Simon Charbonneau : Y a-t-il encore un avenir humain possible ?

mediapart.fr, N. Fabre, le 16 Avril 2010

Edition : Le Parlement du Futur

Y a-t-il encore un avenir humain possible ?

Un taux d’abstention-record (53,6%) au premier tour des élections régionales de mars dernier. Des militants écologistes déçus après l’échec du somment de Copenhague. Des professions en grève, pour dénoncer des conditions de travail difficiles. Les signaux de malaise social ne sont pas nouveaux : déjà, le 20 février dernier, le médiateur de la République Jean-Paul Delevoye dénonçait dans son rapport « l’usure psychologique » de la société, ballottée par d’incessants changements censés l’avantager. Aujourd’hui, Simon Charbonneau, spécialiste en droit de l’environnement, militant associatif à Bordeaux et défenseur du mouvement pour la décroissance, nous livre ses analyses de la situation.

Comment percevez-vous le sentiment actuel de « malaise social » ?

Il y a un désarroi complet des gens face à l’accumulation des questions posées par le développement : la multiplication des catastrophes écologiques et sociales a conduit à l’effondrement de l’idéologie du progrès. Aujourd’hui, nous nous retrouvons avec l’héritage des Trente glorieuses et le sentiment que « la kermesse est finie » : les gens se rendent compte que les discours optimistes concernant l’avenir ne tiennent plus.

Le problème, c’est que cette angoisse de l’avenir ne trouve aucune réponse politique : les personnes qui nous dirigent continuent à pratiquer la politique du déni, en refusant de se poser les questions de fond, comme celle du bien-fondé des développements. En fait, il y a un décalage complet entre les préoccupations de la population et les discours tenus par l’oligarchie au pouvoir. Les politiques, complètement azimutés et perdus, continuent à appliquer de vieilles recettes inadaptées, faute de vouloir regarder en face les problèmes.

Et vous, comment percevez-vous l’avenir ?

Pour moi, aucun doute, nous allons droit dans le mur : on a mis en marche une machine infernale que l’on est incapable de maîtriser et aujourd’hui on laisse le système aller jusqu’au bout de sa logique absurde et destructrice. Le programme de ligne à grande vitesse à Bordeaux illustre bien cette absurdité : on met en place un programme qui aura un impact écologique considérable et impliquera un endettement important, pour des gains de temps assez ridicules (passer de plus de 200 Km/h à 350 Km/h). Ce projet est typique de l’attitude du « toujours plus » de nos politiques, qui refusent de se poser la question des multiples limites : financières, sociales, écologiques. Cette attitude, focalisée sur le court-terme, est dangereuse, car c’est comme si le cycliste conduisait en regardant uniquement sa roue avant, sans voir venir les obstacles… Cette logique de fuite en avant ne mène à aucun avenir humain. A terme, avec l’accumulation des problèmes, nous risquons d’assister à une implosion différée du système.

Les politiques sont-ils les seuls responsables de cette situation ?

La responsabilité est aussi du côté des intellectuels, car il y a aujourd’hui un déficit de pensée : il manque d’intellectuels pour éclairer l’avenir, l’équivalent du courant des Lumières au XVIIIème siècle. Nous sommes dans une espèce d’obscurantisme aujourd’hui, où seule la dimension matérielle compte. Pour sortir de cette obscurantisme, il faudrait réfléchir à une nouvelle conception du progrès, fondée sur l’auto-limitation, dans la ligné d’Ellul, d’Illitch, de Günther Anders ou de Bernard Charbonneau : ces penseurs ont aperçu assez tôt que la puissance des instruments que l’homme manie n’est pas à la mesure de sa conscience. Mais ces lanceurs d’alerte n’ont pas été entendus, car il y a une forme d’inertie du système, au sens où les sociétés sont plus aveugles que les individus qui la composent. Ce qu’il faudrait au fond aujourd’hui, c’est un véritable sursaut spirituel : si l’on veut que l’avenir ait un sens pour l’humanité, il faut revenir à des valeurs non matérielles, comme la liberté ou la fraternité et trouver une voie pour leur incarnation véritable. Aujourd’hui, ces valeurs sont certes affichées mais, dans la pratique, elles sont désavouées. Or, ce qui a fait la richesse de l’humanité, c’est bien sa capacité à accorder de l’importance à l’esprit : c’est ce qui lui permet d’être lucide et de se guider. Il faudrait donc sortir du nihilisme profond dans lequel nous sommes englués et retrouver des convictions.

Alors… comment envisager (encore) un avenir humain ?

Il faut avant tout en appeler à la conscience chez les chercheurs et les technocrates. Ceux-ci restent le nez dans le guidon et continuent à pédaler dans le sens de la pente, sans anticiper sur les problèmes que leurs innovations génèrent. Autrefois, ce sont les religions qui jouaient ce rôle d’éclaireur. Aujourd’hui, la science est un peu notre religion moderne, nous lui donnons beaucoup d’importance mais, en fait, elle n’a rien à dire sur ce que doit être l’humanité. Ce n’est pas elle qui peut nous montrer la voie à emprunter, sur le plan des valeurs. Attendre de la science qu’elle éclaire l’avenir relève d’une confusion intellectuelle fondamentale…

Pour faire contrepoids, des sociétés savantes indépendantes devraient être mises en place et multipliées, avec pour mission d’anticiper les problèmes et de réfléchir à leurs solutions au nom des valeurs qui nous sont communes, comme la paix, la liberté, la justice sociale…

Je défends aussi la conception de droits fondamentaux, conçus de manière solide, comme le droit au moratoire sur les prises de risques collectives majeures, qui sont inacceptables socialement. Le principe de précaution ne dit rien de ce problème. Or, c’est une question socio-politique essentielle : est-on prêt à accepter une prise de risque collective ? A quelles conditions est-ce acceptable ? C’est là, sur ces questions qui engagent notre avenir, qu’un vrai débat démocratique authentique doit trouver sa place.

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