Bertrand Méheust, La Politique de l’oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde

developpementdurable.revues.org, Luc Semal, 2009

Bertrand Méheust, 2009, La Politique de l’oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde, La Découverte, 161 p.

1 Avec La Politique de l’oxymore, le philosophe Bertrand Méheust a signé un excellent essai, qui aurait tout aussi bien pu s’intituler La Saturation du monde. Moins accrocheur, moins communicatif, ce titre aurait cependant davantage souligné ce qui fait la stimulante originalité de la démarche choisie et de la thèse défendue.

2 L’idée selon laquelle la gravité de la crise écologique globale – pour ne pas dire de l’effondrement écologique global – est sans cesse euphémisée par des oxymores n’est pas une thèse d’une grande nouveauté : la dénonciation du développement durable comme oxymore, devenue l’un des arguments incontournables des objecteurs de croissance, en est la preuve.1 Sur ce thème, Bertrand Méheust va simplement un peu plus loin en soutenant que l’invention et l’utilisation massive des oxymores par le pouvoir en place a aujourd’hui atteint un degré inédit dans l’histoire : croissance négative, marché civilisationnel, financiarisation durable, etc. « Les oxymores ainsi utilisés peuvent alors favoriser la déstructuration des esprits, devenir des facteurs de pathologie et des outils de mensonge » (p. 121). « Utilisé à dose massive, l’oxymore rend fou. […] Transformé en « injonction contradictoire », il devient un poison social. Le langage exprime déjà ces tensions et cette fuite devant le réel. Une novlangue libérale dont la fonction principale est de gommer les réalités qui fâchent, les aspects de la condition humaine qu’il convient de masquer, est en train de prendre la suite de l’ancienne novlangue nazie ou communiste. » (pp. 147-148).

3 Mais cette dénonciation de l’usage d’expressions vides de sens pour « masquer la réalité du monde », aussi intéressante soit-elle, non seulement n’est pas fondamentalement nouvelle, mais en plus (et malgré le titre du livre) n’occupe que le dernier tiers du texte. Or ce sont peut-être les deux premiers tiers qui sont les plus audacieux et les plus originaux du livre : ce sont les pages consacrées à la description de cette fameuse « réalité du monde » que l’usage massif des oxymores participe à masquer.

4 Cette réalité, Bertrand Méheust la voit d’un œil très sombre. Et en cela, il prend nettement et explicitement ses distances avec la perspective de son proche collègue Dominique Bourg, qui tend à penser que les démocraties ont en elles les ressorts nécessaires au dépassement de la crise écologique et à l’invention d’un développement durable.2 Pour Bertrand Méheust, au contraire, les démocraties ne disposent pas de ressources particulières qui leur permettraient de mieux surmonter ces épreuves.

5 Pour arriver à ce terrible constat, l’auteur adopte un « pessimisme méthodique » (p.7), consistant à « [appliquer] « l’heuristique de la peur » de Jonas à la sociologie spéculative » (p.29), parce qu’en situation d’incertitude radicale « nous avons le devoir d’examiner le pire, de le regarder en face » (p.14). Résultat de cette démarche : « Je crains que la métamorphose espérée n’intervienne trop tard pour enrayer la crise écologique, et ne manifeste pleinement ses effets que pendant et après la catastrophe, un peu comme le pacifisme n’empêche pas les guerres mais se développe dans leur sillage. » (p.9).Pourquoi une telle certitude que nous ne parviendrons pas à anticiper la catastrophe, que nous irons nécessairement dans le mur avant de comprendre et de tirer les conclusions de ce que, pourtant, nous savons déjà depuis longtemps ?

6 D’abord, soutient Bertrand Méheust, parce que des seuils d’irréversibilité ont peut-être déjà été dépassés : « le slogan « un autre monde est toujours possible », s’il constitue bien la base de toute réflexion et de toute action politique, doit être affiné, modulé en fonction de ces niveaux de réalité. Il y a ce qui est toujours possible, mais il y a aussi ce qui l’aurait été, et, hélas, ce qui ne l’est plus. […] Nos actions (passées et présentes) ne cessent de modifier le monde des possibles, d’ouvrir de nouvelles voies mais aussi d’en fermer. Cette remarque vaut au plus haut point pour la question écologique. Tout le problème est de discerner la marge de manœuvre dont nous disposons, le temps qui nous reste, avant que le point de non-retour ne soit atteint, si ce n’est pas déjà fait, au moins dans certains domaines. » (pp. 12-13).

