Stephane Foucart dans Le Monde : Qui finance le climato-scepticisme ?

lemonde.fr, Stéphane Foucart, le 19 avril 2010

Qui finance le climato-scepticisme ?

Washington Envoyé spécial

En 2009, le lobbying des entreprises américaines pour peser sur le projet de loi climat-énergie – aujourd’hui moribond, selon une majorité d’observateurs – a battu tous les records. C’est la conclusion d’analyses indépendantes du Center for Public Integrity (CPI) et du Center for Responsive Politics (CRP), qui fondent leurs travaux sur les chiffres officiels du secteur privé américain. Sur le dossier climatique, ce dernier exerce une influence sur les opinions publiques en finançant des think tanks qui combattent l’idée d’une responsabilité humaine au réchauffement.

LES DÉPENSES DE LOBBYING SUR LE CLIMAT ONT AUGMENTÉ DE 400 %

Le lobbying est très réglementé aux Etats-Unis. Toute organisation, association ou entreprise doit déclarer, chaque trimestre, les sommes qu’elle investit dans les cabinets de lobbyisme pour faire valoir ses points de vue auprès des parlementaires. « Elles doivent aussi déclarer les sujets sur lesquels elles font du lobbying, mais n’ont pas d’obligation d’attribuer une somme précise à chacun de ces sujets, explique Kate Willson, enquêtrice au CPI. Il est donc difficile d’évaluer l’ampleur du lobbying spécifiquement dédié à la question climatique. En prenant une option basse, c’est-à-dire en considérant que le lobbying climatique ne représente que 10 % de l’ensemble des sommes dépensées par des entreprises ayant déclaré faire du lobbying sur le sujet du climat, nous parvenons à une estimation d’environ 90 millions de dollars [67 millions d’euros] spécifiquement dépensés en 2009 sur le climat. Avec une forte accélération au dernier trimestre, au cours duquel environ 30 millions de dollars ont été dépensés selon ce calcul. » Selon les estimations du CPI, l’activité de lobbying sur le dossier climatique a augmenté, aux Etats-Unis, de près de 400 % au cours des six dernières années.

Cette tendance est aussi mesurable, selon David Levinthal, analyste au CRP, à l’explosion du lobbying pratiqué par les producteurs d’énergie fossile, qui seraient les plus touchés par une loi réglementant les émissions. « Par exemple, Exxon dépensait, il y a encore quelques années, entre 6 et 7 millions de dollars par an en lobbying, dit M. Levinthal. Ils ont dépensé entre 25 et 30 millions en 2008 et 2009. Tout n’a pas été consacré au climat, mais cela donne une idée. » En moyenne, sur la période 1998-2009, Exxon arrive à la neuvième place des plus gros lobbyistes ; sur la période 2008-2009, il est deuxième. « En 2009, il y a quatre producteurs d’énergies fossiles – BP, ConocoPhillips, Chevron et Exxon – dans les vingt entreprises américaines les plus dépensières en matière de lobbying« , résume M. Levinthal.

Le lobby des énergies renouvelables – éolien, solaire, ONG, etc. – a aussi accru ses dépenses ces deux dernières années. « Mais les lobbyistes qui travaillent pour les industriels émetteurs de carbone sont à huit contre un, si on les compare à ceux des énergies renouvelables, des ONG, etc. », dit David Kaplan, directeur éditorial du CPI.

SEMER LE DOUTE SUR LA CLIMATOLOGIE

Si elle passe par le Congrès, la lutte d’influences autour du changement climatique se joue aussi dans l’opinion. Cette bataille-là, assure Kert Davies, directeur des recherches de la branche américaine de Greenpeace, « remonte à plus de vingt ans ». M. Davies cite, entre autres, un célèbre mémo révélé en 1998 par le New York Times. Le texte exposait un plan de communication établi par des responsables de géants des énergies fossiles (Exxon, Chevron, Southern Co.) et de think tanks conservateurs (George C. Marshall Institute, Frontiers of Freedom, Advancement of Sound Science Coalition, etc.). « La victoire sera complète », détaillait le document, quand « les citoyens moyens « comprendront » [reconnaîtront] les incertitudes de la science climatique », ou encore quand « la couverture des médias » admettra « la validité des points de vue qui vont à l’encontre de l’actuelle « sagesse conventionnelle » » en science climatique…

EXXON TANCÉ PAR L’ACADÉMIE DES SCIENCES BRITANNIQUE

Selon M. Davies, le « climategate » – le piratage et l’exposition sur Internet, fin novembre 2009, de courriels embarrassants échangés entre plusieurs chercheurs – est le dernier événement de cette bataille engagée de longue date. Ces éléments de correspondance ont été présentés par les contempteurs de la science climatique comme la preuve de malversations et de manipulations de données visant à exagérer le réchauffement en cours. « Nous ne connaissons pas les commanditaires du climategate, reconnaît M. Davies, mais nous savons que ce sont les membres de ces mêmes think tanks qui ont donné de l’écho à ce scandale, par le biais de leurs sites Web, de tribunes dans la presse ou d’interventions à la télévision… »

Entre 1998 et 2005, Exxon a été un soutien financier important de ces think tanks, et la société a reconnu leur avoir apporté 16 millions de dollars sur cette période. Le géant pétrolier américain a même été officiellement sermonné en 2006 par la Royal Society (l’académie des sciences britannique) pour le financement qu’il octroyait à des groupes diffusant au public des informations jugées « trompeuses » sur le changement climatique. Exxon avait répondu qu’elle finançait de nombreuses organisations et qu’elle ne s’ingérait pas dans leur fonctionnement, mais avait réduit son soutien à ces think tanks.

DES FONDATIONS DE RICHES FAMILLES CONSERVATRICES

Selon le CPI, la place laissée partiellement vacante par Exxon est depuis progressivement occupée par des « fondations de riches familles conservatrices ». Au premier rang, celles de la famille Koch, propriétaire du groupe pétrochimique Koch Industries. Pour Greenpeace, ce dernier est devenu le principal mécène du climato-scepticisme. Entre 2005 et 2008, les deux fondations de la famille Koch ont financé une vingtaine de think tanks climato-sceptiques pour 24,9 millions de dollars. De même, le groupe, avec le concours d’Exxon et de l’American Petroleum Institute (API), a financé un article, publié en mars 2007 dans la revue Ecological Complexity, réfutant le danger du changement climatique pour l’ours polaire – l’un des symboles des effets du réchauffement. Bien que publié dans une revue à comité de lecture, l’article n’avait pas été soumis à la revue par les pairs, c’est-à-dire l’expertise préalable qui prévaut à la publication d’études scientifiques.

Koch Industries ne conteste pas ces informations. « Nous soutenons le dialogue à teneur scientifique sur le changement climatique et sur les effets probables des politiques énergétiques sur l’économie mondiale », répond dans un courriel une porte-parole du groupe.

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