Les douloureux états d’âme des Verts américains

rue89.com, Hélène Crié-Wiesner,  Ecrivain, spécialisée en environnement, le 7 octobre 2009

Les douloureux états d’âme des Verts américains

Cela devait finir par arriver : le mouvement écolo américain est en train d’exploser. Alors qu’un nouveau projet de loi sur l’énergie et le climat vient d’être déposé au Sénat, les « verts extrémistes » accusent de trahison les « environnementalistes mous », adeptes du compromis politique.

Après les bagarres et insultes autour du système de santé qui ont trusté les médias durant des mois, on devine que la prochaine guerre législative ne va pas laisser les citoyens indifférents. Car le prix que devront payer les Etats-Unis pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre sera politiquement lourd.

Une partie des environnementalistes, des écolos comme on dit en France, refusent en bloc ce qu’ils qualifient de « compromissions honteuses » avec les industriels. Ils affirment qu’ils préfèrent pas de loi du tout à une loi rabougrie. Et ces contestataires de leur propre camp savent se faire entendre.

Un happening « vert extrémiste » à Manhattan

En septembre à New York, à la fin du raout de l’ONU avec les chefs d’Etat du monde, juste avant qu’Obama ne parte à Pittsburgh pour le G20, les « green extremists » ont envahi Manhattan pour clamer leur position.

Faux billets de banque à l’effigie de Gore, bannières analogues déployées devant le siège du Natural Ressource Defense Council, intervention inopinée d’un pirate personnifiant le « Cap-and-trade » lors du discours du Premier ministre danois, le happening de la « faction anti-compromis » du mouvement vert a été spectaculaire.

Les organisateurs étaient Climate SOS, Rising Tide North America, et Greenwash Guerillas. Une animatrice explique au web-magazine Grist :

« Ça peut paraître bizarre que nous, des écologistes, choisissions de nous opposer à une loi sur le climat. Surtout quand on voudrait pouvoir soutenir le nouveau gouvernement. Mais on a envie d’adopter une position vraiment dure, parce ce projet de loi est complètement à côté de la plaque. »

Les Américains n’auront pas de loi avant le sommet de Copenhague

Les Etats-Unis ne nient plus la responsabilité de l’homme sur les changements climatiques. Mieux : Obama a maintes fois répété que les Etats-Unis portaient une lourde responsabilité, et que son pays allait changer d’attitude. Qu’il allait même changer d’ici au sommet du Climat de Copenhague en décembre.

Euh, non : ça, c’est que le président espérait, avant le tumulte de la réforme médicale qui a fait prendre un gros retard à l’examen d’une loi énergie-climat par le Sénat. Il est évident que celle-ci ne sera pas votée d’ici décembre.

Ce n’est pas la faute d’Obama. Comme pour la réforme médicale, une partie des élus de son camp ne veut pas entendre parler de réformes si radicales qu’elles heurteraient leurs électeurs. Je ne reviens pas sur la santé, on a tout dit.

Quant à l’environnement, il est aisé de comprendre pourquoi des élus (de gauche) d’Etats dont l’économie dépend de l’extraction du charbon ou du pétrole refusent par avance de scier la branche qui soutient leur économie. Et ce n’est pas à des Français, majoritairement contre la taxe carbone, que je dois expliquer pourquoi des élus américains ne veulent pas envisager de ce genre d’impôt.

Limiter les émissions autorisées et permettre l’échange des quotas

Ceci explique pourquoi le texte énergie-climat, déjà adopté en juin par la Chambre des représentants, ne prévoit aucune taxe sur l’usage des combustibles fossiles. En revanche, il est prévu que les industriels émetteurs de CO2 -et seulement les industriels- se voient accorder des quotas d’émissions, qu’ils pourront s’échanger. On appelle cela le cap-and-trade, système déjà en vigueur en Europe.

Rien que cette obligation, il faut l’admettre, devrait renchérir le coût des marchandises américaines. Quand les producteurs ont des limites d’émission à ne pas dépasser, ils doivent investir dans des nouvelles technologies. Ou acheter des droits à polluer, ce qui est une charge financière. Les républicains s’opposaient donc au texte, ils n’étaient pas les seuls.

L’autre moitié du Congrès doit maintenant examiner sa propre proposition. Un texte a donc été introduit au Sénat la semaine dernière par deux sénateurs, dont John Kerry, ancien candidat démocrate à la présidentielle. Ce texte reste dans les rails de celui adopté par la Chambre.

