Serge Latouche : Quel préfixe pour la décroissance ?

journaleuropa.info, Charlotte Loisy, le 7 janvier 2010

Quel préfixe pour la décroissance ?

Serge Latouche, professeur émérite d’économie de l’Université Paris-Sud, est l’un des grands penseurs de la décroissance. Outre des ouvrages comme Justice sans limite ou Petit traité de la décroissance sereine, il participe régulièrement à la revue La décroissance.

Son ouvrage Survivre au développement (Mille et une nuits, 2004) a été qualifié de « bréviaire de la décroissance ». Pourtant l’économiste préfère souvent parler d’« accroissance ». Tout comme l’athéisme, l’accroissance rompt avec une croyance : celle qui voit la croissance non plus comme un moyen, mais comme une fin. La publicité, réel « pousse-au-crime », l’obsolescence programmée des produits et le crédit nous poussent à consommer toujours plus en croyant satisfaire des besoins pourtant fictifs. On nous fait croire que la croissance est synonyme de bien-être d’une société en brandissant les chiffres du PIB (Produit intérieur brut) comme l’indice du bonheur. Or, doit-on considérer les catastrophes naturelles ou les guerres comme porteuses de joie parce qu’elles augmentent le PIB ? Une croissance infinie dans un monde fini, voilà le paradoxe qu’il soulève. Serge Latouche préconise donc un changement de cap radical. Un slogan, plutôt qu’un concept, la décroissance souhaite « décoloniser notre imaginaire ». Il ne s’agit pas d’un impossible retour en arrière, ni d’un accommodement avec le capitalisme, mais d’un dépassement. Sans renoncer à toutes les institutions sociales que l’économie a annexées, il propose de les réenchâsser dans une autre logique.

Refonte idéologique

Ce « cercle vertueux » comme il l’appelle, se décline en huit « r »

Réévaluer les aspects non marchands de la vie humaine, considérer l’amitié ou l’altruisme comme une richesse, pas seulement l’argent.

Reconceptualiser, c’est-à-dire appréhender la réalité autrement. Aujourd’hui la création du besoin et du manque transforme l’abondance en rareté (est-ce pourtant un fait établi ?).

Restructurer, en adaptant l’appareil de production et les rapports sociaux aux nouvelles valeurs adoptées. Par exemple, transformer les usines d’automobiles en usines de cogénération pour produire de l’énergie et de la chaleur.

Redistribuer les richesses entre les pays du Nord et du Sud et à l’intérieur même des sociétés. Non pas en donnant plus, mais en prélevant moins.

Relocaliser les productions.

Réduire la consommation, le temps de travail, le tourisme. Les gains de temps permettraient de développer la vie citoyenne, le temps consacré à la culture, à la détente. Une étude a montré que sur 1 000 euros d’un forfait voyage, seuls 200 euros revenaient au pays hôte. Et enfin,

Réutiliser et recycler, comme le tissus en fibre de nylon. Le but étant d’acquérir une autonomie, une soumission non servile à la loi qu’on s’est donnée.

D’où l’importance de la convivialité entre les membres d’une même société.

Ses théories accordent une place importante au local, à l’auto-organisation en « bio-régions » et au développement de l’activité de base pour chacune d’entre elles. Le réseau international des slow cities illustre bien sa vision. Actuellement, une vingtaine de villes labellisées s’engagent à suivre les 70 recommandations de leur manifeste, dont le développement des commerces de proximité, une réduction des consommations d’énergie, le développement d’une véritable démocratie participative… Les municipalités pourraient donc d’ores et déjà refuser les OGM, construire des espaces verts et des pistes cyclables plus importantes. L’OMC (Organisation mondiale du commerce) deviendrait l’OML : l’Organisation mondiale pour la localisation. Il n’en oublie pas pour autant les pays du Sud : « La décroissance des pays du Nord est une condition pour la construction de toute alternative au Sud ». Il leur faut rompre avec la dépendance culturelle et économique vis-à-vis du Nord et renouer avec les savoirs-faire et techniques traditionnels.

L’utopie concrète

C’est quasiment un programme électoral que propose Serge Latouche. Une « utopie concrète », puisqu’elle réfléchit à une mise en application. Ce programme comprend la réduction de notre empreinte écologique, autrement dit la quantité d’espace bioproductif dont nous avons besoin pour vivre, nous vêtir, nous nourrir… Si toute l’humanité vivait comme les Français, il nous faudrait non pas une, mais trois planètes. Son bréviaire à lui, c’est «  Faire plus avec moins ». La recherche scientifique et technique serait réorientée vers la chimie verte ou la médecine environnementale. Des écotaxes seraient mises en place sur les transports, les déchets nucléaires, les firmes transnationales et les transactions de bourse et de change. L’agriculture paysanne serait restaurée, en stoppant l’utilisation des pesticides. Les gains de productivité seraient transformés en réduction de temps de travail et en création d’emplois. En France, la productivité horaire a été multipliée par 30 et l’emploi par 1,75, alors que la durée individuelle du travail a été divisée par 2. Un impôt sur la fortune s’instaurerait à échelle mondiale afin d’éradiquer les paradis fiscaux. Les machines seraient taxées, les hommes détaxés et les publicités pénalisées. Les dysfonctionnements seraient ainsi mis à la charge des agents qui en sont responsables.

Conscient que ces propositions ne sont pas immédiatement transposables, il espère que le débat suscité par la décroissance amène une révolution culturelle apte à créer les conditions nécessaires à la mise en place d’une société décroissante. Il considère qu’une catastrophe qui ne va pas jusqu’à éradiquer l’humanité mais la fait réfléchir peut être considérée comme « pédagogique ». Néanmoins, il pointe du doigt le danger réel d’un éco-fascisme qui prendrait prétexte de l’urgence environnementale pour restreindre les libertés. Son but est au contraire d’instaurer une « démocratie écologique ».

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