de ce qui s’énonce dans les articles consacrés à ce qu’il faudrait faire pour répondre aux défis posés par le changement climatique. En fait, c’est un peu un inventaire à la Prévert. Il est indéniable que chacune des pistes proposées, si elle était mis en œuvre, serait « bénéfique pour la planète » en utilisant un cliché courant chez les chantres du « développement durable ».

Nous ne sommes pas dans une réflexion « compréhensive » sur la décroissance, tout en ayant une série d’indications concrètes sur ce qui serait « utile » de faire pratiquement pour traduire dans la réalité quelques-unes des idées des objecteurs de croissance. Par ailleurs du point de vue de la personne « active » (ou voulant le devenir), cette liste est fondamentalement hétéroclite.

Dans une première tentative de classification, en me plaçant sur un plan plus descriptif que philosophique, avec une approche résolument pragmatique, je distinguerais volontiers quatre niveaux, de plus en plus éloignés de « l’acteur » et donc embrassant un champ de plus en plus vaste.

Ces niveaux sont :

L’action personnelle et immédiate dont on est le seul maître, compatible avec l’environnement général, la société dans laquelle on vit, mais néanmoins non-conformiste et se proposant un but (radicalement) différent de celui que poursuit globalement la dite société.

Une action un peu plus élargie que l’on mène en coopération étroite avec des semblables [2] et qui, pour peu qu’ils vivent proches les uns des autres, permet de démultiplier les effets d’une action personnelle.

Une action sociale militante, menée sur un objectif local et temporel clairement défini, avec d’autres participants à proximité, partageant plus ou moins l’objectif reconnu, ayant pour but de faire effectivement bouger une petite partie de la société locale.

Une action politique, conduite au sein d’un parti ou d’un groupe à vocation politique pour s’opposer à des pratiques jugées néfastes, propager des idées positives, pousser le pouvoir existant à renoncer à certains de ses projets, à accepter et mettre en œuvre certaines des idées défendues, et éventuellement pour prendre ce fameux pouvoir.

Il apparaît clairement que plus le champ est vaste, plus le succès, s’il existe, est significatif. La contrepartie, bien sûr, est que l’action est de moins en moins maîtrisable par l’acteur. L’objectif poursuivi, dès qu’il est ample, semble inatteignable pour peu que l’on soit un peu « réaliste ». C’est tout particulièrement vrai dans le cas du « changement climatique » et des sujets qui y sont liés. Les résultats du sommet de Copenhague de décembre 2009 en sont une illustration éclatante.

Dans cet essai de taxinomie, je m’intéresse aux actions concrètes, pouvant déboucher à un terme « raisonnable ». Je m’intéresse également au mouvement de bas en haut, au grassroot des Anglo-saxons, ce qui exclut pratiquement l’engagement politique, sauf à un niveau très local.

Revenant aux actions évoquées par Matthew Stein, ou toutes celles du même style, il me paraît utile d’essayer de les classer. Cela permettrait, peut-être, de se trouver en meilleure situation intellectuelle pour prôner celles qui semblent à la fois les plus réalistes et les plus efficaces, et pour les mettre en œuvre personnellement dans sa propre vie.

Critères de classification des actions

La base de toute taxinomie est une série de critères discriminants. Lesquels ? Je considère un premier critère concernant le nombre de personnes directement impliquées dans le choix des actions avec l’opposition classique individuel/collectif. Le deuxième critère est géographique avec l’opposition fondamentale ville/campagne.

Seuls ou avec d’autres

Je reprends la liste des niveaux présentée plus haut, mais en excluant le dernier (« la politique »). Pour une personne convaincue, le plus simple est bien évidemment de chercher à faire ce qu’elle peut faire seule, compte tenu de son environnement. On trouve là la position classique individualiste avec ses avantages :

il est plus facile de se changer soi-même que de changer les autres,

on mesure ses propres disponibilités dans l’environnement où l’on vit,

on fait ce que l’on veut sans rien demander à personne.

En revanche, on a les inconvénients qui viennent avec : en réalité, on fait beaucoup plus ce que l’on peut que ce que l’on veut. Á l’autre extrémité, celui de l’action collective, une action concrète peut être efficace quand :

elle est menée par un noyau dur, un collectif décidé et compétent,

elle est immergée dans un environnement local, déclinant des couches diverses de la société,

elle se propose de faire évoluer de façon significative cet environnement local avec une participation large de la population.

