Education nationale : La géographie, l’écologie, l’esprit critique et… les nouveaux programmes

lemonde.fr  (Point de vue), Aurélien Dupouey-Delezay, professeur d’histoire et géographie, le 13 juillet 2010

La géographie, l’écologie, l’esprit critique et… les nouveaux programmes

Certaines personnes se piquent d’esprit critique. On ne saurait trop s’en réjouir ; à condition pourtant de se souvenir que « de tous les animaux l’homme a le plus de pente à se porter dedans l’excès ». Eh oui ! Il est même possible de pécher par excès de vertu.

Ainsi, un esprit critique poussé à outrance peut facilement devenir borné : on tombe alors dans une attitude facile qui consiste à regarder de haut, avec condescendance et même dédain, tout ce qui est « à la mode », tout ce que transmettent « les médias », et plus généralement tout ce que le monde tient pour acquis. L’esprit critique oublie, paradoxalement, de faire son propre examen critique : il devient alors bien plus (ou bien moins) qu’un doute méthodique et raisonné : on affiche face à toute affirmation un scepticisme de principe d’autant plus fort qu’elle est davantage présentée comme une certitude.

Une telle attitude garantit le succès de celui qui l’adopte, car qui se démarque tend toujours à briller par sa différence si celle-ci se fonde sur un principe universellement reconnu comme positif. L’impression de ne pas tomber dans les mêmes pièges que le vulgaire fait le reste : c’est ainsi que l’on assiste, par exemple, au succès populaire de L’imposture climatique, de Claude Allègre, alors même que le livre se fonde sur de nombreuses approximations ou erreurs.

Mais ce genre de scepticisme ne se rencontre pas que parmi les géologues. Depuis plusieurs années, un certain nombre de géographes semble également s’être lancé sur cette voie.

Pour illustrer ce phénomène, l’application qui semble devoir être faite des nouveaux programmes de géographie en classe de seconde est éclairante. Précisons tout d’abord que le programme en lui-même semblait aller dans la bonne direction. Intitulé Sociétés et développement durable, il était certainement critiquable : qu’est-ce que le « développement durable » ? Est-ce un concept véritablement pertinent ? Dans quelle mesure un développement peut-il être durable ? Mais enfin, il avait au moins le mérite de se saisir de l’enjeu écologique, un des plus fondamentaux de notre temps.

Un programme n’est rien cependant à côté de la manière dont il est mis en œuvre. Face à la nécessité de traiter dès la rentrée prochaine des thèmes qu’ils n’auront encore jamais travaillés, les enseignants vont naturellement se ruer sur les spécimens des manuels qui ont déjà commencé à sortir, ainsi que sur leurs inséparables « livres du professeur ». Bien sûr, ils ne sont pas tous parus, et il est donc un peu tôt pour se faire une idée. On peut toutefois commencer avec les premiers.

Ainsi, prenons le Magnard. Le « livre du professeur » s’ouvre sur un interview d’Yvette Veyret, géographe spécialiste du développement durable, par Jacqueline Jalta, de l’équipe de coordination du manuel. On peut remarquer que nous sommes entre amis, les deux géographes ayant déjà travaillé ensemble. Mais c’est surtout le fond qui interpelle : on nous invite ainsi, au nom de l’esprit critique bien évidemment, à « ne pas faire du développement durable un dogme », à bannir les « solutions clés en main », à « éviter le catastrophisme », les discours « passéistes » et une « vision rousseauiste de la nature ». On vante la qualité de la vie en ville ; on qualifie d’inutiles, voire de néfastes, les « parcs et autres réserves » d’Afrique et de Madagascar ; on parle avec dédain des « ONG protectrices du panda ou de l’éléphant ». La ligne directrice est clairement posée.

