Revue : Un nouvel Esprit écolo ?

ecolosphere.net, Philippe Colomb, le 24 décembre 2009

Un nouvel Esprit écolo ?

Laboratoire d’un certain modernisme progressiste, la revue Esprit découvre à l’occasion de Copenhague que l’écologie politique est l’avenir de la gauche. Une prise de conscience salutaire qui ouvre des chantiers prometteurs et dont on aurait tort de négliger l’importance.

Dossier « Retour sur Terre, retour à nos limites », Esprit décembre 2009, avec des articles de Nicolas Bouleau, Dominique Bourg, François Chérèque, Daniel Cohn-Bendit, Albert Levy, Olivier Mongin, Marc-Olivier Padis, Joël Roman, Edwin Zaccai.

Esprit, « Retour sur Terre, retour à nos limites »

Sommaire du numéro de décembre 2009 (sur le site de la revue).

Si l’on parle ici de ce dossier de la revue Esprit, c’est moins pour ce qu’il pourrait apporter sur le fond aux lecteurs et aux lectrices d’ecolosphere.net que pour ce que signifie une telle publication aujourd’hui. Depuis plusieurs décennies, en effet, Esprit est un lieu essentiel d’élaboration théorique pour la « gauche moderniste ». Antitotalitarisme et autogestion dans les années 70, deuxième gauche dans les années 80, acceptation de l’économie de marché dans les années 90 : cette revue a contribué à façonner la pensée « progressiste » et a toujours revendiqué un rôle actif d’influence des responsables politiques.

Aussi, quand Esprit, qui ne s’est pas beaucoup préoccupé d’écologie politique ces dernières années, consacre son dossier mensuel à ce thème, on est tenté d’y voir un signe important en terme d’évolution socio-politique et de regarder son contenu de plus près.

Articuler en trois parties (« la fin du modèle productiviste », « le déphasage de la gauche » et « la mondialisation freinée par le bas »), ce dossier frappe d’abord par la vigueur de son positionnement. Pas de green washing, pas de croissance verte ou de fascination pour les green tech, une critique franche des mécanismes économiques soi-disant vertueux : dès son article introductif, Marc-Olivier Padis dénonce les « fausses pistes de la croissance », et souligne que « contre la perspective d’un emballement ou d’un effondrement, il convient de se demander comment freiner la mondialisation par le bas, c’est-à-dire maintenir le jeu des échanges mondiaux tout en retrouvant le sens des limites ». Si la revue ne se revendique pas de la décroissance (bien que, pour la première fois en quatre ans, elle ait récemment signalé la parution du dernier numéro de la revue Entropia), ce dossier insiste néanmoins sur la nécessaire limitation de l’emprise humaine sur les biens naturels et négocie la sortie de l’imaginaire productiviste et consumériste.

Du point de vue qui nous intéresse ici, deux articles sont particulièrement intéressants. Tout d’abord, le double entretien avec Daniel Cohn-Bendit et François Chérèque. En soumettant l’euro-député et le secrétaire général à la même série de questions, on voit bien comment la revue tente de lancer un pont entre son histoire (la CFDT, dont elle a été très proche) et l’avenir qu’elle est en train de se choisir. Les divergences entre les réponses soulignent, évidemment, le chemin qu’il reste à parcourir pour pleinement articuler le discours de défense des droits des salarié-e-s et celui de la protection de l’environnement, mais ce double entretien permet aussi de tracer des pistes de convergences et de préciser les points de tension à travailler.

Mais pour nous, c’est évidemment l’article de Joël Roman qui retiendra le plus l’attention puisque, dès son titre, « L’environnement, un défi pour la gauche », il marque une forte intention programmatique. Présenté aussi comme un « inventaire des chantiers à ouvrir », ce texte inscrit dans l’histoire de la gauche l’émergence de questions écologiques : elles font suite à l’affaiblissement de la synthèse du social et du politique réalisée par Jaurès, affaiblissement lié aux trois « fractures » qu’ont été pour la gauche les luttes de décolonisation dans les années 1960, les mutations du salariat dans les années 1970 et les nouvelles formes d’exclusion sociale dans les années 1980. Pour Roman, « la synthèse jaurésienne est à refaire, de fond en comble, en tenant compte du fait que la question sociale et la question politique se posent à nouveau frais, et que s’y ajoute la question écologique et environnementale ». Car « ces trois questions prennent à rebours les habitudes de pensée traditionnelles de la gauche, en éclatant son cadre d’action qui était classiquement la nation […], en modifiant le rythme de son action, qui ne peut plus se situer sur un axe temporel aimanté par un avenir de progrès […], et enfin en modifiant les ressorts de l’action, qui sont tout autant la volonté individuelle de vivre autrement dès aujourd’hui, que l’insertion dans les mouvements collectifs à géométrie de plus en plus variable ».

Évidemment, toutes ces considérations ne paraîtront pas très originales ou nouvelles au lecteur familier ou à la lectrice familière de l’écologie politique. Et Roman le reconnait en soulignant que de nombreux éléments nécessaires à la reconstruction idéologique de la gauche qu’il appelle de ses vœux sont « déjà disponibles ». Mais, encore une fois, ce qui nous paraît ici signifiant est la publication d’un tel programme dans la revue Esprit, la revue qui a notamment soutenu la réforme des retraites de 1995 et accompagné la conversion de la gauche à l’économie de marché. Que cette même revue puisse maintenant écrire, à propos des négociations de Copenhague, que « la rationalité économique tétanise l’intelligence des acteurs » et que « placer a priori la discussion climatique internationale dans le cadre économique standard de négociations commerciales […] est une option dont les conséquences peuvent être extrêmes » montre, s’il était encore nécessaire, que les lignes sont en train de bouger, que des verrous idéologiques sont en train de sauter et qu’une importante dynamique en faveur d’une authentique écologie politique est en train de se mettre en œuvre.

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