Teddy Goldsmith

lemonde.fr, Hervé Kempf, le 27 août 2009

Teddy Goldsmith

Le mouvement écologique vient de perdre un de ses parrains – dans le meilleur sens du terme – avec la disparition d’Edward, dit « Teddy », Goldsmith, survenue le 21 août, dans sa maison située près de Castellina in Chianti, en Toscane. Sans doute moins connu qu’Ivan Illich ou André Gorz, il n’en a pas moins imprimé une forte empreinte sur l’écologie politique. Son influence intellectuelle a été portée par la parole et par un journal, The Ecologist, autant que par ses ouvrages. Il assumait aussi un engagement militant original, soutenu par le hasard de la fortune, qui l’avait richement doté.

Teddy Goldsmith est né le 8 novembre 1928 à Paris de Frank Goldsmith et de Marcelle Mouiller. Frank avait quitté l’Angleterre en 1918, suite à la vague antiallemande qui sévissait alors dans ce pays. Il bâtit en France une affaire très prospère, la Société des hôtels réunis, donnant à ses deux enfants – le cadet de Teddy, Jimmy, est né en 1933 – une enfance dorée, la double nationalité (française et anglaise), et une fortune que Jimmy saurait multiplier et Teddy ne pas dilapider.

Edward a connu une enfance heureuse, entre les palaces cinq étoiles, quelques semestres aux Bermudes, pendant la deuxième guerre mondiale, où il développa une passion très bien informée sur les coquillages, avant d’entreprendre des études à Oxford, au Magdalen College, qu’il ne poussa pas au-delà de la troisième année. Il passa ensuite, entre 1953 et 1955, deux ans de service militaire dans les services de renseignement en Allemagne, avant de « s’essayer » aux affaires, dans une entreprise de distribution de composants électroniques. Sans grand succès, comme il l’indiquait lui-même : dans une courte notice autobiographique, il précise qu’il « consacrait l’essentiel de son temps libre à l’étude des sujets qui continuent à (le) préoccuper ». Grand lecteur, il put abandonner l’idée de gagner sa vie à la mort de son père, en 1967, pour se consacrer à des sujets plus proches de sa compétence.

Les deux frères, Teddy et Jimmy, auraient passé un accord oral selon lequel Jimmy aurait la disposition de l’héritage pour le gérer au mieux, tout en versant une rente à Teddy pour le reste de sa vie. L’accord, fidèlement respecté par un cadet qui deviendrait milliardaire, tout en restant très admiratif de l’envergure intellectuelle de son aîné, a permis à celui-ci de mener une vie dégagée des soucis matériels.

Mais certainement pas oisive. Dès 1968, Teddy, qui avait fait plusieurs voyages d’étude dans des contrées alors encore reculées, notamment au Botswana, participait à la fondation de ce qui allait devenir Survival International, l’organisation de défense des peuples premiers. En 1969, il lançait au Royaume-Uni The Ecologist, une revue austère, mais qui allait s’imposer comme une référence dans la réflexion sur l’actualité environnementale. En 1973, il publiait Blueprint for Survival (Changer ou disparaître, Fayard), qui est devenu un best-seller : il y expliquait, parmi les premiers, comment la poursuite de la croissance et du productivisme conduisait à une dégradation insupportable de la planète Terre.

CONCEPT DE DÉCROISSANCE

Le succès de ce livre allait lui permettre d’asseoir plus confortablement The Ecologist et de répandre ses idées avec plus d’efficacité. Il fut ainsi un des premiers à faire connaître Nicholas Georgescu-Roegen, l’économiste qui élabora le concept de décroissance. Il soutint le développement de la théorie Gaïa de James Lovelock et Lynn Margulis : selon cette théorie, le fait que la Terre manifeste une capacité extraordinaire à maintenir son équilibre (homéostasie) permettait d’inférer qu’il s’agissait en fait d’un être vivant.

L’activité intellectuelle ne l’empêchait pas cependant de militer activement, parfois sur le terrain, notamment contre le développement de l’énergie nucléaire, qui était une de ses bêtes noires.

En France, il participa à l’animation du réseau d’intellectuels Ecoropa (avec Denis de Rougemont, Jean-Marie Pelt ou Agnès Bertrand) qui allait devenir un des rouages discrets mais important du mouvement altermondialiste. Car, en 1984, à partir de l’analyse de la destruction des forêts tropicales ou de la construction des barrages, The Ecologist formula une critique virulente de la Banque mondiale. Cela contribuait à constituer une analyse globale des institutions financières internationales, conduisant aux grandes manifestations de Seattle en 1999 contre l’Organisation mondiale du commerce.

Membre actif de l’International Forum on Globalisation, Goldsmith se trouvait ainsi au cœur du mouvement d’idées – alliant écologie et souci de la justice sociale – qui a repris l’ascendant idéologique depuis le début des années 2000 sur un néolibéralisme en phase d’épuisement théorique. Son intégration pourrait paraître étrange dans un mouvement dont d’autres forces venaient d’un marxisme réinterprété. Mais elle était pleinement légitime : il représentait une écologie naturaliste mais lucide sur les rapports de pouvoir, revendiquant la sobriété et la critique du modernisme, assumant une philosophie inspirée de l’accord des peuples premiers avec la nature, rêvant de communautés à échelle humaine et autonomes.

Goldsmith a plus compté par sa parole éloquente et son influautonomieence que par ses ouvrages à vocation théorique. Il restera comme le grand témoin d’un courant essentiel de la critique écologique, que l’on pourrait qualifier de conservateur si ce mot avait encore un sens. Un courant que l’écologie politique ne saurait oublier, sous peine de s’assécher et de se stériliser.

Teddy Goldsmith était aussi un homme de contradiction, prenant par exemple l’avion plus souvent qu’à son tour. Mais personnage bachique, bon vivant, sachant que bien manger et rire est le meilleur moyen de faire jaillir l’étincelle qui lancera le feu des idées. Un homme de convivialité, sans laquelle l’écologie ne serait que triste morale.

8 novembre 1928

Naissance à Paris.

1969

Lance la revue « The Ecologist ».

1973

Publie « Changer ou disparaître ».

1984

Elabore la critique de la Banque mondiale.

1999

Participe au mouvement de contestation de l’Organisation mondiale du commerce.

21 août 2009

Mort à son domicile, près de Castellina in Chianti, en Toscane.

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