Entre les deux pôles, on peut considérer une action « collective » qui réunit les actions individuelles et concordantes de semblables ayant le même objectif au même endroit et au même moment.
Je reformule les trois types de relations correspondant aux trois niveaux :

Seul ou en noyau familial.

Regroupé avec quelques semblables.

Immergé dans la société avec un noyau dur de semblables.

A la ville ou à la campagne

Il est évidemment important de savoir où se situe l’action. En principe, c’est à l’endroit où l’on vit présentement, mais on peut envisager un déplacement s’il apparaît que cela serait très avantageux au niveau de l’efficacité et que l’on n’a pas d’inconvénients majeurs (familiaux par exemple) pour un déménagement.

Dans notre société, une majeure partie de la population est urbanisée et dans cette majorité, une grande partie vit dans des villes grandes ou très grandes. Dans ces lieux, le problème essentiel est celui du foncier qui est fondamentalement cher. Loger comme propriétaire ou même comme locataire dans un grand logement est déjà un luxe, disposer d’un terrain, cultivable, même minime est un luxe suprême ! En revanche, la population est dense et les réseaux collectifs de transports sont assez développés pour que les rencontres soient aisées. Si le système offre à profusion des opportunités pour consommer idiot, il ne peut empêcher l’existence d’autres possibilités, plus satisfaisantes.

À l’opposé, le problème foncier dans un village ou en rase campagne devient faible, tant que l’on se souhaite pas acquérir des hectares et des hectares de terre agricole sans être soi-même descendant de paysan. En revanche, la faible densité renvoie à l’isolement pour tout, des biens matériels comme spirituels. A la rigueur, si on est riche, on peut avoir des biens, mais il est difficile d’avoir des liens permanents. Entre les deux, on a toute sorte d’espaces où le problème foncier existe sans être accablant, où la densité est suffisante pour disposer de certains services. Ce peut être la périphérie d’une grande ville, la banlieue lointaine, une petite ville de province ou même un gros bourg. Finalement, je considère trois types d’espace :

la grande ville ou la métropole

le péri-urbain ou la petite ville ou le gros bourg

le village ou la campagne profonde.

Du croisement de ces deux critères, avec trois modalités chacun, il résulte un tableau avec neuf cases. Elles sont présentées ci-dessous avec des intitulés dont le contenu sera défini plus précisément dans la partie suivante.

  Individuel   Collectif
Ville Simplicité volontaire Ecoquartier Ville en pré-transition
  Habitat économe Ecolieu Territoire en transition
Campagne Habitat autonome Arche de Noé Campagne en transition

Les modes d’action

Chaque case du tableau représente un « mode d’action » qui peut être intitulé de façon plus ou moins évocatrice, mais qui en tout cas présente une certaine cohérence.

Action individuelle Le cas le plus fréquent est celui d’un objecteur de croissance qui vit en ville et qui entend mettre un peu de cohérence entre ses idées et sa vie courante. Le terme de « simplicité volontaire », qui fait l’objet d’une rubrique régulière dans le mensuel La décroissance [3] est sans doute la dénomination la plus appropriée.

Notons que cette expression est utilisée dans une acception beaucoup plus large, comme un mode de vie plus qu’un mode d’action.

On peut remonter très loin dans le temps [4] pour trouver des racines à ce mode de vie. Pour se limiter à l’époque contemporaine, je citerai un médecin québécois, Serge Mongeau. Dans divers écrits [5], il a développé cette pensée comme continuateur de grands penseurs du XIXe siècle comme Léon Tolstoï (1828-1910) en Russie tsariste ou Henry David Thoreau (1817-1862) en Amérique du Nord.

Revenons au cadre limité de cette taxinomie. Comme la personne a peu de marges d’action dans son logement, sa simplicité se portera principalement sur les transports urbains (en transports collectifs, à bicyclette, en rollers, ou à pied), sa nourriture (approvisionnement dans des magasins bio, limitation de la consommation de viandes) et plus généralement sur une vie globalement simple, même si la contrainte budgétaire n’est pas accablante.

