Vert pâle. Misère de l’écologie politique française

ecologie-solidaire-en-franche-comte.ouvaton.org, le 6 mars 2010

Article paru sur papier dans la revue Ecorev’ et ensuite en ligne dans la revue Multitudes.

Vert pâle. Misère de l’écologie politique française

En revenant aux sources de ce qui devrait fonder un imaginaire de l’écologie, l’activiste Laurence Guého-Neyrat et le philosophe Frédéric Neyrat en viennent à interroger la « misère » qui découle du manque de représentation de la nature dans notre pays, républicain et encore très peu réceptif aux formes décentralisées de gestion de l’espace dit « naturel ». Pour eux, la faiblesse des Verts peut aussi s’expliquer par cette incapacité à développer un imaginaire fondateur.

Le très mauvais score à la présidentielle 2007 n’est pas un effondrement des Verts, plutôt une évaporation, c’est-à-dire le signe d’un manque d’implantation « durable » de l’écologie politique en France. Cette évaporation est sans doute conjoncturelle, elle tient à la situation de 2007, la tenaille Royal/Sarkozy qui a piégé les électeurs ou bien dans le vote « utile » pour la candidate du PS, ou bien dans le vote pour une programmation néo-conservatrice du candidat libéral-sécuritaire rattaché à l’UMP. Mais cette conjoncture ne permet pas de comprendre sur le long cours l’absence de consistance de l’écologie politique que les Verts ont pour fonction de représenter. Comprendre la possibilité de cette évaporation, c’est s’engager dans une analyse de type généalogique, allant chercher les causes de cette inconsistance au niveau de ce qu’il est convenu d’appeler notre « exception française ». C’est sur ce fond que l’on pourra comprendre ce qui est arrivé en 2007, et risque de se reproduire – à supposer que les Verts survivent autrement que comme simple médiation parlementaire entre le PS et le MoDem… En effet, on aurait pu imaginer tout autre chose : après la canicule de 2003, le cyclone Katrina qui a ravagé la Louisiane, le succès du film de Al Gore sur les changements climatiques (Une vérité qui dérange) et les deux derniers rapports d’évaluation du GIEC, on aurait pu envisager un vote conséquent en faveur des Verts, adossé sur la lente maturation de la « conscience » écologique. Il n’en fut rien. La conscience écologiste française semble jetable, à consommer sur place, recyclable n’importe où. Pourquoi ?

