Michel Duchène : « Le vélo est un choix culturel » et colloque Cyclab’ le 4 février à Bordeaux

sudouest.com, Isabelle Castéra, le 18 Janvier 2010

BORDEAUX. Militant de la bicyclette, Michel Duchène décrypte la montée en puissance de ce mode de transport

« Le vélo est un choix culturel »

Le vélo c’est lui. Michel Duchène, adjoint au maire de Bordeaux, pédale pour la bicyclette depuis déjà de longues années. Entre-temps, il a changé plusieurs fois de vélo, mais sans jamais lâcher son guidon. 1989 : il est encore Verts lorsqu’il intègre la municipalité. À cette époque, une conseillère municipale déléguée, Hélène Desplats, défend farouchement l’utilisation de la bicyclette en centre-ville. Et se fait moquer par Chaban et Valade. Elle fonde quand même le Club des villes cyclables au début des années 90.

« En 1995, me voilà chargé de la politique de déplacement urbain, se souvient Michel Duchène. Je milite pour le vélo. Les premières bandes cyclables apparaissent sans personne dessus. À l’époque, faire du vélo apparaît encore comme un signe de pauvreté sociale. »

Les fauchés à vélo sont ceux qui n’ont pas les moyens de se payer une voiture, le garage qui va avec voire les PV du centre-ville saturé. « Les travaux du tram ont fait la différence, poursuit l’adjoint bordelais. En 2001, nous avons acheté 2 000 vélos pour une opération de prêts gratuits. Une première en France. »

Rupture Chaban-Juppé ?

Et voilà qu’apparaissent les premières Caudéranaises à bicyclette. « So chic ». La Maison du vélo est inaugurée à Bordeaux le 1er juin 2003. « Finalement, s’emballe Michel Duchène, la rupture Chaban-Juppé repose sur ce changement culturel, plus que politique. Le vélo est devenu un choix culturel, celui d’une nouvelle ville qui se dégageait de la logique des Trente Glorieuses. On basculait dans le désir d’une cité qui favorisait les déplacements doux. »

Le vélo devient signe extérieur de modernité. « On l’a notabilisé, ajoute même l’élu. Le maire et sa famille en font ! » Après, tout est allé tellement vite. En 2005, le diplôme du cycliste-citoyen débouche sur un Code de la rue. Deux antennes de la Maison du vélo ouvrent, l’une à La Bastide, l’autre à Caudéran, la Ville met à disposition plus de 4 000 vélos, 500 arceaux, quelques kilomètres de pistes et de bandes cyclables. Bordeaux devient la ville de référence du vélo en France. Cocorico. Pourtant, une récente enquête ménages-déplacements réalisée dans l’agglomération bordelaise en 2008-2009 dégage un étrange paradoxe. La voiture est prépondérante dans toutes les zones périphériques de l’agglomération, mais plus on se rapproche du centre, plus la part de la voiture diminue au profit de… la marche à pied.

Et le vélo alors ? 8 % dans l’hyper-centre. Tous modes de déplacements confondus. Pas de quoi se relever la nuit. « Mais si justement, s’indigne Michel Duchène. Dans les autres villes, c’est 2 %. À Bordeaux, c’est une explosion. Il nous reste juste à généraliser la politique urbaine de Bordeaux à l’ensemble de la CUB. Il reste encore du boulot, mais on y vient. »

La Ville a mis en place le double sens cyclable, le tourne à droite aux feux sur 10 sites en expérimentation positive, le permis citoyen du cycliste certes. Mais les comportements de la part des cyclistes, mais surtout des automobilistes, restent insatisfaisants. Au printemps dernier, la police nationale a interpellé plusieurs cyclistes en situation d’infraction au Code de la route, avec garde à vue à la clé et quelques contraventions. L’opération « anti-vélo » très répressive n’a pas forcément réjoui la mairie. « Ce n’est pas la solution, atteste Michel Duchène. Et ça ne suffira pas. »

« Il faut encore plus de pistes cyclables c’est vrai, mais les vélos et les VCUB vont devoir apprendre à cohabiter avec Lire la suite

Edgar Morin : Tout est à repenser

fautedemieux.over-blog.com, Edgar Morin, Propos recueillis par WILLIAM BOURTON dans le Soir du samedi 2 janvier 2010

Le point de vue d’Edgar Morin, philosophe et sociologue.

Tout est à repenser

Pouvez-vous nous dresser un bref état des lieux de la situation actuelle du monde ?

Pour dresser ce diagnostic, il convient de considérer la période qui s’est ouverte en 1989, avec l’implosion de l’Union soviétique et la mondialisation de l’économie libérale. Ce processus d’unification technique et économique du globe s’est accompagné d’énormes dislocations. Ainsi, la guerre de Yougoslavie a montré qu’une nation, qui était presque constituée, a éclaté en fragments, chacun sur une base ethnique et religieuse. On a vu d’autres exemples depuis. L’unification par l’« occidentalisation » a provoqué en réaction des replis sur des racines identitaires.

