Biosphère INFO n° 241, urgence écologique, urgence démocratique

Biosphère INFO n° 241, urgence écologique, urgence démocratique

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Ecorev est une revue critique d’écologie politique qui mérite la lecture, d’autant plus que la multiplicité des intervenants permet toujours de trouver du grain à moudre. Voici quelques extraits du dernier numéro paru :

Bruno Latour : Remettre les non-humains au cœur de la politique

C’est quand la nature comme cadre extérieur a commencé à manquer, que l’écologie est devenue de plus en plus visible. L’idée que l’appel à la nature va simplifier ou réorienter la politique n’a donc pas grand sens. Mais par quelle étrangeté de l’histoire a-t-on pu penser que la politique, c’était une affaire d’humains entre eux, lorsque de tout  temps et dans tous les peuples on a toujours eu affaire simultanément aux humains et aux non-humains et que la politique a toujours été aussi une définition du cosmos, une façon de concevoir les liens entre les humains et les non-humains. Après Kyoto et maintenant Copenhague, tout le monde comprend maintenant que les non-humains sont entrés en politique par le truchement de leurs innombrables porte-parole.

Il faut bien comprendre cette idée de porte-parole : cela veut dire qu’il n’y a jamais de rapport simple et direct, mimétique entre celui qui parle et ce dont il parle. En politique classique, les humains parlent par l’intermédiaire de leurs représentants, directs ou indirects. Les scientifiques parlent pour les choses qu’ils sont chargés de représenter dans ces nombreux quasi-parlements qui se sont créés autour de tous les sujets de controverses – le climat, les antennes relais, les éoliennes, le thon rouge, le H1N1, les exemples ne manquent pas. Personne n’a jamais cru que quand les chercheurs disent « les faits parlent par eux-mêmes », ce soit littéralement vrai. Les faits parlent par leur intermédiaire, et les scientifiques sont souvent divisés. On est dans des parlements et c’est un peu la foire puisque tous les porte-parole disent ce que diraient les choses dont ils parlent si elles pouvaient parler !

Il faut donc repenser totalement la fonction politique pour retrouver des règles d’autorité, de procédure, de débats par lesquels nous pouvons décider, en fin de compte, dans quel monde commun nous voulons vivre. Il faut parvenir à clore les controverses tout en acceptant cette multiplication des porte-parole… la décision arrive à la fin, pas au début. Et même après, la discussion continue. Mais on a décidé et on doit pouvoir prendre des mesures, par exemple sur le réchauffement climatique.

Les systèmes autoritaires se préoccupent aussi peu des humains que des non-humains. La crainte d’un autoritarisme fondé sur l’écologie n’est agité que par ceux qui protègent leurs propres positions politiques de toute critique. Le danger ne serait réel que si les écologistes étaient liés à la Nature avec un grand N et qu’ils disaient : « La nature m’a parlé directement, elle veut ceci, donc faites-le ». mais la scène des controverses écologiques montrent exactement le contraire : c’est une extension formidable du « système délibératif » qui donne souvent le tournis. Il nous faut inventer les procédures, les instruments qui permettent de s’y orienter et de retrouver, en fin de compte, un principe d’autorité qui soit légitime.

Hervé Kempf : un capitalisme détaché de la démocratie

Afin de prévenir la réalisation de la catastrophe, Hans Jonas préconise de renoncer à la prospérité au bénéfice d’autres parties de l’humanité et d’adopter la fin nullement reluisante de l’auto modération de l’humanité. Comment, en démocratie, faire ce choix ? Des sacrifices ne sont imaginables que si l’on est inspiré par une vision du long terme. Jonas pensait que « seule une élite peut éthiquement et intellectuellement assumer la responsabilité pour l’avenir », mais il n’excluait pas l’option démocratique, à condition qu’elle soit animée par un « idéalisme public ». Pour Jonas, la société capitaliste n’est pas capable d’une véritable délibération démocratique parce qu’elle ne répond qu’à l’intérêt à court terme. Le « capitalisme vert » n’est qu’une manière d’adapter la logique du profit. La délibération est  viciée par le fait que les médias sont très largement contrôlés par l’oligarchie. Le choix majoritaire est vicié par le poids des lobbies

Si l’on veut convaincre de la nécessité d’une baisse de la consommation matérielle, il faut un vrai débat démocratique pour exposer comment elle suppose une réduction des inégalités et l’épanouissement d’autres activités sociales. Eh bien, il est tout à fait frappant que ce thème de la réduction drastique des inégalités ne parvienne pas à s’exprimer fortement dans l’espace de la délibération. Or, nous nous trouvons désormais dans une situation où il nous faut réduire notre richesse matérielle, autrement dit disjoindre progrès de la démocratie et amélioration matérielle des conditions d’existence. L’autre alternative, c’est la crise écologique, ou, pour reprendre les termes de Jean-Pierre Dupuy, la catastrophe, ou ceux de Hans Jonas, la perspective apocalyptique. Il faut une proposition politique qui consiste à dire qu’il faut faire des choix qui rompent nos habitudes pour éviter un mal beaucoup plus grand.

Un des instruments les plus puissants de la domination des classes dirigeantes est l’alimentation de la consommation ostentatoire, fondée sur le désir d’imiter les personnes les mieux placées sur l’échelle sociale. De ce point de vue, la bataille est culturelle : il s’agit de casser le modèle dominant de prestige, de proposer d’autres rêves, d’autres signes de statut, d’autres symboliques de réussite. La préoccupation écologique est encore très jeune ; mais elle et désormais un élément de la conscience collective. Les choses bougent dans les têtes et les représentations.  Il faut aussi rappeler une autre évolution importante : nous avons une conscience collective de plus en plus claire de la croissance des inégalités sociale. La rencontre de ces deux enjeux (écologique et social) est fondamentale pour l’avenir.

Fiche de lecture : Vers l’écologie profonde (Arne Naess, Wildproject, 2009)

« L’écologie profonde est d’abord une philosophie, c’est-à-dire une discipline qui ne recrute pas d’adhérent, mais propose une méthode pour accompagner ceux qui souhaitent réfléchir  sur les divers chemins qu’ils empruntent » (p.222).

« L’écologie superficielle combat la pollution dans les pays riches, tandis que l’écologie profonde explore les racines des problèmes écologiques dans la structure des sociétés et des cultures du monde entier » (p.221).

Source : ECOREV n° 34 (printemps 2010), Urgence écologique, urgence démocratique (vers une sortie civilisée du productivisme ?)

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