La République contre nature

Pour le dire de façon brutale, il n’y a pas en France de représentation symbolique de la nature digne de ce nom. La nature est pour nous ou bien une ressource comptable et mathématisable, dont on peut calculer l’exploitation, ou bien le jardin quadrillé à la française. Entre les deux, rien. Pour que la nature puisse être représentée, il faut qu’il y ait un certain type de Grand Objet soumis à une certaine attention, un certain type de soin, et tenant une place dans l’histoire d’un espace et de ses habitants. Il faut que cet Objet soit présent et associé à des récits, des mythes, des films, et raconté à des enfants comme à des adultes. Or la France ne connaît pas ce genre de construction d’Artefact de Nature, comme la Forêt en Allemagne ou au Japon, la Mer pour certains pays du Nord. Ou la Wilderness aux Etats-Unis : de Melville aux simples récits des tribulations des trappeurs, les Grands Récits prenant place dans l’espace vierge nord-américain perdurent dans la littérature et le cinéma contemporains, et le trappeur devient même quelques fois le héros d’une certaine radicalité (Un ami de la terre de T.C. Boyle, Grizzly Man…). De même, la partition de l’espace à la japonaise, avec d’un coté les espaces d’ultra-urbanité dévolus aux humains et de l’autre les espaces de type « réserve totale », a donné lieu à divers courants poétiques et picturaux traditionnels et se retrouve sujet et questions des grands films d’animations des studios Ghibli (Princesse Mononoké, Pompoko, Mon voisin Totoro… de Myazaki ou Takahata). Il aura sans doute fallu aussi des Joseph Kessel et des John Boorman pour donner naissance en Angleterre aux grands mouvements végétariens ou anti-spécistes qui sont souvent l’assise d’autres mouvements écologistes plus radicaux et des Joseph Conrad afin que les Londoniens pensent la mer et le vent comme sources d’énergie infinies et acceptent un vaste parc éolien off-shore en face de leur ville. L’absence de la nature comme domaine symbolisé et Grand Objet vécu est traduite – et sur-compensée – depuis des siècles en France par un excès d’aménagement du territoire républicain au détriment d’un véritable ménagement des territoires. La misère de l’écologie politique est un effet du ministère de la politique républicaine. Dans le cadre post-jacobin, la France centralisée construit la représentation du pouvoir et de son domaine d’extension, la représentation quadrillée des terresutiles-pour-l’homme, la représentation « humaniste » des terres. La décentralisation n’y changera rien si elle ne fait que disséminer cette représentation. Autant la nature est laissée non construite, autant le territoire de la République Irradiante est hyper-construit – pensons ici au nucléaire. L’idée même qu’il soit nécessaire de ménager des espaces vitaux non pas pour en faire des parcs d’attraction ou des musées mais pour faire en sorte d’augmenter et de diversifier les formes de vie – pensons ici à l’écosophie d’Arne Naess, totalement inconnue en France – n’a pour les Français aucun sens. Au lieu du ménagement et du soin, on aura de plus en plus le management que nous promettent les futurs « Grenelle » dans lesquels les associations dites écologistes vont diluer leurs rapports d’expertise et risquent de se ridiculiser.

Conscience jetable

Cet avilissement présent dans les « Grenelles de l’écologie » nous permet de remonter à la surface de notre présent. Dans la mesure où l’on ne ménage aucune place narrative et représentative à la nature comme Artefact, dans la mesure où il n’y a aucune éducation esthétique aux non-humains et à ce qui ne correspond pas à ce que nous sommes et voulons, il n’est à attendre aucune politique transformatrice possible, au mieux une gestion (ou une digestion préventive de toute transformation réelle possible : c’est la « fonction-Grenelle », en 1968 comme aujourd’hui). La seule chose qui pourra fonctionner en France, c’est la norme : qu’elle vienne de l’Etat ou des candidats apolitiques-de-droite tel Hulot (1). Hulot n’a pas fait perdre des voix à des Verts qui ne les auraient pas eues, il surfe sur la vague de néant de l’écologie politique en demandant de signer des contrats ayant pour fonction de provoquer des attitudes-normales-que-tout-le-monde-devrait-avoir, des conduites ayant pour finalité d’être automatiques : parvenir à fermer son robinet pour ne plus y penser. Car l’écologie en France a pour but d’oublier la nature qui ne se présente, sous la forme de catastrophes (canicules et tempêtes), que comme empêcheuse de consommer en rond. Il faut en effet distinguer une conduite normative, qui s’apprend à coups de radars, de bons points et de gains en écotaxes, d’une pratique subjectivée que l’on fait parce qu’elle incarne une position (morale, éthique) – et la confrontation avec ceux qui en refusent la guise se nomme politique. Quand nous parlons de pratique « subjectivée », nous ne parlons pas seulement de prise de conscience, nous parlons de son inscription dans le temps, d’une conscience « durable » – qu’on pourra soutenir dans la durée. On ne pourra l’obtenir que par une véritable éducation esthétique, qui rend sensibles les individus non seulement aux dommages que pointent les militants de l’écologie, mais aussi aux formes de vie qui sont atteintes. Il faut en effet distinguer entre une sensibilité aux catastrophes et aux « risques » que nos sociétés font peser sur nos existences, et une sensibilité à ce qui est touché par ces risques, une connaissance de nos corps, du corps des autres formes de vie et des espaces de relations dans lesquels sont plongés ces corps, des éco-systèmes matériels, informationnels et « spiituels » dans lesquels toutes les formes de vie, humaines et non-humaines, sont embarquées. Si cette sensibilité n’est pas lentement et profondément formée, alors la peur des catastrophes ne donnera pas des voix aux Verts mais à n’importe quel candidat sécuritaire qui sera capable de recycler des affects angoissés. En cas de crise écologique majeure, les électeurs iront voir les candidats qui les sécurisent dans l’instant, non ceux qui ont compris à quel point la subjectivation de l’écologie politique exige une transformation radicale de nos sociétés.

