Notre-Dame-des-Landes : Comment la décroissance grignote la gauche

marianne2.fr, Philippe Cohen, le 8 Août 2009

Comment la décroissance grignote la gauche

Avant la grande manifestation contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, sept partis de gauche se sont confrontés aux participants lors d’un débat qui a réuni 500 personnes. A l’applaudimètre, les décroissants ont largement gagné contre le NPA, Europe Ecologie, le PG et tous les autres. De quoi la décroissance est-elle le nom ?

Ce sont les sept mercenaires. Sept kamikazes plutôt, qui ont accepté d’intervenir en tant que représentants de partis de gauche. Contre toute attente, la politique fait recette, car à 15 heures ce vendredi, plus de 500 personnes sont venues. Pour le débat ou pour le spectacle. Les deux, mon n’veu !

Voici Corinne Morel Darieux, du Parti de Gauche. Elle confirme que le camarade Mélenchon s’est bien converti à l’écologie et qu’il a troqué son profil de « hyène dactylographe » (insulte stalinienne contre les trotskistes dans les années 50) contre la panoplie complète de l’écologiste de gauche du XXI° siècle : contre le nucléaire, contre le productivisme, pour des énergies alternatives. Seul le plaidoyer pour un pôle public de l’énergie tranche avec les écolos pur jus.

Le Parti de Gauche a d’ailleurs été omniprésent à Notre-Dame-de-La-Garde. Corinne est une oratrice encore peu rodée à l’exercice. Mais son parcours parle pour elle. Après un diplôme de Sub de Co Rennes, elle a travaillé, cinq ans durant, pour le CAC 40. Consultante en management, elle a encadré des séminaires pour des cadres de Total ou de Sanofi à un tarif facturé 2 000 € la journée, qui a fini par l’écœurer. En deux coups de cuillère à pot, la jeune femme que les yeux d’un vert émeraude prédestinaient à un engagement écolo, recycle ses compétences et ses ambitions dans une double direction. Au plan professionnel, elle, convainc le maire des Lilas dans le 93 de l’embaucher comme responsable de l’éducation. Et au plan politique elle investit Utopia, un mouvement trans-parti qui tente de remettre sur ses pieds le socialisme en cherchant à définir, d’abord, un modèle de société. Le manifeste du réseau prône la coexistence de trois secteurs (marchand, public et économie sociale et solidaire), en misant sur l’affaiblissement progressif du premier. Pourquoi pas ? Au moins ce travail a le mérite de se coltiner à la définition de la société rêvée après le cauchemar du socialisme réel.

Les quelque 2000 adhérents d’Utopia, organisés en réseau, défendent leurs idées dans les partis et les associations. Corinne effectue ce travail militant au PS. Après avoir défendu une motion, au nom d’Utopia, au congrès du PS à Reims (avec un succès relatif :1,4% des voix), Corinne rejoint le Parti de gauche de Mélenchon, où elle est secrétaire national à l’écologie. Elle a provisoirement arrêté de travailler pour s’engager à fond dans la campagne des élections européennes.

«Petit technocrate vert»

Retour au débat. Après Corinne, le seul professionnel de la politique intervient : il s’agit de Yannick Jadot, un ancien de Greenpeace devenu récemment député européen d’Europe-écologie. Son allure de grand play-boy blond propre sur lui avait tout pour déplaire dans une telle assemblée. D’autant que le dernier numéro de Décroissance l’a traité de « petit technocrate vert du développement durable ». Yannick Jadot défend courageusement ses idées et notamment le principe d’un contrat de transition professionnel dans l’automobile pour contraindre Renault et Peugeot à construire des voitures propres – « Ça n’existe pas », crie un participant – « disons plus propres », rebondit alors l’orateur.

Christine Poupin du NPA, Aurélien Bernier du M’Pep, Jean-François Pélissier des Alternatifs et même Bernard Frot du Mouvement écologiste indépendant se fendront tous d’un couplet liant la lutte contre le réchauffement climatique et celle contre le néolibéralisme.

Europe décroissance a la cote

Seul le représentant  du parti pour la décroissance et d’Europe-décroissance, jeune mouvement qui a présenté des listes dans cinq régions lors des dernières élections européennes, parvient à soulever l’enthousiasme de la salle en faisant le lien entre l’écologie et le désir de s’affranchir de l’aliénation. « A quoi ça sert de se lever une heure plus tôt pour aller bosser à une heure de chez soi, payer la voiture pour y aller et acheter des objets dont nous n’avons pas vraiment besoin ? » 

Une salle jusque là bien amorphe se lève pour applaudir. Curieusement, les « décroissants » intéressent davantage lorsqu’ils évoquent leur désir de vivre autrement ici et maintenant, que lorsqu’ils parlent des enjeux de l’écologie.

