TCHAT avec Pierre Rabhi : Notre modèle de société va déboucher sur un dépôt de bilan planétaire»

liberation.fr, Pierre Rabhi, le 7 décembre 2009

«Notre modèle de société va déboucher sur un dépôt de bilan planétaire»

La conférence sur le climat sera-t-elle à la hauteur des enjeux? Le philosophe et agronome Pierre Rabhi, pionnier de l’écologie, n’y croit pas et propose des solutions pour protéger la planète. Il a répondu à vos questions.

Vrille. La crise économique pourrait-elle avoir un effet positif sur la crise climatique ?

Je crois que c’est abusif de donner le joli nom d’«économie», et incorrect. Ce que nous appelons économie n’est absolument pas de l’économie, puisqu’il s’agit du pillage généralisé de la planète. C’est-à-dire par cette croissance indéfinie sur laquelle nous avons fondé notre mode de gestion des ressources planétaires. Avant toute chose, il faut s’entendre sur ce qu’est l’économie, qui, pour moi, consiste d’abord à répartir équitablement les ressources entre les êtres humains.

Francoise. Cher monsieur Rabhi, mes respects et mon admiration. Voici ma question : comment décroître en France sans créer de chômage ?

Il faut se rendre à l’évidence : notre modèle de société, basé justement sur une vision erronée de la planète, ne pourra certainement pas se poursuivre sans aboutir à une sorte de désastre et de dépôt de bilan planétaire.

La décroissance doit être mise en perspective et graduellement organisée sur les bases d’un vivre ensemble fondé sur ce que j’appelle «la sobriété heureuse», un art de vivre fondé sur la modération. Cela passe, évidemment, par revoir nos comportements. Pour chacun de nous, au quotidien. Il faut aussi militer pour que le politique et l’économique soient révisés sur la base d’une réalité absolue. Nous ne pourrons pas continuer à appliquer le toujours plus sur une réalité planétaire limitée.

boudhinette@yahoo.com. La reforestation peut-elle avoir un impact contre l’effet de serre ?

Oui. Il est connu que la reforestation a des effets bénéfiques sur le climat. Cependant, cette reforestation devrait être précédée d’une réglementation drastique sur la destruction des forêts existantes. Il ne sert à rien de déforester d’un côté, et, de l’autre, prétendre corriger par la reforestation. En gros, cessons d’abord de déforester, et envisageons ensuite l’avenir avec la reforestation.

Kwami12. Pourquoi, selon-vous, la France est-elle aussi en retard par rapport à d’autres pays européens quant à la création de lieux de vie écologiques et solidaires (écovillages, etc.) ?

Je ne connais pas la raison pour laquelle il n’y a pas encore cet esprit ou cette réalité. L’avenir ne pourra pas être au chacun pour soi, ni à une urbanisation extravagante, comme nous en sommes témoins aujourd’hui. La question qui se pose, c’est: qu’allons-nous faire après que notre modèle de société, qui assure la survie des citoyens par des rémunérations et autres moyens, lorsque ce modèle arrivera à ses limites. Il faut absolument une politique nationale qui favorise l’organisation de nouveaux «oasis» en tous lieux par de nouvelles dispositions foncières.

Aze. Quels sont les principaux lobbys écologistes ? Et, à long terme, peuvent-ils équilibrer les pressions politiques avec les lobbys industriels?

J’ai du mal à intégrer cette notion d’un lobby écologiste contre un lobby du pouvoir financier. Je pense que l’écologie ne peut être traitée comme une question subsidiaire. Avec l’écologie, il s’agit des fondements de la vie. Et ces fondements concernent la totalité de l’humanité sans aucune restriction, que l’on soit financier ou que l’on soit quoi que ce soit. Personne ne peut échapper aux défaillances écologiques si elles devaient s’aggraver. La survie collective ne peut souffrir ni d’être ajournée, ni de faire l’objet d’antagonismes.

Goe. Vous dites: «L’économie est le pillage généralisé de la planète». Voyez-vous la taxe carbone comme un moyen de traiter ce problème? Si oui, est-elle suffisamment élevée?

Je pense que le temps n’est pas à s’amuser avec des taxes carbones. Le temps est aux grandes décisions intelligentes qui concernent tous les paramètres qui constituent aujourd’hui la survie de l’espèce humaine et des autres créatures. Mon rêve serait qu’il puisse y avoir des réunions internationales qui traitent de tous les sujets concernant la survie et qui décideraient d’en faire la priorité absolue.

Quand je pense à tous les moyens que l’on consacre à la destruction du monde, aux violences, aux armes et aux guerres, et que nous sommes incapables, par manque d’intelligence, de mettre de l’énergie à faire de notre planète la merveilleuse oasis où il ferait bon vivre pour tout le monde. Je trouve complètement immature de tergiverser sur ces questions. Et je trouve que la question de la taxe carbone est une diversion, comme le système international est doué pour les proposer.

L’Arabe. Est-ce que sans pétrole nous serons mieux au niveau du respect de l’environnement ?
L’énergie pétrole a produit ce qu’on appelle «la civilisation de la combustion énergétique». Pendant des millénaires, l’humanité n’a absolument pas eu besoin de cette énergie. Nous sommes aujourd’hui dans un dilemme, car le manque de cette énergie signifierait l’effondrement de la civilisation moderne. Je crois que l’avenir pourrait se construire sur l’usage modéré et intelligent de cette ressource. L’avenir pourrait aussi avoir recours à tout ce que l’humanité a pu imaginer depuis les origines et qui a fait qu’elle a survécu. Je pense que les valeurs de la tradition et de la modernité pourraient se conjuguer pour un nouveau paradis.

Solidrman. Chacun de nous peut être un «lobby écologiste» en n’achetant plus de pommes de Nouvelle-Zélande, de poires d’Argentine, etc.

L’une des nécessités absolues pour l’avenir, c’est la relocalisation de l’économie et de la production. Il faut que les communautés humaines puissent répondre à leurs besoins par les moyens qu’ils se sont donnés là où ils vivent. La nourriture ne doit pas voyager. Nous ne devons échanger que la rareté. C’est un principe irrévocable si nous ne voulons pas nous retrouver dans des pénuries alimentaires majeures.

Lanki. Je suis souvent horrifié du sectarisme des décroissants et de leur journal, tout en partageant certaines de leurs thèses. L’écologie pourra-t-elle devenir majoritaire si les écolos font une course sans fin à la pureté et à la culpabilisation des écologistes moins radicaux?

J’ai été moi-même victime, en quelque sorte, de cet intégrisme écologique par le fait d’une radicalité qui peut préparer à des dictatures écologiques. Si l’on oublie que l’écologie commence par la transformation de soi, et que l’on reste strictement sur une sorte de dogme et des préceptes absolus, nous n’évoluerons pas. Et le risque de dictature écologique peut menacer l’avenir. L’écologie est, au contraire, l’élévation d’une conscience qui évolue dans la bienveillance et non pas dans la violence.

Raoof. Y a-t-il des modes de gouvernance locaux, régionaux et mondiaux que vous préconisez dans votre approche du «vivre ensemble»?

Il est certain que l’un des éléments de la crise aujourd’hui est la désocialisation. A savoir, être ensemble mais sans être ensemble. La recréation du lien social est le premier élément à reconstituer pour un «vivre ensemble» viable. Je pense que les initiatives locales, quant elles, sont concertées, et qu’elles regroupent des personnes défendant les mêmes valeurs et voulant incarner ces valeurs. Elles constituent la première plateforme à partir de laquelle un modèle peut se multiplier au plan national, voire international.

On pourrait dire qu’aujourd’hui la solitude est l’une des difficultés qu’éprouvent les êtres humains dans les sociétés prospères. Et peut-être faudrait-il s’inspirer de l’organisation des pays dits en développement dans lesquels la solidarité, l’entraide, la réciprocité sont les fondements du «vivre ensemble». La crise nous obligera probablement à aller dans ce sens. C’est un peu ce que j’entends par les «oasis en tous lieux».

Francois. Pourquoi laisse-t-on des politiciens (individus sans compétences intellectuelles écologiques) s’approprier notre avenir, sachant qu’ils n’arrivent pas à tenir leurs «programmes» et leurs engagements. Pourquoi ce débat n’arrive-t-il pas ?

En pays démocratique, on peut dire que le suffrage universel nous permet d’installer les politiciens. Il y a donc une règle très stricte, c’est que nous installons les politiciens que nous méritons. Il est évident, aujourd’hui, qu’il y aurait à repenser la démocratie, car elle est devenue uniquement délégative et n’exprime pas forcément les désirs des citoyens. Des décisions sont prises, parfois très importantes, sans une consultation qui pourrait instaurer un espace dans lequel le citoyen pourrait exprimer ce qu’il veut que soit la nation.

Naomi. Qu’espérez-vous de la conférence de Copenhague ?

Pour être franc, je n’espère rien de sérieux de toutes ces grand-messes internationales, qui resteront impuissantes à changer les choses tant que la finance aura la prépondérance absolue. Aussi bien sur la nature que sur les êtres humains. Tant qu’on n’aura pas aboli cette suprématie, on ne fera que s’y ajuster. Et on ne pourra donc pas évoluer.

Solidrman. Comment passer du discours médiatique actuel, qui dit «sauvons la planète», à un discours plus humaniste : sauvons l’humanité ?

Je dirais que la planète et l’humanité ne sont pas dissociables. L’un de nos slogans en tant que mouvement pour la paix et l’humanisme est «quelle planète laisserons-nous à nos enfants, et quels enfants laisserons-nous à la planète ?». Il faut parvenir à reconnaître que nous dépendons beaucoup plus de la planète qu’elle ne dépend de nous. Elle a vécu tellement d’événements qui auraient pu la faire disparaître que cela nous donne la mesure de la puissance de la vie qui l’anime.

La question est aujourd’hui beaucoup plus de savoir : est-ce que l’espèce humaine ne sera pas éradiquée par la vie à cause de ses nombreuses transgressions et la guerre qu’elle mène contre la planète ? Je conseille à ceux qui sont en interrogation sur le rapport entre l’humanité et la planète de lire «La Planète au pillage», l’ouvrage de Fairfield Osborn paru en 1949 et qui est édité chez Actes Sud. Je le recommande beaucoup parce qu’il permet de faire une rétrospective générale sur l’impact de l’humain sur la planète.

Cake. L’écoterrorisme est-il inévitable ?

Malheureusement, l’écoterrorisme est tout à fait possible, comme je parlais tout à l’heure d’une dictature écologique. Je n’approuve pas cette démarche, mais, pour autant, il ne faut pas se départir d’une indignation. Mais elle doit être constructive. C’est-à-dire que tout écologiste sensible ne peut qu’être blessé par les exactions commises contre la nature. Ma démarche personnelle, c’est que chaque fois, face à l’indignation, on travaille à donner des réponses qui prouvent qu’un autre comportement, qu’une autre créativité en accord avec l’écologie sont possibles. Pour cela, il faut évidemment aboutir à ce que le politique prenne des options qui encouragent les initiatives positives en faveur de l’écologie. Pour éviter l’exaspération, que je peux que comprendre sans l’approuver, qui peut naître en chacun de nous.

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