Il existe souvent des associations qui permettent à leurs membres de mener une vie plus en conformité, et surtout plus efficacement, avec l’objection de croissance. Pour l’alimentation, la proximité d’une association pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap)[Voir par exemple le site http://www.miramap.org ]], ou tout autre association du même type est une bonne solution. Plus généralement, il est parfois possible de participer à un système d’échange local (SEL) [6]. On trouve quelquefois un réseau d’échanges réciproques de savoirs (RERS) [7].

Si la personne vit en zone périurbaine, dans un bourg ou une petite ville, sa marge d’action en ce qui concerne le logement peut s’accroître considérablement, surtout s’il est propriétaire d’une maison avec jardin. Elle peut probablement investir dans l’isolation thermique de sa maison, peut-être s’équiper en panneaux solaires. En revanche, le réseau public de transport en commun sera sans doute plus succinct, ce qui complique son existence quotidienne s’il renonce à la voiture individuelle.

Je propose la dénomination « habitat économe » pour ce type d’action, encore que, là encore, ce soit une acception restreinte. En toute rigueur, tout habitat, quel qu’il soit, où qu’il soit, devrait être « économe » au sens du non gaspillage des ressources naturelles et de la taille modeste en rapport au nombre des occupants. Je précise sur ce dernier point que, comme le dit une publicité : « l’espace est un luxe ». Une des premières actions est la « densification » du logement. Pour les autres aspects de la vie quotidienne, ce qui a été dit sur la simplicité volontaire est aussi valable avec la nuance suivante : il est plus facile de trouver dans une grande ville que dans une petite, des associations existantes pour soutenir son mode de vie « simple ». En revanche, il peut être relativement aisé de trouver des producteurs « bio » dans les environs.

Dans la campagne profonde, en milieu franchement rural, de nouvelles perspectives s’ouvrent en ce qui concerne d’abord l’habitat et ensuite l’alimentation. En même temps, d’autres se ferment en ce qui concerne les transports et les communications.

Moyennant un investissement non négligeable, il est possible d’avoir une maison à faible consommation d’énergie (isolation poussée, poêle à bois, énergie solaire passive, panneaux solaires…). Il est même possible, pour un investissement plus important, d’avoir une maison dite « à énergie positive ».

De même, travailler sur son potager, s’approvisionner dans des fermes voisines, sont des options parfaitement réalisables. En revanche, l’isolement physique rend compliquées les communications et la voiture s’avère facilement indispensable.

Ce cas peut être désigné comme « habitat autonome ». Il est à la portée de tout jeune retraité en bonne santé, ayant amassé un petit pécule pendant sa vie professionnelle.

Action en coopération avec ses semblables

Comme le dit la sagesse populaire : « A plusieurs, on fait plus que tout seul ».

En ville, un groupe décidé et dynamique peut, soit par construction neuve, soit par réhabilitation former une petite communauté urbaine que l’on peut qualifier de « écoquartier ». Dans les circonstances actuelles, c’est une qualification optimiste car il est prématuré d’envisager la réalisation d’un véritable quartier à partir d’une initiative de la base. Au mieux, il peut s’agir d’un grand immeuble.

C’est une qualification qui peut aussi être trompeuse parce que certaines autorités municipales, dans le cadre du fameux « développement durable », favorisent sous ce nom des opérations menées par des promoteurs privés ayant pignon sur rue et but très lucratif.

Si le groupe est constitué de personnes disposant d’un petit capital et dont l’un des membres est doté d’une capacité d’architecte doublé d’une volonté écologique, un immeuble, un lotissement peuvent voir le jour avec des logements économes en énergie. La conception urbanistique peut limiter drastiquement l’usage de l’automobile individuelle (covoiturage) et la conception architecturale peut augmenter les parties communes et diminuer les parties privatives.

Par exemple, une « buanderie » commune où les habitants pourront laver leur linge sale avec un seul équipement, ou encore quelques chambres non affectées pour recevoir les amis et connaissances de façon épisodique…

Si l’on part d’un immeuble existant, les possibilités architecturales sont plus limitées quoique non négligeables. En revanche, le projet peut être plus progressif et moins coûteux. Le fait qu’un tel groupe soit animé d’un esprit commun permet d’aller assez loin dans la décroissance des consommations matérielles grâce au partage.

