Chantal Jouanno – Ne laissons pas les idéologues de tout poil monopoliser l’écologie

lemonde.fr, Chantal Jouanno, Secrétaire d’Etat à l’écologie, le 7 septembre 2009

Ne laissons pas les idéologues de tout poil monopoliser l’écologie

L’humanité a le choix de sa régression ou de son développement face à la crise écologique. A quelques semaines de la négociation internationale sur le climat à Copenhague, les enjeux sont connus. Le dramatisme du film Home, de Yann Arthus Bertrand, a ouvert nombre d’yeux. Allons au-delà pour mesurer notre dépendance aveugle à ce modèle de vie.

La vie comme l’écologie nous enseignent le doute, un doute qui fait défaut aux idéologies. L’écologie productiviste comme l’écologie radicale ont le même fondement. Contester la démocratie et le débat de société au nom de pseudo-certitudes scientifiques. Nous ne trouverons pas de solution à la crise écologique dans une économie administrée ou une idéologie de la technologie. La solution est 50 % dans la technologie, 50 % dans les changements de comportement.

Certains politiques ex-scientifiques prônent l’écologie productiviste, le 100 % technologie. C’est une impasse pour la société. Notre mode de consommation est responsable de la moitié des émissions de gaz à effet de serre. Nous jetons nos aliments quand les enfants du Sud meurent de faim et de soif. Nous n’avons pas d’autre choix que de tourner le dos aux excès de la société de consommation. A défaut, nous accepterions implicitement d’accroître les inégalités.

Plus encore, chaque nouvelle technologie induit des changements dans nos sociétés. Certaines ne sont pas acceptées, souvent faute de prouver leur intérêt, comme les organismes génétiquement modifiés (OGM) aujourd’hui. D’autres modifient radicalement nos modes de vie, comme Internet hier et les énergies renouvelables demain.

Enfin, sommes-nous certains que le progrès est linéaire ? Certaines grandes civilisations ont disparu faute d’avoir pris en compte les limites de la nature.

L’écologie radicale prônée par certains partis glorifie la décroissance absolue et le refus de la technologie. Certes, les émissions de gaz à effet de serre sont le fait des pays développés. Mais ce sont les pays les moins développés qui souffrent le plus des pollutions. Un enfant meurt toutes les dix-sept secondes, victime d’une eau sale.

Dans un monde en croissance démographique, il faut des ressources économiques pour traiter l’eau ou les déchets. Plus encore, ce n’est pas la croissance qui pose problème, c’est son « carburant », c’est-à-dire le pétrole, le charbon ou le gaz, responsable des changements climatiques. Et ce sont ses excès, principalement ceux de la société de consommation, qui sont responsables de l’épuisement de nos ressources.

Il faut avoir l’audace de faire confiance à la démocratie et à la société. Or la société, par la voix du Grenelle, a eu l’audace de croire qu’une autre voie est possible. Jamais ce gouvernement ne renoncera aux engagements du Grenelle de l’environnement.

Encore insuffisamment relayé, le débat mené par la commission Amartya Sen et Joseph Stiglitz est à l’évidence le plus crucial. Le président de la République a chargé cette commission de corriger le PIB, qui ignore notre patrimoine humain et écologique. Il augmente avec les accidents de la route ou la destruction des forêts. Comme le PIB a été créé pour donner une valeur à la société industrielle contre la société agraire, ce nouvel indicateur donnera une valeur à la société écologique après la société industrielle.

Un progrès différent, une croissance « soutenable », est possible. Avec le Grenelle de l’environnement, ce sont 600 000 emplois et 450 milliards d’euros d’investissements d’ici à 2020. Plus que des chiffres, cette croissance repose sur deux fondements.

Premier fondement : c’est une croissance qui épargne les ressources de notre planète. Une croissance économe en énergie et en ressources : nous maîtrisons les techniques pour réduire fortement les consommations des bâtiments neufs et existants. La voiture électrique est à portée de main. Nous pouvons réutiliser, comme au Japon, tous les matériaux des bâtiments déconstruits. Cet aspect de la croissance écologique est bien connu.

Epargner notre planète, c’est faire en sorte que l’énergie, le « carburant » du progrès, soit quasiment « zéro carbone ». Sortons de l’inutile opposition entre le renouvelable et le nucléaire. Le nucléaire n’est pas une fin en soi, mais la France maîtrise cette technologie qui lui permet d’émettre 20 % de gaz à effet de serre par habitant de moins que la moyenne européenne.

L’enjeu est de développer le renouvelable avec autant d’ambition que nous en avons eu pour le nucléaire. Aujourd’hui, grâce au président de la République, la recherche pour le renouvelable est portée au même niveau que celle pour le nucléaire. C’est un immense tournant dans notre politique.

Epargner notre planète, c’est la dépolluer, un enjeu de santé publique majeur. La compétitivité ne peut être qu’écologique. Les entreprises se doivent d’adopter systématiquement la meilleure technologie disponible. La santé environnementale, c’est-à-dire l’impact à long terme sur notre santé de faibles doses de pollution, est également naissante. Or tous les débats sur les risques émergents, nanotechnologies, ondes, produits chimiques, sont marqués par une ambiguïté : ce n’est pas à la science d’imposer à la société le niveau de risque qu’elle doit accepter. C’est à la société de faire ce choix. La réponse aux enjeux de santé environnementale passe par la connaissance et le renforcement du débat démocratique.

Deuxième fondement, moins connu : c’est une croissance qui augmente nos ressources naturelles. La biodiversité est l’assurance-vie de l’humanité. La diversité des espèces cultivées ou des insectes indispensables à la pollinisation sont les fondements de notre résistance aux maladies et aux crises. N’oublions pas que le plus grand défi à venir est aussi de nourrir la planète.

Le Grenelle apporte des premières réponses. Quant aux OGM, ils seront peut-être une réponse à venir si les industriels se préoccupent moins de bénéfices commerciaux et plus de l’avenir de notre planète. Malheureusement, force est de constater que notre connaissance de notre « patrimoine de ressources naturelles », l’équivalent d’un haut de bilan (éléments à long terme) pour les entreprises, est plus qu’embryonnaire. Ce champ des sciences du vivant reste en friche, tout comme notre prise de conscience collective.

Le plus grand défi de l’écologie n’est pas la technologie ou l’économie, mais la connaissance, et surtout la démocratie. Ni les experts ni les administrations n’ont la légitimité pour dicter à la société son mode de vie. Or la réponse à la crise écologique se trouve dans le changement profond de nos valeurs.

Il faut intégrer une double clause sociale dans les politiques écologiques. D’une part, chaque action doit bénéficier en premier lieu aux plus modestes. D’autre part, le droit à l’alternative afin que personne ne se trouve dans une impasse face à une politique écologique.

Renforcer la démocratie, c’est développer la concertation à cinq. C’est renforcer nos syndicats et nos associations environnementales. C’est imaginer un Conseil d’Etat chargé de valider la soutenabilité environnementale des projets. C’est aussi une Organisation mondiale de l’environnement aussi puissante que l’Organisation mondiale du commerce (OMC). De simples pistes de réflexion pour l’avenir.

Cette histoire n’est pas finie. Il faudra sans doute écrire un acte II au Grenelle, un acte consacré aux principes démocratiques et aux valeurs de notre société. Notre génération sera la première à porter la charge d’un changement de modèle de société, en profonde rupture avec l’éducation que nous avons reçue. Nous devons le faire pour nos enfants et petits-enfants. Le défi n’est que plus attachant.

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