7 Mais même dans l’hypothèse optimiste où la croisée des chemins ne serait pas déjà dernière nous, l’auteur ne parvient pas à croire en un changement significatif de notre trajectoire. En effet, affirme-t-il, « toute société cherche à persévérer dans son être » (p. 17), et la nôtre tout autant que les autres. Pour soutenir cette idée, Bertrand Méheust recourt au concept de saturation qui fut proposé par Gilbert Simondon : ce concept « implique l’idée qu’un système de réalité quelconque (physique, biologique, psychique, social, technique) va jusqu’au bout de ses possibilités, et ne se transforme que lorsqu’il est devenu incompatible avec lui-même. Lorsqu’il est « saturé », il fait un bond par-dessus lui-même et se restructure sur un autre plan, de façon soudaine. » (p. 31). Et si l’on applique ce concept à nos sociétés mondialisées, « la conclusion semble s’imposer : on n’empêchera pas le système d’aller jusqu’au bout de sa logique. » (p. 107). « Rien n’empêchera le monde moderne d’aller jusqu’à sa saturation, et donc la descente aux enfers de l’humanité de se poursuivre, jusqu’à l’inéluctable catastrophe. Certes, […] l’Hypertitanic commencera à décélérer et à infléchir sa trajectoire. Mais tout cela viendra sans doute trop tard. » (p. 157).

8 Seule une contrainte extérieure à nous-mêmes (la saturation du monde par nos déchets, nos consommations, nos destructions, etc.) pourrait donc nous forcer à réduire notre « pression de confort » (p. 48), c’est-à-dire de nos normes de confort et de la pression qu’elles impliquent nécessairement sur l’environnement. Le problème est « qu’aucun système démocratique ne semble pouvoir fonctionner en dessous d’une certaine pression de confort » (p. 51) et que notre époque pourrait bien alors n’avoir été qu’une « petite bulle de justice et de prospérité » dans l’immensité du temps, petite bulle qui « sera peut-être maudite par les générations futures comme un âge noir de l’humanité. » (p. 53).

9 On reprochera peut-être à Bertrand Méheust d’être trop déterministe dans son analyse, de croire en un destin, en « une sorte de fatum [qui] semble devoir entraîner notre société vers l’abîme quoi que nous fassions. » (p. 149). Il est vrai que sur ce point, d’autres analyses pourraient venir nuancer le diagnostic – notamment l’ouvrage de Jared Diamond dont le sous-titre, « comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie », affirme clairement que notre société est en mesure de choisir, qu’elle peut échapper à la saturation.3 Mais l’analyse de Diamond reste-t-elle valable si certains seuils d’irréversibilité ont d’ores et déjà été dépassés ?

10 À plusieurs reprises, Bertrand Méheust explique que son essai n’a pas pour but de nous faire baisser les bras : il en appelle à la décroissance (p. 160) et à l’autolimitation (p. 161), mais sans y croire vraiment. Cet essai fait donc partie d’une série d’ouvrages récents4 qui partent du principe que la catastrophe est déjà là, qu’elle est désormais une contrainte qui s’imposera à nous comme une urgence permanente, avec laquelle nous ne pourrons pas négocier et qui nous imposera des choix difficiles : par exemple entre le maintien du pouvoir d’achat et des normes de confort des pays du nord d’une part, et la lutte internationale contre les inégalités d’autre part… Des choix difficiles, et donc des sacrifices : un postulat radical que les analyses plus institutionnelles peinent à envisager sérieusement, ne serait-ce que comme une hypothèse parmi d’autres. Bertrand Méheust, comme beaucoup de ces auteurs souvent qualifiés de « radicaux », se présente comme étant ouvert au dialogue, tout en regrettant qu’aucun contradicteur ne prenne véritablement la peine de contre-argumenter : « j’aimerais me tromper, mais j’attends que l’on écarte mes raisons. » (p. 160). Le défi est lancé ! À quand le financement d’un programme de recherche sur la question spécifique de l’effondrement des sociétés occidentales ?

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