Quand on passe au niveau géographique d’une zone périurbaine, d’un gros bourg ou d’une petite ville, la question foncière est moins aiguë que dans une grande ville. La proximité avec des autorités municipales bienveillantes rentre dans l’ordre du possible. Un noyau constitué de petits autopromoteurs peut racheter progressivement des habitations dans une zone et de les transformer de façon écologique. Il est également possible de créer un lotissement neuf en suivant les règles administratives habituelles, mais avec un plan global totalement nouveau tant au niveau de la conception de chaque habitation que de l’agencement de l’ensemble.

Les principes de base restent les mêmes :

– parties communes importantes, parties privatives limitées,

– économies d’énergie dans la phase de construction comme dans celle d’entretien,

– covoiturage,

– autres activités communes, suivant le désir des participants.

Mais du fait d’une pression foncière moins forte, il est possible de disposer de plus de terrain, ce qui ouvre de nouvelles possibilités :

– production d’énergie renouvelable (voltaïque, éolien, cogénération, méthanisation…),

– jardinage et maraîchage.

On peut qualifier ce mode d’action de « écolieu ».

Avec un groupe disposant de moyens financiers non négligeables et d’un appétit communautaire plus grand, la logique peut être poussée encore plus loin en partant de zéro et dans un espace relativement vierge, en pleine campagne. On peut alors suivant les moyens dont on dispose aller très loin vers l’autonomie, non seulement au niveau du logement, mais encore à celui de l’alimentation avec une production agricole plus ou moins complète. On peut même viser à l’autarcie en cas de crise profonde. Les transports se trouvent de facto limités dans la mesure où chacun a une activité importante pour soi et pour la communauté. Les transports résiduels peuvent se faire par covoiturage dès que la distance est un peu grande, sinon, les moyens naturels ou assistés par la merveille qu’est la bicyclette.

Je qualifierais volontiers ce type d’action de « arche de Noé ». Effectivement, après le déluge, une telle réalisation pourrait (devrait ?) arriver à survivre pendant quelques temps, encore que l’assaut des hordes barbares ne soit pas exclu. C’est un peu ce que David Holmgren [8] appelle « lifeboats », canots de sauvetage.

Action militante

Un groupe de militants engagés dans la vie de la cité peut tenter une nouvelle forme d’action. On doit à David Holmgren, un des fondateurs de la permaculture moderne et à Rob Hopkins, fondateur du « mouvement de la Transition » des avancées concrètes dans ce domaine [9]. Dans la petite ville anglaise de Totnes dans le Devon, Rob Hopkins a testé ses concepts de « ville en transition » [10]. Avec un groupe de militants, il a réussi à susciter toute une réflexion sur la fin du pétrole bon marché et la nécessité de trouver concrètement des solutions viables permettant de faire face à la crise quand celle-ci deviendra cruciale. Après de nombreuses conférences et de non moins nombreux débats, des initiatives concrètes ont été lancées avec souvent l’accord des autorités municipales. Le mouvement initié à Totnes, fait des émules, essentiellement dans les pays anglo-saxons Pour le moment, ce sont Tooting, Brixton, Haringey, Kingston, Camden, Bristol, Sheffield, Forest Row, Wandsworth, Llandeilo et encore quelques autres initiatives qui débutent [11].

Examinons ce qu’il en est, ou ce qui pourrait en être, en suivant notre typologie géographique.
Pour une authentique « ville en transition », il faudra sans doute attendre encore quelques années. En effet un enseignement des expériences passées est que le démarrage effectif d’un territoire vers une transition vient de la rencontre d’un mouvement surgi de la base avec une attitude pour le moins bienveillante d’autorités locales. Dans le cadre d’une grande ville, il est fortement improbable qu’un noyau dur de plusieurs centaines de personnes se constitue et se mette à agir de façon concertée sur un aussi vaste territoire urbain. De même, il est proprement inconcevable qu’un maire d’une grande ville, inséré comme il est dans le jeu politicien, puisse faire le saut dans le soutien à une initiative de transition. Dans ces conditions, et sauf retournement de conjoncture qui ouvre les yeux à une majorité de nos concitoyens, dit d’une façon ironique : « la ville en transition, c’est de l’utopie ».

