Renouveau de l’écologie politique : la décroissance en débat

mediapart.fr, Stéphane Lavignotte, le 20 février 2010

Renouveau de l’écologie politique: la décroissance en débat

Pasteur écolo-libertaire, Stéphane Lavignotte présente son livre La décroissance est-elle souhaitable?, un des quatre premiers titres de la collection «Petite Encyclopédie Critique» des éditions Textuel

La thématique de la décroissance a fait florès, des débats entre écologistes, aux échanges avec la gauche de la gauche, jusqu’aux pages de la grande presse. Mais rarement un débat – hormis celui sur l’islam ! – aura été aussi confus. Il me semblait important de commencer par clarifier le débat, en présentant les thèmes de la décroissance, puis étudier la justesse des critiques qui leur étaient adressées, avant d’avancer des éléments plus personnels notamment en terme de stratégie politique et d’éthique.

Vitalité intellectuelle des objecteurs de croissance

Un des intérêts – et pas des moindres – du courant de la décroissance est de donner une seconde jeunesse à l’écologie politique. D’abord parce qu’il reprend les thèmes de l’écologie au moment de sa naissance, tels que René Dumont, Jacques Ellul, Ivan Illich ou André Gorz les ont développés à partir du début des années 1970 : une mise en cause des dogmes de la croissance et du bonheur par la consommation, leurs conséquences pour la planète, la critique de la technique… Ensuite parce qu’il redonne un ton radical à l’écologie après trente cinq ans de participation de ce courant au débat politique et un certain assagissement : la relative institutionnalisation des Verts et des grandes associations écologistes, « le développement durable » comme nouveau consensus (au moins apparent), la naissance du mythe de « la croissance verte »… Des auteurs comme Paul Ariès, Vincent Cheynet, Bruno Clémentin, Serge Latouche sont apparus dans le débat à travers leur critique de ces évolutions. Ils démontrent combien le « développement durable » est une contradiction dans les termes, un oxymore selon Serge Latouche. Par exemple en raison de l’effet rebond : chaque voiture pollue moins – ce qu’on appelle « l’éco-efficience » – mais comme il en y a de plus en plus, au total, le secteur automobile pollue plus… Cette logique de polluer moins pour polluer plus longtemps est dénoncée. Mais la polémique ne se tourne pas uniquement sur la « droite » de l’écologie, elle critique aussi sa gauche altermondialiste : est-ce seulement la croissance qui doit être mise en cause ou toute logique de développement ? Les débats sont vifs notamment avec l’association ATTAC.

Cette approche décapante a d’abord cela de souhaitable qu’elle oblige non seulement l’écologie a se poser la question de sa radicalité, mais à la gauche – notamment radicale – à se poser la question de l’écologie au delà de la seule dénonciation des conséquences de la logique de profit sur la planète. Ce n’est pas seulement la question de la propriété des moyens de production qui doit être posée, mais celle de la croissance des forces productives : pas seulement qui contrôle les usines, mais quelles machines pour quelle production ?

Apports de l’écosocialisme

Cette mise en cause oblige la gauche radicale à accorder plus d’attention au courant de l’écosocialisme qui en son sein tente depuis des années de faire entendre ces problématiques et apporte au débat des éléments nouveaux. Ainsi en est-il de la question de l’élargissement de l’analyse des contradictions principales du capitalisme : de l’analyse (jadis privilégiée) de la contradiction capital/travail à celle des contradictions capital/nature, capital/conditions de travail, capital/individualité etc., c’est-à-dire renvoyant plus globalement à la contradiction entre forces productives et conditions de production. Autre problématique : comment faire primer la valeur d’usage (l’utilité) sur la valeur d’échange (le commerce) ?

L’approche écosocialiste pointe également l’insuffisante prise en compte de la divergence des intérêts de classe par les objecteurs de croissance. Certes, il est faux d’accuser les partisans de la décroissance, comme le font  certains, de ne pas prendre en compte les inégalités : une de leurs propositions phare est par exemple la mise en place d’un Revenu maximal autorisé et Paul Ariès dénonce « le capitalisme vert » comme faisant des pauvres la variable d’ajustement. En effet, si la crise climatique touche tout le monde, elle ne le fait pas de la même manière qu’on soit pauvre ou riche, et les réponses à apporter à la crise ne sont ni au-dessus des clivages sociaux, ni des intérêts divergents entre le capital d’un côté, la majorité de la population de l’autre. Les choix en matière d’environnement sont à évaluer quant à leur efficacité dans la protection de la planète, mais aussi  du point de vue de savoir quels intérêts ils favorisent ou défavorisent. C’est pourquoi j’insiste sur la nécessité de mettre en avant ce que j’ai appelé un « intérêt écologique de classe ». Ce dernier est celui de la majorité de la population : il peut être le ciment non seulement de majorités électorales mais le moteur d’un engagement du plus grand nombre, pour ses propres intérêts et, dans le même temps, pour ceux de la planète. La plupart des auteurs défendant la décroissance semblent pour leur part ne pas désigner de« base de classe » à leur engagement, ainsi Serge Latouche dans « le pari pour la décroissance » reprend Castoriadis estimant qu’il est devenu faux dans la société moderne de désigner des forces sociales précises pour porter le changement.