Kerry est sur la même longueur d’onde qu’Al Gore, champion des écologistes réalistes. Gore et la majorité des organisations environnementalistes du pays travaillent main dans la main avec des syndicats ouvriers, des industriels, des églises, des associations civiques, pour faire pression sur le Congrès et obtenir enfin une loi permettant de réduire les émissions américaines.

Des attaques parties de là où on ne les attendait pas

Et patatras ! Voilà que surgissent de leur boîte des diables encore plus verts que personne n’attendait. Cette campagne d’opposition surprend les environnementalistes plus conventionnels. Ceux-ci s’étaient préparés à combattre les industriels du charbon et du pétrole lors de la bataille qui s’annonce au Sénat, voilà qu’ils doivent à présent répondre à des attaque lancées par ceux qu’ils pensaient être des alliés.

Daniel Weiss, directeur de la stratégie climatique au Center for American Progress, explique sa gêne à Grist :

« Personne n’a jamais prétendu que la loi résoudra le problème du changement climatique d’un seul coup. Mais on doit bien commencer par un bout. Les vrais ennemis sont Big Oil et Big Coal, ainsi que la droite. Mais eux, ces verts extrémistes, ils préfèrent se moquer d’Al Gore ! Ils n’ont vraiment rien compris. »

Les attaques des « extrémistes » sont d’autant plus embarrassantes que ceux-ci ont le soutien d’un scientifique superstar, James Hansen, de la Nasa. L’administration Bush avait tenté de le museler, et Hansen, qui avait rué dans les brancards, est devenu un vrai héros.

James Hansen a été l’un des premiers Américains à connecter science et politique : en 1988, il était intervenu devant le Congrès pour expliquer le problème posé par les gaz à effet de serre.

Seule solution : taxer très fort industriels et usagers

Selon Hansen, le texte déjà adopté par la Chambre en juin prône des mesures qui conduiront à une situation « pire que si on ne faisait rien ». Ce texte accorde d’immenses concessions aux pollueurs et il garantit même les centrales à charbon contre des réglementations futures.

Hansen est pour une taxe carbone, une taxe très élevée qui découragerait l’usage des combustibles fossiles et accélérerait le recours à d’autres énergies.

« Toute politique qui n’augmenterait pas considérablement le prix de l’énergie serait inutile pour le climat. Mieux vaut ne voter rien du tout qu’un texte qui empêcherait toute évolution pendant des décennies. »

Cette controverse sur le compromis -sacrifier ce qui est écologiquement nécessaire à ce qui semble politiquement faisable- est aussi ancienne que le mouvement environnementaliste américain, qui remonte aux débuts du XXe siècle. Les acteurs de la mouvance verte la connaissent par cœur, mais les plus pragmatiques redoutent l’image négative qu’elle renvoie à la population. Daniel Weiss, du Center for American Progress, explique :

« Si les gens entendent un scientifique aussi respecté que Hansen expliquer que, quoi que fasse le Congrès, ça ne servira à rien, pourquoi alors prendraient-ils la peine de téléphoner à leurs élus pour leur enjoindre d’agir ? Pourquoi essaieraient-ils de modifier leurs propres comportements ? »

Les compromis pour obtenir une taxe seraient encore pires

La plupart des groupes environnementalistes américains seraient bien heureux de voir le Congrès s’entendre sur une loi énergie et climat, toute imparfaite soit-elle. A ceux qui rêvent d’une taxe carbone, comme Hansen, Weiss répond ceci :

« Ceux qui reprochent au projet de loi d’offrir des deals aux industriels devraient réaliser une chose : aucune taxe n’émergera au Congrès sans que des deals analogues, voire pires, ne leur soient proposés. »

L’Amérique est coincée dans ses propres contradictions. Protéger le climat, restaurer son image sur la scène mondiale, oui, mais à quel prix pour son économie (déjà mal en point) et pour le coût de la vie ?

J’entends déjà les objections : « ils » n’ont qu’à pas utiliser autant leurs voitures, « ils » n’ont qu’à couper leur air conditionné… Tel est bien l’objectif d’une taxe carbone : inciter les citoyens à changer de comportement. Si les Français la refusent, pourquoi les Américains en voudraient-ils ?

A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89

Taxe carbone : l’Amérique peureuse, la France audacieuse ?

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La croisade anti-écolo ressuscite Sarah Palin

Ailleurs sur le Web

Senate Bill to Cut Heat-Trapping Emissions

Interview de James Hansen (en anglais)

No compromise’ faction attacks climate bill

Le site de la Conférence sur le changement climatique de Copenhague 2009

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