Approfondir une spécificité

On le voit, la mission d’un parti politique comme celui des Verts est immense ; trop immense dira-t-on. Mais alors, il faudrait savoir : on ne peut pas proposer comme slogan une « révolution écologique » et se payer de mots. Ou c’est une révolution, ou c’est donner raison à Hulot en laissant imaginer que tout le monde peut entrer dans la dynamique écologique sans actes politiques. Or les Verts n’ont pas su jusqu’à présent créer une organisation capable de traduire en actes, en images, en récits des discours techniquement experts. Voulant prouver qu’ils étaient comme les autres partis, faisant de nombreux compromis politiques en local, démultipliant des commissions de réflexion sur des sujets autres que l’écologie, les Verts ont fini par se révéler incapables de promouvoir une pensée spécifique. Cette absence de spécificité les a empêchés de conduire les situations politiques locales vers des crises, des dissensus, des oppositions par lesquelles toute identité se construit. Il ne s’agit pas d’en appeler au refus de tout compromis, ni d’oublier ce qu’est une organisation incluse dans le jeu de la représentation politique, il s’agit de dire que les Verts pouvaient y représenter des luttes, et que c’est dans ces représentations de combats que se créeront des ralliements. En voulant « faire comme tout le monde » tout en appelant à la « révolution », les Verts ont produit leur évaporation. Laquelle d’ailleurs s’est amorcée bien avant la campagne électorale (autre campagne sans nature), lorsque la base militante ne voyait les élus Verts qu’au moment de la photographie lors de manifestations importantes, mais rarement lors des débats concernant les grands sujets environnementaux. Comment construire un récit spécifique et comment se démarquer, lorsque, par exemple, en 2005 aucune commission de travail des Verts du Rhône ne concernait une question écologique ! C’est sans doute pourquoi les écologistes de la « prise de conscience » récente ont dilué leurs votes, et comment il était aisé pour d’autres partis de faire une récupération bon marché – il est intéressant de noter le nombre de logos de petites formations telles que Cap 21, Génération Écologie… qui sont apparus sur les affiches des candidats MoDem aux législatives de 2007, et ce en quelques semaines. On l’aura compris : la misère de l’écologie politique est inhérente à la société française. Pour l’instant, les Verts n’ont pas su trouver les moyens de traiter cette misère. Deux solutions semblent se profiler pour ce parti : ou bien s’installer encore d’avantage dans une représentation politique sans singularité et devenir encore plus comme tout le monde, ou bien approfondir cette singularité en proposant, au-delà d’un projet de société, un projet de civilisation combatif que les élus seront capables de supporter. Si la misère de l’écologie politique est bien une conséquence de la misère de l’écologie esthétique, c’est une politique des affects constructifs, des images désirables et des récits porteurs d’expériences nouvelles qu’il faut désormais élaborer.

(1) Edgar Morin avait senti le problème, lors d’un entretien avec Hulot, en considérant que le « pacte écologique » de ce dernier devrait être « complété » par un « pacte politique » (L’An I de l’ère écologique, 2007, Taillandier, p.112). Pour le côté apolitique-de-droite de Hulot, citons-le dans le texte : « l’impératif écologique nous donne une occasion inespérée de nous rassembler. L’heure de la réconciliation a sonné » (ibidem, p.109). On voit désormais avec qui il s’agit pour lui de se (ré)concilier.

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