Quelle stratégie sociale et politique pour les écologistes ?

Avec ce dernier point est posée la question de la stratégie non seulement pour les objecteurs de croissance mais pour une prise en compte des questions d’écologie par les gauches. Les objecteurs de croissance se divisent sur la stratégie. Des auteurs comme Serge Latouche ou Jean-Claude Besson Girard mettent en avant les changements dans la société, les pratiques minoritaires de terrain et leur capacité à entraîner l’ensemble de la société dans un cercle vertueux. D’autres comme Paul Ariès ou Vincent Cheynet se méfient des pratiques minoritaires et de leur risque de se transformer en « robinsonnade », reprenant le terme de Marx à propos des expériences du socialisme utopique. Ils privilégient la stratégie classique du débat publique, de la participation aux élections, de la planification, etc.

 Des acteurs politiques mettant en avant l’« intérêt écologique de classe » sont-ils suffisants pour faire avancer les questions d’écologie ? La majorité de la population perçoit-elle son intérêt en la matière en fonction de la conception qu’elle a du bien-être : par exemple, posséder toujours plus de biens matériels ou de l’air plus pur ? Se transporter plus vite ou rencontrer plus de gens ? Quels acteurs pour opérer ces changements culturels ? Pour contribuer à ce débat, j’ai voulu mettre en avant des ressources trop souvent mises de côté par le mouvement écologiste. La pensée de Félix Guattari sur les « révolutions moléculaires », qui se passent dans les marges et les subjectivités minoritaires, et la réflexion de Serge Moscovici sur les minorités actives. Ce dernier a montré comment au cours de l’histoire, dans les périodes de flou des valeurs d’un groupe majoritaire, l’action des minorités actives, et notamment le développement de leurs expérimentations, avait la capacité de changer ces valeurs.

Interrogations pour le XXIème siècle

Puisant dans mon travail de théologie et de philosophie, dans les pensées de Gilles Deleuze, Georges Canguilhem, Olivier Abel ou Paul Ricœur, dans un débat avec Paul Ariés et Vincent Cheynet sur leur conception des normes et leur approche anthropologique, j’invite à réfléchir sur les moyens de créer ou de soutenir  la création de nouvelles habitudes, individuelles et collectives, de nouvelles façons de sentir et de se sentir qui permettraient de changer nos modes de vie. Quels dispositifs quotidiens – que j’ai appelés des « institutions » en référence à David Hume qui opposait leur dimension inventive au caractère contraignant de la loi – pour permettre ces prises d’habitudes ? Pour interpréter le monde plutôt que le transformer ? Pour dire notre gratitude à ce qui nous est déjà donné plutôt que nous lancer sans arrêt de nouveaux accaparements ?

Comme beaucoup d’observateurs et de militants, je suis parfois découragé à voir l’écologie politique éclatée entre une si grande diversité d’acteurs. Je me suis interrogé pour savoir si plutôt qu’une illusoire unification, il ne fallait pas insister sur la nécessité d’une composition : comment des acteurs différents pouvaient jouer des rôles complémentaires, ce qui n’excluait pas le caractère positif d’une concurrence ou de conflits entre eux ? Les acteurs qui défendent l’intérêt écologique de classe de la majorité ne sont-ils pas nécessairement différents de ceux qui veulent mettre en cause la conception du bien-être de la majorité et qui doivent pour cela rentrer en conflit avec cette majorité ? S’il y a nécessité d’acteurs radicaux, ne faut-il pas d’autres acteurs en situation de passer des compromis ? Si la qualité des compromis dépend de la pression des premiers sur les seconds, la capacité des premiers à persévérer dans la radicalité n’est-elle pas favorisée par le sentiment qu’ils obtiennent des résultats dans l’action des seconds ?

Stéphane Lavignotte est l’auteur de La décroissance est-elle souhaitable ? (éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 144 pages, 9,90 euros, février 2009). Il est pasteur et théologien. Il est un des fondateurs de Vélorution et de la revue Ecorev’, ancien responsable des jeunes Verts, aujourd’hui non encarté.

Pour faire venir l’auteur pour un débat (dans une librairie, un cadre militant ou autre), contacter Eve Bourgois aux éditions Textuel <eve.bourgois@editionstextuel.com>.

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