Par ailleurs, on est entré dans une période d’une telle incertitude que la croyance générale au progrès historique s’est effondrée à l’ouest, à l’est, et au sud. Dès lors que le futur est perdu et que le présent est angoissé, on retourne aux racines, c’est-à-dire au passé. Un passé qui, hier encore semblait un tissu de superstitions et d’erreurs, devient la vérité.

Dans ce climat de dislocation, où se multiplient les haines et les rejets d’autrui, le vaisseau spatial Terre est emporté avec une vélocité extraordinaire par trois moteurs incontrôlés : la science, qui produit des armes de destruction massive et pas uniquement des bienfaits ; la technique, qui permet l’asservissement pas seulement des énergies naturelles mais aussi celui des humains ; et l’économie qui ne recherche que le profit pour le profit. Voilà dans quoi nous sommes en effet emportés.

Alors, que s’est-il passé en 2009 qui pouvait susciter de très grandes espérances ?

L’accession, totalement inattendue quelques mois plus tôt, d’Obama à la présidence de la plus grande puissance du globe. Voici un homme de bonne volonté, un homme qui possède une véritable culture planétaire de par ses origines et de par ses expériences, un homme qui a une conscience claire des problèmes, manifestée dans ses discours… Et qu’est-ce qui s’est passé jusqu’à présent ? Partout l’impuissance. Incapacité d’opérer une pression même minime sur Israël pour stopper la colonisation, incapacité de pouvoir traiter le problème afghan, impuissance au Pakistan, aggravation de la situation en Colombie et au Venezuela, en Amérique latine. Partout, sont apparues les limites à cette action de bonne volonté. Ces limites signifient que le monde est arrivé dans un état régressif. Il y a dix ans, peut-être Obama aurait-il pu réussir. Mais désormais, on voit très bien que son avènement, qui était une chance pour l’humanité, n’a pas produit ses promesses. Non pas par la défaillance d’un homme mais par l’ensemble des conditions dans lesquelles il se trouve enfermé.

Un tableau plutôt sombre…

Nous continuons, à mon avis, la course vers l’abîme. Car les probabilités sont que ce processus va vers des catastrophes multiples. Il ne s’agit plus seulement des menaces de guerres et d’emploi d’armes nucléaires, qui se sont multipliées, mais aussi de la dégradation de la biosphère et du problème du réchauffement climatique, de la crise économique, provisoirement jugulée, mais qui a révélé que cette économie mondiale ne subit aucun contrôle sérieux. De plus, nous n’arrivons pas encore à la prise de conscience du cours catastrophique qui nous permettrait de réagir contre lui.

Pourtant, par rapport à la prise de conscience environnementale, il y a eu le sommet de Copenhague…

Pour la première fois, l’ensemble des nations du globe se sont en effet réunies pour prendre des mesures contre un des périls écologiques majeurs : le réchauffement climatique. Mais, on l’a constaté, la solution est très difficile. Pourquoi ? D’abord parce qu’il faut un consensus d’un très grand nombre de nations. Deuxièmement parce qu’on voit bien que les pays riches et dominants ont tendance à vouloir faire payer une grosse note aux pays en voie de développement, lesquels refusent de se soumettre et demandent aux premiers de faire l’effort eux-mêmes. Prenez la question des énergies. Il est souhaitable que les énergies vertes – solaires, éoliennes, etc. – se répandent en Afrique ou en Asie, mais cela signifierait un don des pays développés que ceux-ci, pour le moment, n’ont pas l’intention d’envisager.

Copenhague a donc traduit une certaine prise de conscience, mais insuffisante. Le grand problème de la conscience, c’est toujours son retard sur l’événement. Il faut un certain temps pour comprendre ce qui s’est passé. Par rapport aux dangers sur la biosphère, l’alerte a été donnée en 1970, avec le rapport Meadows (première étude importante soulignant les dangers écologiques de la croissance économique et démographique, demandé à une équipe du Massachusetts Institute of Technology par le Club de Rome). Entre 1970 et 2010, il y a bien entendu eu le sommet de la Terre de Rio (1992), il y a eu la conférence sur le réchauffement climatique de Kyoto (1997), mais ces rencontres étaient toujours en retard sur la gravité de l’événement. Car en quarante ans, le monde a connu une série de catastrophes écologiques.

Dans ce contexte, la globalisation, qui dans un sens est la pire des choses, pourrait également se révéler la meilleure car, pour la première fois, il y a une interdépendance de tous les êtres humains, une véritable communauté de destin qui peut faire de nous de véritables citoyens de la planète. Mais à condition que l Lire la suite