Nicholas Stern : « J’ai sous-estimé les dangers du réchauffement »

lemonde.fr, Propos recueillis par Laurence Caramel, le 12 février 2010

Nicholas Stern : « J’ai sous-estimé les dangers du réchauffement »

A l’écouter, il ne serait qu’un modeste professeur de la London School of Economics. Mais son emploi du temps trahit une activité qui est loin de se limiter à l’enseignement. Sillonnant le monde pour prodiguer ses conseils, Nicholas Stern, 63 ans, est un des hommes les plus écoutés des gouvernants depuis la parution, en 2006, de son rapport sur l’économie du changement climatique. Huit semaines après la Conférence de Copenhague sur le climat, l’économiste britannique fait part de son indignation sur la tourmente que traverse le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) et revient sur ses propres prédictions.

Les erreurs commises par le GIEC remettent-elles en cause sa crédibilité ?

C’est bien sûr un problème pour son image. Les erreurs relevées dans son quatrième rapport publié en 2007, et qui concernent avant tout la prédiction de fonte des glaciers himalayens, n’auraient pas dû être commises, mais cela ne remet pas en cause son diagnostic global. Le socle scientifique sur lequel le GIEC s’appuie pour nous dire que la planète risque de connaître un réchauffement des températures sans précédent dans l’histoire de l’humanité demeure solide.

Il est inévitable que des erreurs se glissent dans un ouvrage de plusieurs milliers de pages. D’autres seront certainement relevées. Les scientifiques doivent les corriger. Mais pour ébranler le scénario central du GIEC, il faudrait pouvoir démontrer qu’il a peu de chance de se réaliser. Personne aujourd’hui n’est capable de faire cette démonstration. Aucune étude ne nous donne la moindre raison de le penser. Absolument aucune. Si nous agissons comme si la science avait raison et que, in fine, les risques s’avèrent moins importants, ce sera de toute façon une bonne chose : nous aurons découvert de nombreuses technologies utiles, nous aurons un monde plus propre, nous aurons sécurisé nos approvisionnements énergétiques.

En revanche, si nous agissons comme si la science se trompait, nous nous serons mis dans une position dangereuse dont nous serons peut-être incapables de sortir. Les sceptiques ont le droit de s’exprimer et de débattre mais pas celui d’avoir des arguments mal fondés et confus.

Pensez-vous qu’il y a une volonté de déstabilisation du GIEC dont certains gouvernements pourraient être à l’origine ?

La campagne contre le GIEC est très forte et elle semble en effet organisée même si je n’ai aucune information particulière pour étayer cette idée. Cette campagne cherche surtout à discréditer et évite le débat sur le fond. Pour dire les choses clairement, cette campagne est assez sale. Je ne suis pas en train de dire que les critiques doivent être ignorées. Tout travail scientifique doit faire l’objet d’une vérification. Les scientifiques doivent avoir un comportement irréprochable, le réchauffement climatique n’est pas un petit problème.

Votre travail fait l’objet de fortes critiques. On vous accuse de retenir des hypothèses qui conduisent à une vision très sombre de l’avenir. Quatre ans après la parution de votre rapport, pensez-vous toujours avoir bien posé le problème ?

Avec le recul, je pense que j’ai sous-estimé le danger. J’ai été probablement trop prudent, trop optimiste. Les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté plus vite que ce que nous avions supposé, la capacité d’absorption de la planète semble être plus faible, et les effets du réchauffement se font sentir plus vite. Je pense à présent que nous devrions chercher à stabiliser la concentration des gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère entre 450 et 500 parties par million (ppm), et non entre 450 et 550 ppm comme le rapport le proposait. Cela ferait augmenter le coût des politiques nécessaires pour atteindre cet objectif de 1 % à 2 % de la richesse mondiale par an. Mais cela resterait bien inférieur à ce qui nous attend si nous ne faisons rien maintenant.

Quelles sont les lacunes du travail scientifique qu’il faudrait en priorité combler ?

Nous devons maintenant essayer d’évaluer de façon plus précise les impacts locaux du changement climatique. Car nous allons devoir nous adapter. Même si nous agissons vigoureusement pour réduire les émissions de GES, une hausse moyenne des températures proche de 2 °C semble inévitable. Cela va entraîner des bouleversements considérables.

Le discours de l’urgence que vous tenez depuis des années n’a pas porté ses fruits à Copenhague. Est-ce un échec personnel ?

Nous sommes arrivés à Copenhague avec une compréhension du problème climatique comme jamais il n’y en avait eu auparavant. On aurait dû aboutir à un meilleur résultat. En même temps, il ne faut pas oublier que le climat est un sujet politique encore jeune. Nous avons obtenu l’accord de pays qui ne s’étaient jamais engagés. C’est insuffisant mais c’est un progrès. L’accord de Copenhague est un point de départ, il aurait pu être meilleur si les hommes politiques avaient été plus intelligents. Nous devons maintenant aller plus loin.

Qu’allez-vous faire ?

Je vais continuer. Je travaille avec de nombreux gouvernements. Il est encourageant de voir que la mobilisation politique reste forte après Copenhague. Il y a des problèmes difficiles à résoudre mais je pense que nous pouvons faire des progrès. Je suis un optimiste réaliste. Il faut travailler avec le monde tel qu’il est et essayer de le changer. C’est la seule option.

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