Il est vrai qu’ils lient les deux aspects de la lutte : comme l’a évoqué la veille l’un des experts présents à Notre-Dame-des-Landes, si l’on met de côté les installations macro-économiques, nous produisons, en tant qu’individus, la moitié des émissions de gaz à effet de serre. Il est donc parfois possible de mettre en harmonie, même de façon modeste ou parcellaire, ses options de vie avec son engagement politique.

Manifestement, beaucoup de participants à la semaine de Notre-Dame-des-Landes aspirent souvent à un tel changement. Après le topo du PPD, un participant a exposé son choix de vivre dans une cabane, avec très peu d’objets, et le bonheur que lui a octroyé ce choix de prendre le temps de vivre et de rencontrer les autres. Un barbu quinquagénaire très énervé s’en prend alors à Yannick Jadot en affirmant que les ouvriers licenciés ne réclament pas forcément un autre emploi qui sera encore plus dur, moins payé et plus distant que le précédent, mais un revenu pour vivre sans travailler le plus longtemps possible.

Bien sûr, tous les décroissants ne vivent pas dans des huttes en mangeant des racines. Mais on rencontre à Notre-Dame-des Landes des gens tout à fait raisonnables qui font évoluer leur philosophie de la vie vers une distance croissante avec la société de travail et de consommation. Un jeune banquier dont l’ordinaire consiste à rationaliser l’organisation du travail et à « faire suer le burnous » est ressorti tout songeur de ses deux jours sous la tente. Il a été impressionné par la vie auto-organisée, avec AG matinale où l’on parle aussi bien des repas que de l’éducation des gosses ou de la nécessité « d’encadrer les journalistes sur le camp ». Il a aussi découvert les WC à sec une astucieuse invention écologique qui permet d’économiser l’eau.

Paul, quant à lui, vit avec une institutrice mère de ses deux petites filles. Il a décidé avec son assentiment, voici quelques années, de renoncer définitivement à travailler. La famille s’est installée dans une petite maison près de Dunkerque qu’ils ont achetée à crédit. Le petit jardin, de moins de 100m2, sert à cultiver les légumes. Lucie a obtenu un poste au village, ce qui leur a permis de vendre leur deuxième voiture. Ils consomment peu et estiment vivre agréablement, même si leur canapé est perclus de trous et que la petite télé qu’ils regardent rarement est celle qu’avait Lucie lorsqu’elle était étudiante.

Militant au PPD, Paul, qui partage son temps entre la vie domestique, l’éducation des enfants, la vie associative et la lecture, s’est présenté aux dernières élections municipales. Une seule personne est venue à l’unique réunion publique qu’il a organisée. Mais il a eu la satisfaction de recueillir vingt suffrages dans une région où ce sont plutôt le Front National ou Chasse pêche et tradition qui dominent la vie politique locale.

Ce type d’option de vie intéresse, et pas seulement les sympathiques sexagénaires au visage buriné qui s’apprêtent à prendre une retraite plus ou moins paisible tout en se prenant la tête pour leur petits enfants. On rencontrait à Notre-Dame-des-Landes des gens ordinaires mais qui, sous l’impact d’une crise de civilisation, deviennent marginaux dans leur tête. A force de jouer la comédie au boulot, l’idée d’une vie plus libre quoique plus pauvre finit par germer.
La politique de gauche peut y gagner énormément d’incarnation et de crédibilité. Il ne s’agit plus d’émettre une opinion mais d’adopter une véritable philosophie de l’existence. La décroissance acquiert ainsi une dimension spirituelle dont Régis Debray a constaté avec raison qu’elle manquait énormément à la gauche (et à l’extrême gauche) qui a totalement perdu de vue l’objectif et le sens de son combat. Le professionnalisme et le réalisme se sont peu à peu substitués au militantisme et aux idéaux originaux, à tous les sens du terme. Les décroissants peuvent faire sourire. Mais d’un sourire jaune. Et le petit air de bonheur tranquille et de liberté qui flottait à Notre-Dame-des-Landes contraste avec la déprime qui se lisait sur les visages des milliers de socialistes rassemblés au Congrès de Reims. 

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