En revanche, dans des circonstances favorables, des quartiers peuvent commencer à bouger et former à l’intérieur de la grand ville une espèce de « commune libre » qui pourra faire un bout de chemin vers la résilience dans l’optique de Rob Hopkins ou même inventer de nouvelles voies vers la transition.

Une autre possibilité existe, qui est tout simplement la préparation du terrain en vue de la transition. De multiples initiatives existent ici ou là et méritent d’être organisées, développées, coordonnées, enchaînées, poursuivies. Par exemple :

 *Conférences-débats sur le changement climatique, le pic du pétrole, la critique du système capitaliste et du néo-libéralisme…

Soutien aux AMAP, SEL, RERS existants, création de nouvelles entités.

Création et participation à des jardins partagés en pleine ville.

Organisation de récupération et de recyclage.

Je propose d’appeler ce genre d’activités « ville en pré-transition »

Dans l’expérience de Totnes, il s’agit d’un « territoire en transition », en utilisant le terme général de territoire pour un groupement urbain autonome de quelques milliers d’habitants. Cela semble être un chiffre correspondant à une taille réaliste de territoire pouvant être mis en mouvement de l’intérieur, en gagnant la complicité des élus locaux, toujours à partir de la base. Dans notre taxinomie, cela correspond à la situation moyenne. 

Enfin, en passant à la campagne, un « village en transition » pourrait exister, mais le milieu rural profond est paradoxal. Il est d’un côté très conservateur, se méfiant comme de la peste des hippies, soixante-huitards attardés et autres retour-à-la terre qui apportent des pratiques nouvelles. De l’autre, il est l’esclave du Crédit Agricole et de toutes les institutions rurales, y compris sa représentation syndicale majoritaire, qui pratiquent le productivisme le plus acharné. Enfin, le problème du foncier est pratiquement insoluble dans les conditions actuelles pour tout type de projet « écolo », individuel ou collectif, dans la campagne profonde. Le foncier est complètement verrouillé par le comportement des agriculteurs eux-mêmes : on achète de la terre, on ne la vend pas ! S’il y a une faille dans cette attitude conservatrice, elle est aussitôt comblée par la société d’aménagement foncier de l’espace rural SAFER13 locale, organisme para-administratif qui participe de l’idéologie productiviste. Quand une ferme est à vendre par défaut d’héritiers désirant y travailler, la SAFER qui dispose d’un droit de préemption, envisage facilement de revendre tout ou partie des bâtiments à « un Parisien » et à prix fort. Les terres agricoles, elles, sont redécoupées et louées ou vendus aux fermiers voisins, chacun cherchant à accroître sa superficie en exploitation.

Si la situation semble désespérée, au moins jusqu’au grand volte-face des agriculteurs qui arrivera un jour ou l’autre, il est possible d’avoir dès aujourd’hui des actions réalistes. En effet, dans certaines circonstances, on peut espérer voir se créer un territoire rural en transition. Cela demande la conjonction de plusieurs éléments favorables, comme :

Existence de quelques néo-ruraux et de quelque “arche de Noé”.

Implantation et réussite économique de quelques agriculteurs bio.

Crise particulièrement marquée chez les agriculteurs productivistes.

Présence bienveillante d’un maire « éclairé ».

Pour le moment, nous sommes encore loin d’une généralisation de ces circonstances. Dans la logique productiviste agricole qui domine le monde rural, le paysan est un propriétaire-esclave qui cherche son salut économique en augmentant sa production, par extension des terres puisque l’intensification est déjà faite. C’est une pure fuite en avant qui devient de plus en plus dramatique au fur et à mesure que les pouvoirs publics l’encouragent.

On peut donner comme nom à ce type d’action : « campagne en transition ».

Enchaînements

L’analyse précédente permet de classifier les actions potentielles, ce qui est toujours utile. Deux personnalités hors du commun adoraient ça, Claude Levi-Strauss14 et Georges Perec15. Cette analyse peut être complétée par une approche dynamique tant sur le critère du nombre de personnes impliquées que sur le critère géographique. Ce complément ajoute un caractère légèrement normatif, une recommandation. Au delà de la classification des actions, il y a l’appréciation de celles-ci !