Le manuel lui-même, le livre donc que nos élèves sont destinés à tenir en main, ne la trahit pas. La dernière « question en débat », par exemple, se demande si le réchauffement du climat constitue « un risque majeur « . La présentation de la question pourrait sembler impartiale : deux pages, une pour chaque thèse. En entrant dans les détails, on s’aperçoit de quelques éléments partisans cependant. C’est la page de droite, celle donc qu’on lit en dernier, qui est consacrée à la remise en question de la dangerosité du réchauffement climatique. De même, la présentation du GIEC insiste, de manière bien disproportionnée au regard de la réalité concernée, sur les « erreurs reconnues » qui ont justifié des critiques à son encontre. On pourrait encore citer cette couverture du numéro de mars 2010 de Science & Vie, dont le titre (« Le réchauffement est-il sûr ? ») est convoqué comme un argument en faveur du doute, alors que le dossier en question répondait très clairement à la question posée par l’affirmative…

IL N’Y A QU’UN PAS ENTRE UN ESPRIT CRITIQUE ABUSIF ET LE RÉVISIONNISME

Mais le fond est encore plus intéressant. On apprend ainsi, sans qu’on sache trop sur quelle source scientifique une telle affirmation se fonde, que « l’incertitude qui pèse sur la validité des modèles explique l’existence de scenarii alternatifs, certes moins médiatisés, mais qui méritent aussi d’être évoqués ». Plus bas, on va plus loin : « si l’on ajoute à ces incertitudes d’ordre climatologique les contingences qui pèsent sur les prévisions de croissance de la population et de l’activité économique (…), on ne peut que relativiser les conclusions souvent catégoriques de certains experts ».

Le réchauffement pourrait même avoir du bon : « On peut aussi rappeler qu’au cours de l’histoire de l’Europe, les phases de réchauffement furent souvent des périodes de développement économique (…), et rien n’interdit aussi d’imaginer les effets positifs que pourrait avoir un réchauffement des températures dans certaines parties du globe ». Rien ne l’interdit, c’est sûr ! Même si peu de choses, rationnellement du moins, le permettent. La conclusion frappe par sa vigueur : le réchauffement « n’est encore qu’un risque dont l’ampleur reste hypothétique (…). Le discours de crise s’appuie toujours sur les mêmes ingrédients : la réduction de la complexité (…), la sous-estimation des capacités d’adaptation des sociétés, la référence à l’intérêt commun (…) pour justifier des politiques volontaristes. (…) L’ampleur future [du réchauffement climatique] comme son origine, sa durée et ses impacts restent encore du domaine de l’incertain et donc du débat « .

C’est surtout le scepticisme chronique qui s’appuie toujours sur les mêmes ingrédients : dénonciation d’un complot, remise en question des chiffres avancés par les chercheurs sans que d’autres données ne soient fournies, foi du charbonnier en les « capacités d’adaptations » humaines, réutilisation malhonnête des opinions contraires…

Soyons sérieux ! Et pour commencer, que chacun se mêle de ce qui le regarde. Franchement, qu’est-ce que les géographes ont à faire en climatologie ? Que diraient-ils si des climatologues allaient, sans citer aucune étude scientifique, contester la macrocéphalie parisienne ou la chorématique de Brunet ? L’esprit critique est une évidente nécessité dans toute science, mais en l’occurrence il commence à avoir le dos bien large. Les historiens et les géographes sont pourtant les mieux placés pour savoir qu’il n’y a qu’un pas entre un esprit critique abusif et le révisionnisme, voire le négationnisme.

Une telle attitude est encore plus grave quand elle prend place dans des manuels scolaires et vient renforcer, volontairement ou non, une campagne de dénigrement déjà dure et efficace qui risque de faire prendre des années de retard aux politiques dont nous avons un besoin si impérieux. Nos élèves méritent mieux qu’un faux débat qui ne tient aucun compte de la principale réalité en la matière : le consensus presque unanime des véritables spécialistes. Les nouveaux programmes, pour imparfaits qu’ils soient, vont, pour une fois, dans la bonne direction : ne laissons pas les manuels les vider de leur sens.

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