Patrick Viveret : Etre heureux, une question politique

liberation.fr, Patrick Viveret, le 29 janvier 2010

Etre heureux, une question politique

Retour sur la perception du bonheur – public ou privé – dans nos sociétés.

Peut-on organiser, comme le fera Libération à Rennes, en mars, un forum civique sur le bonheur après une tragédie comme celle qui vient de meurtrir Haïti ? Paradoxalement, la réponse est plus facilement positive après une catastrophe naturelle qu’après l’une de ces innombrables tragédies provoquées par la maltraitance interhumaine. Car, dans le second cas, pèse le soupçon que c’est précisément une certaine vision d’une politique ou d’une idéologie du bonheur qui aurait engendré un enfer, au départ pavé d’excellentes intentions. Dans le cas de la catastrophe naturelle, en revanche, les pires ennemis des secours et de la reconstruction sont le cynisme et le désespoir. Et la renaissance de la force de vie qu’exprime la solidarité et l’espérance n’est possible que si la motivation ultime des êtres humains, celle d’être ou de devenir heureux, est présente.

«Tout homme veut être heureux, disait Pascal, y compris celui qui va se pendre» : on ne saurait mieux résumer, jusque dans le paradoxe ultime, cette aspiration radicale plus présente encore au cœur de la tragédie que de la grisaille quotidienne. Certes, cette aspiration au bonheur ne peut se réduire, comme le mot français risque de le laisser supposer, à la bonne chance et à son double, le malheur comme malchance. Elle suppose une liberté possible et elle est mieux traduite dans d’autres langues, comme en espagnol par la felicidad, l’aspiration à la joie de vivre. Ou, si l’on veut jouer sur la sonorité du mot français, sur l’art de vivre à la «bonne heure», c’est-à-dire une qualité de présence et d’intensité de vie.

La main invisible

Même avec cette précision sémantique, il nous faut pourtant répondre à l’objection de la contreproductivité du bonheur comme question collective et publique. Cette objection est d’autant plus forte qu’elle vient de deux côtés, souvent antagonistes. Elle est économique, d’inspiration libérale, et souvent exprimée à droite d’une part. Mais elle est aussi politique, d’inspiration démocratique, et souvent formulée à gauche d’autre part.

La première objection est au cœur de l’anthropologie sous-jacente au libéralisme économique. C’est elle qu’exprime le plus radicalement Bernard de Mandeville dans la formule célèbre qui servira de point d’appui à Adam Smith : il n’est nul besoin de s’atteler à la difficulté de construire un bien commun et une bonne société dès lors que «les vices privés forment les vertus publiques».

Comme l’a montré Daniel Cohen, dans son livre la Prospérité du vice, c’est ce postulat anthropologique qui a gouverné le modèle occidental. C’est lui qui sous-tend la main invisible du marché chez Smith. Le problème, mis en évidence par Albert Hirschman dans les Passions et les Intérêts, c’est que la part de vérité de ce postulat suppose une théorie des passions humaines. Quand le libéralisme économique en fait l’économie, et oublie que «l’Homo sapiens demens», comme dirait Edgar Morin, n’est pas réductible à l’Homo economicus, simple individu calculateur rationnel de ses intérêts, il s’engage dans une fausse piste qui, à terme, devient destructrice du lien social. En outre ce modèle ne tient que pour autant qu’il continue de baigner dans des sociétés culturellement chrétiennes, où il est compensé par des normes éthiques qui en limitent les aspects socialement destructeurs. Dès que ce bain culturel chrétien est moins prégnant, les entrepreneurs vertueux du capitalisme, adeptes de l’épargne et de l’investissement, se transforment en hommes d’affaires profiteurs courtiers d’une économie spéculative, qui finit par exploser. Circonstance aggravante mise en lumière ces dernières années : ce modèle est écologiquement insoutenable.

C’est la raison pour laquelle la question du bien-être et du bonheur a fini par faire retour chez les économistes eux-mêmes, et que la commission présidée par Joseph Stiglitz a récemment proposé de donner aux indicateurs de bien-être une place essentielle dans de nouvelles mesures de la richesse.

Le modèle du «toujours plus» – compensant le stress, la course, la compétition permanente, la destruction écologique par la promesse consolatrice vantée par la publicité d’une consommation censée apporter bonheur, beauté, amitié et sérénité – est incapable de se tenir dans des limites écologiques acceptables.