Considérons d’abord l’opposition individuel/collectif. Un premier pas, nécessaire mais non suffisant, est celui de la simplicité volontaire dans l’acception large du terme. Il est bien évident que l’objecteur de croissance cohérent avec lui-même s’engagera, plus ou moins selon sa situation concrète, géographique en particulier, dans la voie d’une « ascèse joyeuse » selon l’expression heureuse de Serge Latouche.

Le pas suivant consiste à regarder autour de soi pour voir si l’on ne peut pas trouver d’autres personnes qui ont des idées et des pratiques analogues. Il devient alors possible de s’entraider, de partager et de monter des projets spécifiques qui vont plus loin. Là encore, cet engagement dépend des circonstances, mais il serait vraiment dommage de s’arrêter au premier pas.

Enfin, quand un noyau dur est constitué, celui-ci peut s’attaquer à la plus rude des tâches : mobiliser le vulgum pecus sur des actions ponctuelles et localisées. Si l’affaire marche, alors on est en route pour « la Transition » (avec un grand T !). Des personnes qui à l’origine ne vous ressemblaient en rien (milieu social, opinions politiques…) et qui partagent ensuite avec vous une action commune, au coude à coude, il n’y a rien de mieux pour avancer concrètement, positivement et joyeusement en prime. Voilà qui donne quelque espoir de changer heureusement la société avec un petit s, celle où l’on vit actuellement. Et cela va encore plus loin qu’on pourrait le penser à première vue. En effet, la praxis de la « transition » est une pratique ouverte et participative. Ce qui est en question, ce n’est pas que MOI, détenteur unique de la vérité, convainque les AUTRES de la justesse de ma pensée. Ce qui se passe, c’est que, dans une initiative de transition, nous trouvons ensemble la « bonne » solution dans la situation où nous sommes.

En ce qui concerne l’aspect géographique, l’évolution la plus probable sur le long terme est l’inverse du mouvement séculaire d’urbanisation, de l’exode rural historique. L’avenir le plus probable, c’est le mouvement inverse de la ville vers la campagne, du retour à la terre. Les efforts réalisés dans une métropole pour augmenter sa résilience sont certes utiles, mais probablement insuffisants à en croire David Holmgren.

À long terme, investissons la campagne pour devenir des « intendants de la terre » ! L’expérience de la transition est a priori la plus satisfaisante… si elle réussit. En effet, elle s’adresse à une population « ordinaire », donc extensible à l’infini. En revanche, elle nécessite un noyau dur, un ferment, une équipe « extraordinaire ». Ce n’est pas rien de travailler à la base dans un quartier pour le faire bouger, tous les travailleurs sociaux vous le diront. En tout cas, cela donne un immense espoir aux objecteurs de croissance qui voient la catastrophe avancer de manière implacable sans que « les Politiques » amorcent le moindre geste concret dans la bonne direction.

[1] Matthew Stein : When Technology fails, Chelsea Green Publishing, 2008.

[2] Le semblable est ici une personne avec qui l’on partage des convictions sur l’urgence d’agir pour éviter ou limiter la catastrophe écologique, sans pour autant être prisonnière d’une « solution » bien identifiée, absolue et unique.

[3] La Décroissance/Casseurs de pub – 11, place Croix-Pâquet – 69001 Lyon

site http://www.ladecroissance.net

[4] Le philosophe grec Epicure (-342,-270) aurait le premier élaboré le concept de simplicité volontaire

[5] La simplicité volontaire, plus que jamais…

[6] Voir par exemple le site http://www.selidaire.org

[7] Voir par exemple http://www.mirers.org

[8] David Holmgren Future Scenarios How Communities Can Adapt to Peak Oil and Climate Change Chelsea Green Publishing (2009).

[9] Voir dans Entropia N°7 l’article de Christian Araud : Scénarios du futur et initiatives de transition.

[10] Voir dans Entropia N°7 l’article de Luc Semal et Mathilde Szuba : Les Transition Towns, résilience, relocalisation et catastrophisme éclairé

[11] Voir le site http://www.transitiontowns.org

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :