Entretien avec Antoine Waechter: « Ni droite, ni gauche, une nouvelle pensée globale ! »

« Ni droite, ni gauche, une nouvelle pensée globale ! » (entretien avec Antoine Waechter)

europamaxima.com, Maximilien Malirois, le  22 novembre 2009

Conseiller municipal de Fulleren (Alsace), Antoine Waechter est le président-fondateur du M.E.I. (Mouvement écologiste indépendant). Il a été président de la Commission du développement régional d’aménagement du territoire du Parlement européen en tant que député européen de juillet 1989 à décembre 1991. Candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1988 (3,77 %, soit 1 149 897 voix), il a voulu être candidat à l’élection présidentielle de 2002, mais il n’a pu obtenir que 152 parrainages sur un minimum obligatoire de 500.

Antoine Waechter est l’auteur de plusieurs ouvrages, entre autres : Vosges vivantes, avec Daniel Daske (Éditions S.A.E.P., 1972), Animaux d’Alsace, avec Daniel Daske (Éditions Mars et Mercure, 1974) et Dessine-moi une planète. L’écologie, maintenant ou jamais (Albin Michel, 1990).

L’Esprit européen : Pouvez-vous, Monsieur Waechter, présenter brièvement le Mouvement écologiste indépendant ?

Antoine Waechter : Le Mouvement écologiste indépendant est né d’un éclatement des Verts en 1994, lorsque la Gauche prit le pouvoir au sein de cette organisation. Ses animateurs sont des écologistes historiques, qui ont créé l’écologie politique en France en 1973-74.

Le Mouvement écologiste indépendant défend un écologisme affranchi des pensées libérales et socialistes, avec l’ambition de promouvoir une société capable de privilégier la Vie avant toutes autres considérations.

L’E.E. : Dans votre livre Dessine-moi une planète. L’écologie, maintenant ou jamais, vous écrivez que « les références de la pensée écologiste n’ont aucune parenté avec le socialisme ou avec le libéralisme économique, dont les partisans ont en commun la même foi dans les capacités inépuisables de la planète et dans un progrès technologique salvateur, la même adhésion à un économisme dominant et à une conception matérialiste du bonheur, la même quête de puissance ». La pensée écologiste est-elle la théorie du XXIe siècle ?

A.W. : La pensée écologiste est, en effet, au XXIe siècle ce qu’est la pensée socialiste au XIXe siècle et le libéralisme économique au XXe siècle.

L’E.E. : En quoi votre vision de l’écologie diffère-t-elle de celle des partis Verts européens dont certains participent à l’action gouvernementale ?

A.W. : La majorité des partis Verts est culturellement à Gauche : ce parti réduit l’écologisme à sa dimension environnementale, considère qu’il est plus important de devenir ministre que de convaincre l’opinion publique, privilégie les conflits sociaux au détriment d’une recherche d’adhésion majoritaire de l’opinion, et rêve de construire une troisième Gauche.

Notre priorité est de diffuser une culture (sensibilité) écologiste, de convaincre tous les citoyens, que leur origine soit de Droite ou de Gauche, de donner une traduction politique à cette culture, en privilégiant le vivant et la non violence, en refusant les manichéismes. Notre ambition est de construire une force politique faisant de l’écologisme une pensée politique globale capable de fidéliser un électorat croissant.

L’E.E. : Si on dit que votre conception de l’écologie est « postmoderne », comment réagissez-vous ?

A.W. : L’écologisme est « postmoderne » si l’on identifie le modernisme à la volonté qu’ont manifestée les sociétés industrielles dans la deuxième moitié du XXe siècle de domestiquer la totalité du monde.

L’E.E. : Le militant écologiste que vous êtes est favorable à l’Europe fédérale des peuples et des régions. S’agit-il pour vous d’un moyen de conserver les derniers territoires/pays/terroirs dont vous déplorez la disparition ?

A.W. : Le mouvement irréversible d’intégration dans un système d’échanges mondialisé doit être compensé par un renforcement des pouvoirs locaux, pour que chaque population puisse conserver la maîtrise de son destin et son identité.

L’E.E. : Mais alors quid de la France et des autres États-nations européens ?

A.W. : Ce fédéralisme se dessine comme une poupée gigogne, où s’emboîtent cinq niveaux institutionnels : la commune, la région, la nation, la communauté européenne (pour ce qui nous concerne) et, demain, un organe politique de coopération au niveau mondial.

La subsidiarité est le principe qui règle les relations entre ces différents niveaux.

L’E.E. : Que répondez-vous à ceux qui se demandent  « Pourquoi l’Europe et pour quoi faire »  ?

A.W. : L’Europe est aujourd’hui indispensable pour gérer les ressources transnationales (océan, oiseaux migrateurs, air, fleuves…), apporter une réponse pertinente aux défis comme la dérive climatique ou la persistance des tensions internationales, harmoniser les politiques sociales pour éviter les distorsions de concurrence et les délocalisations d’activités, protéger notre agriculture…

L’E.E. : Dans votre ouvrage, vous citez aussi le penseur fédéraliste Yann Fouéré, auteur du célèbre L’Europe aux cent drapeaux (1968). Cela veut-il dire que l’écologie peut faire bon ménage avec le fédéralisme, voire le régionalisme si l’on se réfère aux écrits de l’écrivain écologiste Bernard Charbonneau (Sauvez nos régions. Écologie et sociétés locales, Sang de la Terre,  1991) ?

A.W. : Un écologiste ne peut être que régionaliste, européen et mondialiste.

L’E.E. : Huit ans après l’adoption du traité de Maastricht, quelques années après la ratification du traité d’Amsterdam et après le calamiteux sommet de Nice, quel bilan faites-vous de la construction européenne ?

A.W. : Seule une Europe politique peut remplir les missions que nous attendons de ce niveau institutionnel. Or l’Europe économique s’affirme alors que l’Europe politique ne progresse guère. Les personnalités capables d’incarner une vision communautaire sans se couper de leur base nationale sont encore trop rares pour qu’émerge une Europe cohérente.

L’E.E. : Quelle doit être la priorité de l’Union européenne : l’approfondissement, c’est-à-dire la réforme de ses institutions, ou bien l’élargissement aux États candidats ?

A.W. : L’Union européenne doit prendre le temps de construire son identité culturelle et politique. Une pause dans l’élargissement me paraît nécessaire : à chaque fois que nous repoussons les limites de l’Union, nous affaiblissons sa capacité à développer des institutions démocratiques et à s’affirmer politiquement. Comment éviter qu’un Parlement pléthorique ne devienne qu’une chambre d’enregistrement ? Comment faire fonctionner une assemblée où s’expriment dix, voire quinze langues officielles ?

L’E.E. : Pour vous, où s’arrête le continent européen ? Aux marches orientales de la Pologne ? À l’Oural ? Au détroit de Béring ? La Turquie est-elle européenne ? A-t-elle vocation à rejoindre l’Union européenne ? Et la Russie ?

A.W. : L’Europe politique doit correspondre à un espace qui a des racines culturelles communes. L’intégration de la Russie signifierait un élargissement à une partie de l’Asie : cela n’a pas de sens. La même interrogation se pose pour la Turquie. Pour des raisons différentes, politiques notamment, l’adhésion de la Biélorussie et de l’Ukraine ne sera sans doute pas à l’ordre du jour avant de nombreuses décennies.

L’E.E. : La France fête vingt années de décentralisation administrative. Vos impressions sur les lois Defferre et leurs conséquences ?

A.W. : Les lois Defferre ont constitué une avancée, la première étape d’un processus inachevé. Mais la décentralisation a laissé les élus locaux entre eux et n’a pas atténué l’extrême personnalisation des exécutifs : elle a ainsi favorisé la corruption. Aucun des lieux de débat institués par le législateur pour réguler les choix en matière d’affectation des sols n’a fonctionné : la décentralisation exigeait l’instauration du mode de scrutin proportionnel pour constituer les assemblées locales et du référendum d’initiative populaire pour permettre le contrôle des décisions par les citoyens.

L’E.E. : Ne pensez-vous pas que la décentralisation soit viciée par les habitudes centralisatrices de l’administration et le cumul quasi-systématique d’un mandat local avec un mandat national ?

A.W. : L’État doit jouer son rôle d’arbitre et de contrôle : j’applaudis les fonctionnaires qui appliquent courageusement les lois de la République dans ce contexte difficile où l’État n’a plus la tutelle mais où subsiste cette culture bien française de faire de l’administration d’État le responsable de tout ce qui ne va pas localement. Aucune architecture institutionnelle ne suppléera à l’exigence de qualité des hommes et des femmes qui gèrent les affaires publiques.

Le cumul des mandats est pervers lorsqu’il crée une relation de dépendance entre deux niveaux institutionnels (le mandat de sénateur ne devrait être cumulable avec aucun autre) ou lorsque l’exercice des mandats cumulés exige plus d’un temps plein. Dans ce dernier cas, l’élu délègue ses prérogatives à des administrateurs. La fonction de ministre ne doit être cumulable avec aucune autre.

L’E.E. :  Afin de résoudre le problème corse, le gouvernement de Lionel Jospin proposait d’accorder une véritable autonomie à l’Ile de Beauté. Vos impressions ? Exigez-vous la même chose pour les autres régions françaises dont l’Alsace ?

A.W. : Le projet corse de Lionel Jospin a pris le risque de n’être qu’une machine à frustrer les nationalistes : sa principale disposition, la possibilité d’adapter les lois nationales au contexte local, était compliquée à mettre en œuvre et son application fut reportée au lendemain d’une année électorale qui menaçait de tout remettre en cause. Il est apparu pour ce qu’il était : la réponse d’un gouvernement jacobin qui souhaitait se débarrasser d’un dossier difficile.

Le problème corse doit être abordé dans le cadre d’une réforme générale des institutions françaises, en accordant un pouvoir réglementaire à toutes les régions, notamment dans les domaines de la culture, de la gestion du territoire, des transports régionaux, de l’environnement, de la fiscalité locale, de la coopération transfrontalière… L’Alsace est, bien entendu, demandeuse d’un tel transfert de responsabilité.

L’E.E. :  La décentralisation à la française ne favorise-t-elle pas finalement une centralisation régionale, « Mulhouse et le désert alsacien » au lieu de « Paris et le désert français » ?

A.W. : Ce n’est pas la décentralisation qui favorise la centralisation régionale, mais la copie, au niveau local, du modèle national. C’est la planification nationale, notamment au travers du rapport Guichard et de la loi Pasqua d’aménagement du territoire, qui adopte comme stratégie le développement de pôles urbains de dimension européenne. Dominique Voynet n’a pas modifié cette orientation. Les investissements de l’État, abondé par les investissements régionaux dans le cadre des contrats de plan, confortent la croissance de Strasbourg, Toulouse, Lyon, Marseille, Montpellier, Lille…

L’E.E. : Est-ce, pour vous, le commencement d’une future République fédérale française ? Et y seriez-vous favorable ?

A.W. : La France est le dernier pays européen avec la Grèce à ne pas s’être engagé dans un processus fédéral. L’émergence de régions adultes et donc co-responsables de leur destin n’est pas de nature à menacer l’unité du pays, mais, bien au contraire, à conforter l’identité nationale dans la diversité de ses provinces.

L’E.E. : Que vous a inspiré le débat sur la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ?

A.W. : Le débat sur la Charte européenne des langues régionales et minoritaires a révélé, une fois de plus, la persistance d’une très forte culture jacobine dans ce pays. La règle doit être la liberté de s’exprimer dans les langues de son choix et il faut donner à chacun la possibilité d’accéder à cette liberté. Le parler participe à l’âme d’une région.

L’E.E. : Que répondez-vous aux souverainistes français quand ils accusent les régionalistes de vouloir jouer Bruxelles contre Paris ? Maints exemples ne montrent-ils pas que la technocratie bruxelloise est toute aussi centralisatrice que la parisienne (uniformisation des plaques d’immatriculation, suppression des marchés locaux pittoresques, etc.) ? N’est-ce pas là un risque, pour le régionalisme (ou le fédéralisme), de tomber de Charybde en Scylla ?

A.W. : Toute délégation de pouvoir vers le haut doit être compensé par une délégation vers le bas. L’émergence de régions fortes est la contrepartie de l’émergence politique et économique de l’Europe. L’État perd une partie de ses prérogatives, mais il ne doit pas disparaître pour autant car il correspond à une échelle d’identité au moins deux fois millénaire.

La construction européenne doit préciser avec beaucoup de soin la répartition des rôles entre les régions, les États et l’Union et il appartient à chaque niveau de faire respecter la règle de subsidiarité. Une cour européenne de justice administrative doit pouvoir trancher les contentieux dans ce domaine.

L’E.E. : Comment expliquez-vous le réveil des revendications régionalistes en Europe occidentale (Flandre, Écosse, Pays basque, Savoie, Italie du Nord, etc.) ?

A.W. : La constitution des États-nations à la fin du Moyen Âge est un moment de l’Histoire. L’État a permis de sortir des crises frumentaires. Sa grande supériorité sur le système féodal réside dans sa capacité à mobiliser des hommes et de l’argent. L’organisation étatique a fait plus, au cours des cinq derniers siècles, que le progrès technologique.

Mais cette période s’achève. Le rôle des États-nations diminue depuis le tournant du XXe siècle et diminuera encore au profit d’autres niveaux institutionnels, les Régions, l’Europe et le Monde.

Le réveil des revendications régionalistes est une réponse aux menaces que fait peser la mondialisation sur les repères individuels et collectifs.

L’E.E. : Par l’affirmation péremptoire des entreprises transnationales et l’accroissement des migrations intercontinentales de peuplement, la mondialisation ne représente-t-elle pas une menace pour les identités régionales, nationales et européenne ?

A.W. : La mondialisation fait courir ce risque. Le renforcement des régions ne suffira pas à le contrer. Les États et l’Union européenne sont mieux armés pour assurer la défense des identités et surtout la maîtrise démocratique des processus économiques et démographiques planétaires.

L’E.E. : Y a-t-il une réponse écologiste à ces enjeux planétaires ?

A.W. : La stabilisation de la démographie planétaire est un thème prioritaire des écologistes : les réponses s’expriment en termes d’émancipation de la femme et d’évolution des perspectives existentielles dans les pays tiers (dépassement des économies de survie). La stabilisation de la démographie régionale, qui signifie une répartition équilibrée de la population à l’échelle nationale et planétaire, suppose une politique volontariste de répartition des activités, une relocalisation des échanges économiques vitaux et le renforcement des processus de coopération entre nations et entre unions continentales.

L’E.E. : Vous sentez-vous proche du combat de José Bové contre la  « MacDomination » ? La « culture » américaine ne menace-t-elle pas la diversité culturelle de notre continent ?

A.W. : Oui. Le combat de José Bové est juste, dans la mesure où il revendique la prééminence des exigences humaines dans la production alimentaire sur les exigences du marché planétaire et des spéculateurs.

L’E.E. : Pour vous, la chasse, l’agriculture, la ruralité et l’écologie sont-elles de la compétence des régions, des États ou de l’Union européenne ?

A.W. : Oui, avec des niveaux d’intervention différenciés. L’élaboration des plans de chasse est de la compétence régionale; l’organisation des institutions de la chasse relève du niveau national; la gestion et la protection des populations d’oiseaux migrateurs ne peuvent être assumées qu’à l’échelle européenne. L’agriculture, la ruralité, la protection de la nature et de l’environnement relèvent des mêmes logiques.

L’E.E. : L’opinion a l’impression qu’il existe un antagonisme radical entre les écologistes et les chasseurs. Mais cette rivalité n’était-elle pas en fait artificielle, la défense de la chasse passant inévitablement par la protection des espaces naturels ?

A.W. : Les écologistes ne s’opposent qu’aux chasseurs excessifs, voire extrémistes, à ceux qui pratiquent le tir des oiseaux migrateurs, aux porteurs de fusil qui sont arrogants face aux non-chasseurs. De fait, les conflits existent surtout dans l’Ouest du pays, sur le littoral, et sur quelques points de passages migratoires. À l’Est, les difficultés naissent de l’opposition des chasseurs au retour des grands prédateurs, le lynx et le loup, considérés comme des concurrents. Le chasseur a du mal à accepter un rôle modeste dans l’équilibre des populations animales. Gardons-nous cependant d’une généralisation abusive : les chasseurs sont divers dans leur approche de la nature.

L’E.E. : L’avenir ne serait-il pas à une pensée environnementale européenne unissant face au productivisme et à l’uniformisation écologistes et chasseurs ?

A.W. : Les chasseurs sont des usagers de la nature, au même titre que les pêcheurs, les promeneurs, les agriculteurs, les éleveurs… Tout le monde est concerné. Les évolutions culturelles se font d’ailleurs plus rapidement chez les nouveaux ruraux et les habitants des petites villes que chez ceux qui ont un intérêt direct à l’exploitation de la nature. Mais, il est vrai que les chasseurs ont intérêt à ce que les habitats naturels soient préservés, voire restaurés, ce qui devrait être un point de convergence avec les environnementalistes.

L’E.E. : À votre avis, le déclin de l’Europe est-il irrémédiable ?

A.W. : Mesurée au poids démographique, voire économique, la prééminence de l’Europe est inéluctablement condamnée. Comme référence sur les terrains de la culture, de la lutte contre la barbarie et pour la défense de la planète, l’Europe restera en pointe pendant longtemps encore. Je ne vois pas que des inconvénients à cette évolution : la France et l’Europe conserveront leur influence par leur rayonnement sur des terrains moins conflictuels que le militaire et le marché planétaire.

L’E.E. : Le Mouvement écologiste indépendant a-t-il des contacts avec d’autres associations écologistes (ou régionalistes ou fédéralistes) françaises et/ou européennes ?

A.W. : Le  Mouvement écologiste indépendant a des contacts, en France, avec diverses formations régionalistes françaises et, dans le Monde, avec des partis écologistes indépendants, notamment en Allemagne, aux États-Unis, au Sénégal…

 

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