Une cible de choix

Or l’acceptation de celles-ci, la sortie de cette démesure, (l’hybris selon les Grecs) n’est possible, sauf à être imposée autoritairement, que si elle s’appuie parallèlement sur une qualité de mieux-être. La sobriété doit aussi être «heureuse», pour reprendre l’expression suggestive de Pierre Rabhi, faute de quoi nous serions dans la situation d’un toxicomane à qui on propose une cure de sevrage. S’il n’a pas l’espérance du mieux-être, il préférera encore sa dépendance.

Ecologiquement et économiquement la question du bien-être et du bonheur comme enjeu sociétal, et pas seulement personnel, fait donc un retour nécessaire. Mais qu’en est-il politiquement ? C’est là que nous devons affronter la seconde objection, démocratique, qui paraît, au prime abord, plus forte. Après tout c’est le même homme, Saint-Just, qui lancera la phrase : «Le bonheur est une idée neuve en Europe», et sera aussi l’un des acteurs principaux de la Terreur. Et il suffit de voir l’instrumentation du bonheur par le stalinisme et le maoïsme pour se convaincre que l’interrogation est légitime.

Pourtant ce qui forme le dérapage d’une politique du bonheur instrumentée par les faits totalitaires n’est-ce pas justement le fait totalitaire lui-même ? Certes l’intensité émotionnelle qu’exprime l’aspiration au bonheur constitue une cible de choix pour un processus totalitaire. Mais il en est de même pour des aspirations à la liberté, à l’égalité ou à l’amour. Allons-nous renoncer à poser ces questions dans l’espace public sous prétexte que le capitalisme a instrumenté la première valeur, le collectivisme bureaucratique la seconde, et le religieux la troisième. Abandonner ces aspirations au motif de leur instrumentation reviendrait à cautionner un autre totalitarisme, fût-il insidieux, celui qu’exprime la mise en scène publicitaire du bonheur dans les sociétés de marché.

Si risque d’instrumentation autoritaire de valeurs fondamentales il y a, c’est donc la démocratie qui en constitue le meilleur antidote. Mais la démocratie, non réduite à sa forme quantitative de la loi du nombre. Car cette garantie-là est insuffisante face aux dérapages autoritaires ou sectaires, dont le référendum suisse sur l’interdiction de la construction des minarets vient de donner un nouvel exemple. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une mutation qualitative de la démocratie qui se construit par la citoyenneté. Ce qui définit alors la démocratie c’est sa capacité à accepter et à traiter l’altérité. C’est l’art de transformer des ennemis que l’on souhaiterait éradiquer en partenaires-adversaires, avec lesquels le désaccord se construit ; c’est l’espace ou le conflit qui constitue une alternative à la violence.

Fédérateurs d’énergie

C’est dire qu’il ne suffit pas, par des formes participatives, d’étendre le nombre de citoyens concernés. Il faut aussi travailler à la mutation qualitative de la démocratie par l’éducation populaire et citoyenne, par la construction des formes délibératives, par le bon usage des différences et des divergences. C’est de cette qualité dont nous aurons besoin en France, lors des rendez-vous électoraux des mois et des années à venir, pour tirer vers le haut, non seulement la qualité des débats publics, mais aussi celle des personnes qui prétendent exercer des responsabilités de haut niveau.

La qualité démocratique constitue le cœur de l’alternative au phénomène «médiocratique», qui tire vers le bas la démocratie. Nous ne pouvons plus, dans une période historique de plus en plus cruciale pour le devenir de l’humanité, nous payer le luxe d’avoir des mécanismes qui sélectionnent les responsables publics sur leurs défauts plus que sur leurs qualités.

Nous avons besoin de responsables, capables de vision là où le système médiocratique privilégie le court-termisme ; capables de qualité d’écoute là où le système incite à l’autisme ; démontrant des capacités d’ensembliers et de fédérateurs d’énergies plus que d’aspirations à la dominance et d’obsession narcissique. En un mot, capables d’être eux-mêmes suffisamment bien dans leur peau, pour ne pas chercher désespérément dans la toxicomanie du pouvoir ou de l’argent un antidote à leur propre mal-être. Décidément oui, la question du bonheur est bien redevenue éminemment politique.

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