François Ewald, professeur au CNAM : la crise offre une nouvelle chance à l’écologie politique

latribune.fr, Éric Benhamou, le 10 août 2009

Dans notre série d’été Visions de l’après-crise, « La Tribune » a interrogé François Ewald, professeur au CNAM. Selon lui, la crise offre une nouvelle chance à l’écologie politique. Mais l’Europe face aux puissances émergentes sera le grand sujet de demain.

Cette crise révèle-t-elle une rupture avec le monde « d’avant » ?

Cette crise n’est pas une crise du système capitaliste, mais une crise du pouvoir au sein de ce système, comme le capitalisme en a d’ailleurs connu d’autres. Le monde financier a progressivement pris le pouvoir à partir des années 80 à la faveur de la globalisation. Il a su imposer un discours, dont beaucoup d’économistes se sont faits les porte-parole, repris pratiquement par l’ensemble des acteurs économiques sur les vertus du marché, de l’autorégulation, du « corporate gouvernance ». Pourtant, beaucoup se posaient des questions sur la pérennité de ce modèle de croissance et sur les dérives du capitalisme financier, marqué par une temporalité extrêmement courte et un besoin obsessionnel de faire fortune rapidement. Ces alertes furent déniées. Cette crise est avant tout une crise de la gouvernance et elle marque la défaite d’une idéologie. La finance ne peut plus prétendre gouverner le monde, idéologiquement au moins.

L’échec d’une idéologie signifie-t-il une perte de pouvoir ?

Certainement. Les financiers le savent bien, qui avaient pris les moyens d’installer leur pouvoir dans sa dimension idéologique aussi. Il n’y a plus, pour un temps, de « discours du capitalisme ». Mais si la finance a perdu le pouvoir, elle n’a pas perdu pour autant son pouvoir économique. Elle demeure un rouage essentiel de l’économie et les politiques le savent bien. De ce point de vue, nous vivons un nouvel avatar de la vieille rivalité entre le financier et le politique, l’un essayant de dominer l’autre alors qu’aucun des deux ne peut vivre sans l’autre. Le pouvoir politique sauve le monde financier, sans lequel on n’imagine pas de vivre, pour cela il s’endette à des niveaux inégalés, ce qui ne manque pas de renforcer le pouvoir financier. « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette… »

Finalement, vous ne décelez aucune remise en cause radicale du capitalisme à l’aune de cette crise…

Il est peut-être temps de sortir Marx de nos têtes, et cesser de penser que le capitalisme est condamné à aller à sa destruction. Ce n’est pas parce que le capitalisme ne fonctionne pas comme le dit la théorie qu’il ne marche pas, cahin-caha, dans la réalité. Un des phénomènes les plus singuliers et les plus importants de cette crise, que l’on nous dit comparable à celle de 1929, est que les critiques habituels du capitalisme sont restés aux abonnés absents. Il est vrai qu’on ne voit pas comment le socialisme de « troisième voie » pourrait faire sérieusement la critique de ce dont il s’est fait l’agent politique. Quant aux néo-marxistes, l’histoire les a remerciés en 1989. Ce n’est pas le moins inquiétant : les contestataires sociaux les plus radicaux ont en effet considéré que cette crise financière était un « non-événement », une péripétie par rapport aux vrais sujets : le changement climatique, l’existence de l’homme sur terre. La dimension sociale de la crise, terrible pour ceux qui la subissent, n’a pas de traduction politique. Cela ne veut pas dire que la crise n’est pas aussi sociale, mais que les mouvements sont désespérés. Ils peuvent devenir violents, emprunter les voies minoritaires du terrorisme qui fait si peur au nom de la mystérieuse « insurrection qui vient ».

Cette crise aura-t-elle néanmoins des conséquences politiques ?

J’ai parlé du pouvoir intellectuel, qui est à prendre. Ce n’est pas rien. Cette crise a déjà ses traductions politiques, mais, sur ce terrain, l’essentiel est à venir. Il y a eu en novembre dernier l’élection d’un Noir à la présidence des États-Unis. Un événement considérable. Il y a l’agonie des socialismes. Il y a la victoire des écologistes aux dernières élections européennes, qu’il ne faut pas sous-estimer. L’écologie est en train de prendre le pouvoir intellectuel et politique. La crise renforce les protectionnismes, les relocalisations, la déglobalisation, le néo-rousseauisme si cher aux Français. Depuis trente ans au moins, thèmes et batailles écologistes transforment profondément la démocratie. La crise leur offre une nouvelle chance.

Vous imaginez d’autres conséquences ?

Crise de la globalisation, elle aura des conséquences géopolitiques. On le voit déjà dans la naissance du G2O, qui conteste le G8. La question religieuse, dans un monde en quête de sens, n’a pas fini d’agiter les esprits. Qui ne s’est pas encore converti à la finance islamique ? Cette merveilleuse alchimie qui réconcilie finance et religion. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. La seconde moitié du XXe siècle a été celle de la décolonisation et du « développement », manière pour les anciens colonisateurs de se poser comme modèles pour les anciens colonisés. Le XXIe siècle pourrait bien être celui de leur revanche. La question est alors de savoir dans quelle mesure cette crise va encourager cette tendance lourde où, pour parler comme Hegel, les « maîtres » d’hier risquent de devenir les « esclaves » de demain. Cela concerne tout particulièrement les Européens, dont ce devrait être le grand sujet…

Bio express: philosophe de formation, docteur ès Lettres, ancien assistant de Michel Foucault, François Ewald est professeur au Conservatoire national des arts et métiers et directeur de l’École nationale d’assurances. Ses travaux portent plus particulièrement sur les politiques du risque: l’avenir de la « société assurancielle » d’un côté, et de l’autre, les logiques de précaution. Il achève un essai sur ce sujet (Grasset)

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